ÉCOUTE
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28b-34
Trente-et-unième dimanche du temps ordinaire – année B (3 novembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Comme je vous le disais au début de notre célébration, nous avons quitté le ciel, nous avons quitté tous les défunts, nous avons quitté ce monde invisible et nous nous retrouvons les pieds sur terre. On se trouve les pieds sur terre d'une façon assez radicale parce qu’avec cet évangile, il ne s'agit pas simplement de détails sur lesquels on peut ergoter dans la façon d'obéir, de gérer la Loi ou les commandements. On se retrouve ici dans un face-à-face de Jésus avec un scribe qui a dû Le suivre et L’épier depuis quelque temps. Ce scribe s'est aperçu que Jésus avait une certaine manière de répondre aux pharisiens et aux différents interlocuteurs auxquels Il avait affaire. Ainsi, ce scribe pense que cela vaut la peine de poser à Jésus la question fondamentale et essentielle : quel est le plus grand commandement ?
Vous allez me dire que voilà encore une manière d’ergoter sur la tradition rabbinique et talmudique qui est de vouloir absolument classer tous les commandements comme si ce n’était déjà pas assez difficile de les suivre et de les mettre en œuvre. Non seulement Jésus reconnaît la validité de la question, mais Il va s'appliquer à en manifester toute l'importance.
En effet, à la première lecture de ce texte, on comprend que le scribe s'avance et pose sa question. Jésus lui dit alors que sa question est très bonne, qu’il est un excellent élève et qu’il a bien fait ce qu'il fallait. Et le scribe répond qu’il est très content, bien qu’il n'ait pas été son élève, qu’Il a dit vrai et qu’Il répond bien à toutes les questions. On assiste à une sorte de concert de louanges et de célébrations mutuelles. Si ce n’était que cela, ce serait une lecture un peu superficielle et à courte vue.
J’aimerais simplement attirer votre attention sur un point essentiel. Nous croyons connaître ce texte mais il n’est pas clair que nous puissions nous-mêmes l'interpréter comme il le faut. Nous nous disons face à ce texte que c'est l'amour universel et que Jésus et les chrétiens ont dit qu'il fallait arrêter de se taper dessus. Ce n’est d'ailleurs guère écouté depuis car on a continué allègrement à se détester, à se haïr dans de nombreuses occasions et collectivement, et actuellement on n’arrive pas à faire mieux que cela ! Quand on voit le déroulé des élections américaines, c'est absolument sidérant. Nous nous disons que c'est le message chrétien : aimer Dieu et aimer ses proches. Or aujourd'hui, aimer Dieu n’est pas l'objet d'un assentiment universel parce que, la plupart du temps, on se trouve en face d’un tas de gens qui se demandent qui est Dieu, pourquoi chercher à L’aimer car on ne Le voit jamais et Il ne fait rien. En revanche, il y a dans le monde actuel un déchaînement de violences et de méchancetés, ce qui prouve que si on L’aimait, ça devrait produire un effet.
Voilà pourquoi il y a une sorte de religion du ressentiment dans notre monde actuel : on voudrait bien aimer Dieu, mais Lui ne fait rien ! Que fait-Il ? Il attend simplement que l’on meure, en espérant que cela ne soit pas sous les balles de l'ennemi ou des voisins qui veulent nous taper dessus. Mais à l’époque du Christ, on ne voyait pas les choses ainsi. Quand il s'agit de poser la question aussi bien pour le scribe, qui pose la question et qui est donc intéressé professionnellement, que pour Jésus qui est intéressé plus que professionnellement, puisqu’Il vient nous apporter la révélation même de l'amour du Dieu vivant, c'est la question fondamentale. Simplement, il faut le lire de façon un peu plus pointue qu’on ne peut imaginer. En effet, quand on pose la question à Jésus, Il ne demande pas au scribe de Lui dire ce qu'il en pense, c'est Jésus Lui-même qui parle et lui répond par le premier commandement : « Écoute Israël, le Seigneur ton Dieu est l’unique Seigneur et tu l’aimeras de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force ». Voilà qui est dit.
Et c’est là tout le problème car nous n’écoutons pas les premiers mots de la réponse : « Écoute Israël ». Jésus répond à ce scribe et ne se contente pas de citer ce qu’il faut faire, Il lui dit d’abord que le premier commandement est l’écoute de Dieu. C’est quelque chose de tellement original et difficile pour nous que la plupart du temps, nous nous contentons simplement de dire qu’il faut aimer Dieu de toutes ses forces, de toute son âme etc. et comme on n’a pas beaucoup de force, on fait ce qu’on peut. Mais Jésus est absolument avisé sur le sens même de la question du scribe et lui répond : « Écoute Israël, le seigneur ton Dieu est l'unique Seigneur ». C’est cela l’essentiel et nous n’y faisons pas attention.
