VŒUX PIEUX ... PIEUX MENSONGES ...
Ml 1, 14 – 2, 2+8-10 ; 1 Th 2, 7-9+13 ; Mt 23, 1-12
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – Année A (31 octobre 1999)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Le prêtre se résume-t-il simplement au fait que nous soyons nous, quelques-uns parmi vous ordonnés prêtres ? Puisque nous avons ici une bonne théologie, vous le savez, on vous a sans cesse dit que le prêtre ne se résumait pas à la personne de celui qui était ordonné prêtre, mais, comme on va le faire pour Chiara et Théo, par leur baptême tous deviennent prêtres. C’est ce que signifie entre autres, l’onction post-baptismale, avec l’huile parfumée du Saint Chrême : "Tu es devenu prêtre, prophète et roi". Alors, vous me direz que ça c’est la tarte à la crème de l'Église. A l’heure actuelle, on est tous prêtres, à croire que parce qu’il manque de prêtres ou de vocations, on nous rappelle sans cesse que nous sommes tous prêtres et ainsi, nous noyons le poisson et nous pouvons tous dire que nous célébrons ensemble, que nous pouvons agir etc... Je vous demande de me faire grâce de la tarte à la crème : nous sommes tous prêtres !
Nous exerçons de par notre baptême, un sacerdoce : le prêtre dans l’Ancien Testament, offrait les sacrifices et les victimes pour le Peuple de Dieu, il était l’intermédiaire entre Dieu et le peuple ; les prêtres de l'Église catholique, il faut bien se l’enfoncer dans la tête, ne sont plus des intermédiaires entre vous et Dieu, nous sommes tout au plus à la limite, des "pousse-troupeau" qui faisons avancer tant bien que mal en poussant par derrière, le Peuple de Dieu, pour qu’il s’offre lui-même. C’est là que s’exerce le sacerdoce des fidèles : on n’offre plus des boucs ou des taureaux, mais nous nous offrons nous-mêmes, et le signe même de cette offrande étant l’Eucharistie, ensemble, "offertoire", nous apportons le pain et le vin, fruit de la terre, fruit de la vigne et du travail des hommes et cela devient le signe de tout ce que nous sommes pour que notre assemblée elle-même devienne Eucharistie, offrande à Dieu.
Alors, frères et sœurs, c’est à nous-mêmes que sont posées les questions soulevées par les textes d’aujourd’hui. Pour paraphraser une personne célèbre, Jean-Paul II : qu’avons-nous fait de notre sacerdoce ? Aujourd’hui, je n’ai que des questions, pas de réponses, ne vous attendez pas à ce que je vous donne des réponses. Donc, je reviens à la question : "qu’avons-nous fait de notre sacerdoce" ? Écoutez : "Maintenant, prêtres, (donc c’est à nous tous ensemble que ça s’adresse) vous vous êtes écartés de la route, vous avez fait de la Loi une occasion de chute pour la multitude, vous avez perverti mon Alliance. Nous n’avons qu’un seul Père qui nous a créé, et pourtant, vous vous êtres trahis les uns les autres profanant l’Alliance de nos pères". Si la Parole de Dieu qui est vivante et qui atteint jusqu’à la moelle de notre être, est vraiment une Parole pour nous aujourd’hui, l’intitulé de cette lecture de Malachie s’adresse donc bien à nous, maintenant prêtres, à vous cet avertissement.
