LA PAROLE DE DIEU N'EST PAS NOTRE PROPRIÉTÉ
Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 novembre 1978)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, voici une page d'évangile dans laquelle nous nous sentons parfaitement à l'aise et qui nous est fort utile pour nous éloigner de certaines exigences. En effet, nous avons souvent l'habitude de nous réclamer de cette page d'évangile pour critiquer les autres et pour nous justifier nous-mêmes : pour critiquer les autres, parce qu'après tout, il est bien commode de pouvoir dire que les autres attendent de nous ce qu'ils ne font pas eux-mêmes, et pour nous justifier nous-mêmes, dans une sorte de recul, dans lequel on se dirait : "Oh ! moi, je fais ce que je peux, je n'en rajoute pas, je reste tranquille dans mon coin. Peut-être que d'autres ont de grandes théories sur la vie, moi, j'essaie de me débrouiller petit à petit, au fil des événements, et surtout, je n'essaie pas d'en rendre compte et d'exiger des autres quoi que ce soit." Et pour peu que l'on accentue un peu ce genre de démarche, on en vient à se dire : "Après tout, à quoi bon dire : nous sommes chrétiens ? parce que dire que nous sommes chrétiens, c'est se rattacher immédiatement, faire référence à un évangile que nous ne sommes pas capables de vivre. Après tout, il n'est pas nécessaire d'annoncer la couleur, vivons le plus discrètement possible, une sorte de christianisme un peu couleur muraille, de telle sorte qu'on ne nous remarque plus, chacun essaie de vivre selon les difficultés dans lesquelles il se trouve, on ne juge plus, on ne sera plus jugé". Chacun se retire sur une sorte de quant-à-soi absolument inatteignable.
Et tout ça, parce que le Seigneur aurait dit une fois : "Méfiez-vous de l'enseignement des pharisiens, car ils disent et ne font pas." Nous avons nous-mêmes un réflexe tellement pharisien de ne pas vouloir nous faire prendre en défaut que nous préférerions plutôt renoncer à dire ce que nous voulons, ce que nous désirons, ce que nous cherchons du plus profond de notre cœur, que d'être pris en flagrant délit de contradiction avec nous-mêmes. Au point que, dans une certaine compréhension, cette page d'évangile contre le pharisaïsme a servi d'un véritable vaccin pour faire de nous les plus pharisiens de tous les hommes des gens qui ne reconnaissent même plus l'exigence d'un Dieu qui nous a livré sa Parole, l'exigence d'un Dieu qui nous a tout donné pour que nous soyons nous-mêmes ses fils.
Car, frères et sœurs je ne crois pas que le Seigneur s'en soit pris dans cette page d'évangile, à une sorte de simple distorsion entre nos idées et nos actes, entre la manière dont nous essayons petit à petit d'approfondir le mystère chrétien de notre vie, et la manière dont, très maladroitement, et le plus souvent très mal, nous essayons de le réaliser. Le Seigneur sait fort bien que nous ne faisons pas ce que nous disons, et cela pour une simple raison, c'est que ce que nous avons à dire n'est pas de nous, pour la bonne raison que cette Parole, selon laquelle nous vivons n'est pas une parole humaine, elle est don de Dieu, Parole de Dieu. Et c'est cela exactement que le Seigneur reproche aux pharisiens, comme déjà le prophète Malachie l'avait reproché aux prêtres, ses contemporains, et au peuple de Dieu. Quel est le ressort profond de cette critique ? Eh bien ! ce n'est pas plutôt une distorsion entre ce que nous disons et ce que nous faisons, qu'une certaine manière de ne pas recevoir vraiment la Parole de Dieu. Là où le Christ veut vraiment s'en prendre, c'est qu'il reproche aux pharisiens de parler à la place de Dieu et de faire de cette Parole que Dieu a donnée à son peuple, de cette Loi que Dieu a donnée à son peuple, et qui est donc un don quelque chose de gratuit, d'en faire leur affaire, leur parole, leur code ce qu'ils ont à dire, eux. C'est pour cela qu'ils se font appeler "Rabbi", que c'est pour cela qu'ils se font appeler "Maître", comme s'ils s'étaient pour ainsi dire approprié cette Parole du Seigneur, comme s'ils en avaient fait leur propre doctrine, leur propre savoir.
Or le Seigneur, et en cela déjà les prophètes l'avaient annoncé et l'avaient demandé au peuple, le Seigneur demande d'abord à l'homme, et particulièrement à ce peuple qui avaient reçu le don le plus précieux qui avait été donné par Dieu jusqu'alors, c'est-à-dire sa Loi, le Seigneur demande à l'homme de recevoir vraiment sa Parole comme un don. C'est cela qui est le plus essentiel, et c'est cela que nous caricaturons si facilement, c'est de faire de ces paroles ou de ces exigences que le Seigneur nous a montrées, nous a manifestées, c'est d'en faire des sortes de propriétés, c'est de ne pas en reconnaître le caractère de don, de quelque chose de gratuit, d'une œuvre de Dieu qui opère en nous, voilà exactement où est notre faiblesse, où est notre péché. Dieu nous a donné sa Parole, et en nous donnant sa Parole, cette Parole n'est pas simplement quelque chose qui sort des lèvres, mais c'est un véritable pouvoir agissant et transformant, ce n'est pas quelque chose que nous devrions prendre nous-mêmes, comme une propriété pour ensuite nous constituer en somme comme un modèle, une règle, une sagesse. Au contraire cette Parole est d'abord adressée à nous pour qu'elle s'enracine dans notre cœur, ce qui est le drame de notre vie, c'est que nous ne recevons pas assez cette Parole de Dieu, c'est que nous croyons simplement que de la savoir, ça suffit, alors qu'il faut lui laisser la pleine possibilité, la pleine liberté de s'enraciner et de se graver dans notre vie, dans notre cœur, dans notre chair.