Je ne vais pas en rester seulement au fait que je me sois avec vous remis en question, mais nous pourrions à l’instar de l’évangile, remettre en question l’ensemble de l'Église. Nous, qu’avons-nous fait de notre sacerdoce ? Et plus largement, qu’avons-nous fait de l'Église ? Avons-nous fait de l'Église un lieu où nous aimons les places d’honneur ? Avons-nous fait de l'Église une nouvelle synagogue avec des premiers rangs qui sont proposés à tel ou tel, (le temps des " chaisières " dans l'Église n’a donc pas disparu hélas) ? Avons-nous fait de l'Église l’espace pour les salutations en public, on pourrait aussi ajouter pour les non salutations, parce que s’abstenir de saluer peut être une marque de mépris ? Voilà ! qu’avons-nous fait de l'Église ? On pourrait encore élargir à partir de cette question, bien que je me batte souvent en disant "non, appelez-moi frère", sur le fait qu’il est dit dans l’évangile : "N’appelez personne Père sur la terre, vous n’avez qu’un seul Père dans les cieux". Même moi qui depuis quelques années (il ne faut pas désespérer) me prépare à être docteur en théologie catholique, il est dit aussi : "N’appelez personne docteur" ! Comme quoi l'Église a sans doute oublié certains passages de l’évangile. Le pire étant : "Ils prennent la chaire de Moïse, (la chaire c’est le siège, c’est ce qui a donné le mot cathèdre, ou le mot cathédrale), et ils lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens, et eux sont incapables de remuer de leur petit doigt ces mêmes fardeaux".
Frères et sœurs, qu’avons-nous fait de l'Église? Je vous lis cet article qui parle du Synode des évêques sur l’Europe, assez régulièrement, les évêques se réunissent en synode, c’est-à-dire marchent ensemble, et réfléchissent sur des questions importantes de l'Église. Et donc, on réfléchit à la veille de l’an deux mille, sur la capacité de la vieille Europe de transmettre la Foi. Le cardinal Martini ayant pris la parole, voilà ce qu’on relate dans le cadre du dialogue entre le Pape Jean-Paul II et les évêques réunis en Synode en le sous-titrant : "l’incident Martini" : "Le cardinal archevêque de Milan est un théologien confirmé, un spécialiste de la Bible, un pasteur qui axe une part de son action sur la transmission des Ecritures à un large public, notamment, les jeunes. Il est très aimé de ses prêtres. Nul ne peut mettre en doute que ce jésuite de soixante-douze ans soit un digne successeur de Saint Ambroise au siège de Milan. Intervenant quelques heures avant le cardinal Ratzinger (autre cardinal non moins célèbre) il confiait à l’assemblée son triple rêve: d’abord celui de voir la Bible devenir en les années deux mille le livre de base des européens, ensuite celui de voir les communautés nouvelles, (pensez à tous les mouvements charismatiques, les petits gris, oui ! autre chose ... les moines apostoliques, eux, ne sont justement pas très communauté nouvelle !) de les voir mieux insérées (et les mots comptent), dans le tissu paroissial et diocésain (évitons chacun de faire notre cuisine) ; enfin, et ce fut la surprise, la mise en place d’une collégialité entre évêques pouvant mieux s’exprimer sur les questions brûlantes qui sont constamment posées aux églises locales (et au prêtre que je suis), telles que la notion même d’Eglise, les ministères ordonnés, la place des femmes, le mariage dans la conception catholique, l'œcuménisme, etc...( par pudicité, l'etc c’est le mariage des prêtres, etc...) Selon lui, le Synode tel qu’il est conçu dans sa forme actuelle d’assemblée consultative et non délibérative, ne permet pas de répondre à ces questions. Il faudrait une collégialité plus large, plus universelle au plan du droit. Cela voudrait dire un nouveau concile ? Mais l’archevêque ne prononça pas le mot et déclara même par la suite ne pas y avoir pensé. Alors, à quoi avait-il pensé ? Merci monsieur le journaliste d’avoir posé la question. Un nouveau concile ? Mais, frères et sœurs, quand on pense, que le grand mouvement et la capacité de renouveau qu’a constitué le Concile Vatican II n’a toujours pas été appliqué pourquoi l’archevêque de Milan aurait-il eu en tête la convocation d’un nouveau Concile ? Qu’a-t-il dit ? Tout simplement que le Concile Vatican II s’est battu pour la collégialité épiscopale, pour la responsabilité de chaque évêque dans son diocèse, pour que chaque évêque engageant l'Église soit vraiment pasteur, c’est-à-dire capable d’enseigner, de gouverner, donc de décider et de proposer à son peuple la sainteté, que ça n’est pas encore réalisé, et que ce ne sont pas encore les parlottes du Synode, aussi beau soit-il, aussi grand soit-il, qui feront avancer des questions telles que le cardinal Martini a eu l’audace de les poser.
Autrement dit, à mon avis, à quoi a pensé le cardinal Martini, j’aimerais dire qu’il a pensé à la deuxième lecture lorsque saint Paul dit : "J’ai pour vous une telle affection que je voudrais vous donner non seulement l’évangile mais tout ce que nous sommes car vous m’êtes devenus très chers". J’aimerais faire mienne cette Parole. J’essaie depuis que je suis prêtre, et même depuis un peu avant, de vous transmettre l’évangile, et tout ce que je suis parce que vous m’êtes devenus très chers. Et le cardinal Martini, à quoi a-t-il pensé ? Peut-être à rendre grâces, puisque c’est un bibliste, il connaît et aime l’Écriture, les jeunes viennent tous les dimanches en nombre dans sa cathédrale pour écouter sa parole, il a peut-être pensé à cela : "Quand vous avez reçu de notre bouche la Parole de Dieu, vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’homme, mais une Parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous".
Frères et sœurs, qu’avons-nous fait de notre sacerdoce, de notre capacité de porter la Parole de Dieu, d’être prophètes ? Qu’avons-nous fait de l'Église ? Qu’allons-nous faire pour Chiara et Théo ? Est-ce que nous allons les agréger dans un système ecclésial de hiérarchie, de lois, de législations, etc...? Réécoutons la Parole de Dieu : "Je vous adresse à vous un avertissement, prêtres, vous êtes les nouveaux pharisiens, vous dites et vous ne faites pas, vous liez de pesants fardeaux sur les épaules des gens, et vous ne les remuez même pas du doigt". Effectivement, il est très facile pour certains de parler de questions qui ne nous touchent pas : pour ceux qui ne sont pas prêtres, du sacerdoce des prêtres, pour ceux qui ne sont pas mariés, du sacerdoce des fidèles mariés. Mais que faisons-nous quand nous célébrons un sacrement ? Est-ce la vie de l’homme qui est visée? Est-ce que l’évangile a été remplacé par le Droit Canon ? Est-ce que l’évangile a été remplacé par les Motu Proprio et autres textes synodaux ou non, qui décident qu’il faut refuser la communion aux divorcés remariés, que plus jamais les prêtres ne seront mariés, et autres choses semblables, alors que jamais ou presque jamais ce genre de questions ne sont débattues ou n’arrive aux oreilles de ceux qui décident ensuite de légiférer et demander à leurs prêtres de faire peser le fardeau sur vos épaules.
Vous me direz, il est en train de perdre sa mitre et sa crosse celui-là s’il parle comme ça dans l’église, il ne sera jamais évêque ! Peu importe ! Le cardinal Martini passait pour "papabile" à soixante-douze ans, peut-être a-t-il abandonné la possibilité d’être pape un jour ! Je vous pose ce genre de questions non pas pour vous dire : " il faut qu’on ordonne les femmes prêtres, ou autre chose "... La question n’est pas là, mais laissez-moi plutôt pour vous dire ceci : "N’enfermez pas vos prêtres dans le pharisaïsme, ne demandez pas à vos prêtres de légiférer, ne leur demandez pas de résoudre vos problèmes par des lois, car dans ces cas-là, ils n’auront que des réponses légales" . Mais par contre, qu’avons-nous fait de notre sacerdoce et de notre Église, c’est-à-dire, qu’avons-nous fait de la Parole de Dieu ? Quand Jésus parle, sa Parole est créatrice, lorsque Jésus s’adresse au publicain, à la samaritaine, sa Parole est libératrice, lorsque Jésus s’adresse même aux pharisiens, sa Parole fait tomber tout leur système de lois. Alors, peut-être pouvons-nous imaginer que le cardinal Martini a pensé à l’avenir de l'Église et à l’avenir de chacun d’entre nous ? C’est peut-être cela le vrai Jubilé, l’action de grâce, qu’aujourd’hui encore la Parole de Dieu soit reçue non pas comme une parole d’homme, mais pour ce qu’elle est, la Parole de Dieu. Alors, un jour, il faudra que l'Église laisse la Parole à Dieu !
AMEN