Voyez-vous, frères et sœurs, c'est cela d'abord l'Incarnation : c'est Dieu qui grave sa Parole éternelle. son Fils, ce qu'Il a à nous dire de toute éternité, cet Amour en plénitude en totalité, qui le grave dans une humanité, dans la chair de Jésus. L'incarnation, le Fils de Dieu parmi nous, ce sont les mots d'amour de Dieu gravés dans la chair d'un homme. Tout ce que Dieu nous a donné, toute sa Parole tout ce que nous vivons aujourd'hui, c'est exactement la même chose. La Parole de Dieu aujourd'hui, ce que nous avons à entendre et à recevoir, c'est Dieu qui grave par la puissance de son Amour, par la puissance de sa Parole, qui grave quelque chose dans notre cœur qui transforme complètement notre comportement, nos attitudes et nos gestes : c'est cela, la conversion.
Le drame de notre vie c'est que nous voulons faire de la Parole de Dieu un avoir une possession, quelque chose de manipulable, quelque chose que nous maîtriserions nous-mêmes, alors que la Parole de Dieu veut être le fond de notre être, non pas un refrain mais notre être même. Et c'est pour cela que le Seigneur peut nous demander qu'il n'y ait plus rupture entre ce que nous disons et ce que nous faisons. Car effectivement, si nous traitons la Parole de Dieu comme un avoir, comme une possession, il y aura toujours une rupture, une division entre les belles phrases que nous pourrions dire et, d'autre part la manière concrète, très humaine, dont nous vivrons. Nous vivrons comme des gens pingres et avares, qui veulent posséder la Parole de Dieu, éventuellement la réduire à la dimension et au désir de notre cœur, et d'autre part, cette Parole de Dieu, qui se donne comme Amour de Dieu. Et alors, comment ne pas sentir cette rupture entre un amour qui se donne et quelqu'un qui veut simplement accaparer cet Amour et le réduire aux dimensions de son propre désir.
Que de fois, dans notre propre expérience humaine, n'avons-nous pas ressenti cela. Au niveau d'un partage, d'une communion, de celui qu'on aime, de ne pas recevoir vraiment un amour donné comme un amour, mais d'en faire une sorte de moyen ou de poids exercé sur lui, une sorte de maîtrise et d'emprise qui le caricature et le déforme selon nos désirs du moment, tandis qu'au contraire, si nous recueillons vraiment cette Parole de Dieu qui nous est donnée comme quelque chose qui, précisément, nous est donné pour nous transformer et pour nous façonner, pour nous transfigurer et nous métamorphoser, alors il se pourra que par cette merveilleuse puissance de l'Amour de Dieu, d'un Amour qui se donne, d'un Amour qui s'offre, nous puissions peu à peu voir se réduire dans notre propre vie cette distance entre la Parole qui nous est donnée et la manière dont nous agissons, et cela parce que nous aurons laissé à Dieu le soin d'agir en nous le soin de travailler dans notre cœur comme pour nous, dans notre expérience humaine, l'expérience d'un véritable amour est d'abord de se laisser aimer pour trouver dans cet amour qui nous est donné et offert le véritable dynamisme qui peu à peu illumine et transforme notre cœur.
Oui frères et sœurs, et ces paroles du Seigneur ne sont pas là pour nous enfoncer dans un nouveau pharisaïsme dans lequel nous croirions qu'il faut essayer de conformer nos actes aux exigences de Dieu, par une sorte d'exigence qui ne viendrait que de nous-mêmes mais au contraire, pour nous libérer, par une sorte de geste d'accueil, de liberté ouverte qui reçoit cette Parole de Dieu comme une puissance qui nous est donnée pour nous façonner, pour nous ouvrir, et faire que peu à peu ce qu'il y a de si pauvre et de misérable dans notre vie, ce qu'il y a de faible de radicalement soumis au péché, notre volonté dans toute sa misère dans toute sa pauvreté que peu à peu, elle soit reprise par la puissance même de cette Parole de cet Amour de Dieu qui nous parle au cœur et qui, par la puissance de cette Parole nous transfigure.
Ce que le Christ veut nous dire en ce jour, c'est que sa Parole, ce ne sont pas des mots, ce n'est pas un code de morale, ce ne sont pas des principes : sa Parole, c'est sa présence, c'est Dieu vivant, Dieu parlant dans notre cœur, Dieu agissant, Dieu conformant peu à peu toute notre vie à la merveille à la splendeur de sa Parole. Voilà la gageure de notre existence chrétienne, une gageure et un défi qui n'émanent pas de nous-mêmes mais de la puissance même de Dieu.
Dans quelques instants nous allons accueillir dans notre communauté chrétienne Marie, qui va recevoir le baptême. Nous prierons pour elle, et nous prierons pour nous tous qui l'accueillons aujourd'hui, afin que la puissance de la grâce et de la Parole de Dieu agisse dans le cœur de l'Église et qu'elle agisse précisément par ce moyen qui consiste non pas à nous dresser comme des modèles, car nous ne le pouvons pas nous-mêmes, non pas par ce moyen qui consiste à faire une sorte de théorie de notre vie et ensuite de vivre comme on peut en s'excusant le plus ou moins maladroitement possible, mais de vivre ce témoignage chrétien, réel et véridique, qui est de laisser transparaître, au jour le jour, la puissance agissante de 1'Amour et de la Parole de Dieu au cœur de nos vies.
AMEN