Voilà le commandement : avant de dire qu’il faut aimer Dieu, Jésus pose la question de la reconnaissance du caractère absolument unique de Dieu. Et parce que Dieu est unique, Il a droit à un amour qui est premier. Il est l’unique créateur qui est entré dans l’histoire de l’humanité à travers la révélation de Moïse. Là, c’est déjà le premier geste et de ce point de vue-là, Jésus fait ce que font les juifs encore aujourd’hui quand ils commencent leur prière « Shema Israël, écoute Israël ». C’est qu’ils savent que la manière d’être à Dieu, c’est d’abord de L’écouter. Voilà une chose que nous oublions complètement. On croit que l’on sait ce qui est tout à fait typique des élèves de Platon et d’Aristote. On sait tout et donc ce n’est pas la peine de se casser la tête : il faut aimer Dieu, c’est le principe et puis, on verra bien après. Non, c’est le commandement même : « Écoute », c’est-à-dire qu’il n'y aurait pas de commandement si Dieu n'avait pas demandé à l'homme de L’écouter. Et donc, la plupart du temps, nous faisons comme si nous savions qui est Dieu, comme si nous savions ce qu'il faut faire pour Lui.
Non, dans le commandement, il y a toujours la relation de Dieu qui dit : « Écoute, ouvre tes oreilles, ouvre ton cœur, ouvre ton être à Dieu ». Si avant de poser un acte, nous étions capables de nous dire « écoute, Israël », en nous demandant ce qu’Il nous dit, on prendrait peut-être alors un recul nécessaire pour régler notre attitude vis-à-vis de Dieu. En tous cas, nous n'en avons pas le réflexe et là, je dois dire que nous devrions en retrouver le réflexe : quel est le premier commandement ? « Écoute ».
C'est pour cela que quand les prophètes critiquaient Israël, ils disaient qu’Israël était un peuple à la « nuque raide ». Cela veut dire qu’ils étaient paralysés des cervicales et incapables de tourner la tête pour écouter ce que disait Dieu. Nous sommes aussi un peuple à la nuque raide, c'est-à-dire que quand nous ne voulons pas écouter Dieu, quand nous ne voulons pas prêter l'oreille à sa parole, nous ne sommes déjà plus dans le premier commandement. Ensuite, si c'est Dieu l'interlocuteur, il faut que notre attention soit à la mesure même de Celui qui nous parle. Et à partir de là, « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme (c'est-à-dire de toutes les facultés spirituelles qui sont en toi), de tout ton esprit et de toute la force (c'est à dire toutes les capacités vitales et biologiques du corps). »
Quand on envisage ce texte, la plupart du temps on n’y pense pas et on y met beaucoup de qualificatifs pour montrer que l’on prend cela au sérieux mais ça nous paraît de la poésie. Mais non, c’est le fait que tout ce que nous sommes en nous-mêmes (dans les facultés spirituelles, intellectuelles, psychologiques, dans celles qui nous font auditeurs de Dieu), doit être mis en éveil.
Frères et sœurs, vous comprenez donc que le Décalogue que nous lisons d'une façon étriquée et banale, ce n’est pas cela. C'est « sois présent à Moi de tout ton être ». Évidemment, on ne nous demande pas de faire de grandes démonstrations du haut de la montagne comme Moïse : « Moi, Seigneur, je T’écoute… ». Là, la psychologie en ce domaine est toujours de mauvais conseil. Prenons-le pour ce que c’est : de tout ce que nous sommes, tout est écoute de Dieu. C’est plus original que la façon dont nous envisageons les dix commandements. Ce n’est pas exactement un commandement, c’est un appel à l’attention comme quand on appelle un gamin par son prénom. Tout d’un coup, il est là. On se rend bien compte qu'il est là par son geste, par sa manière d'être : « Écoute Israël ».
Jésus aurait pu s’arrêter là ; manifestement, le scribe aurait été très content et aurait donné un satisfecit à Jésus. Mais pour la première fois dans l'histoire du monde, Jésus ajoute à ce commandement le second : « Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Contrairement à ce que l’on pense, ça n’avait jamais été associé de cette façon-là. C’est la tradition chrétienne, le Christ Lui-même, qui a joint les deux commandements. C’est cela la grandeur de la parole de Jésus à ce moment-là.
Mais, quel est le degré entre les deux ? C’est assez difficile mais je voudrais vous proposer une piste. Quand on aime Dieu et qu’on L’écoute, c'est tout son être qui est comme focalisé, appelé, électrisé par la présence de Dieu. C’est ça au fond la charité : quand on est tellement saisi par l’amour de Dieu, on est capable, en réponse, de poser des actes qui sont parfois plus grands que nous. Au fond, quand on parle de la grâce, je pense que c'est souvent ça qu'on veut dire. Quand je me tourne vers Dieu et que je vois ce qu'Il peut faire, ce qu'Il est pour moi, ce qu'Il veut partager avec moi, je peux en être le témoin presque à mes dépens ou bien que faire que cela me dépasse.
Le second commandement : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Vous savez que c'est très difficile d'aimer les gens qui ne s'aiment pas. En général, ce sont des gens très pénibles qui se plaignent tout le temps de ce que ça ne va pas ; parce qu'ils ne s'aiment pas, ils ne savent pas aimer les autres parce qu’ils projettent sur les autres l'insatisfaction qu'ils ont par rapport à eux-mêmes. Je ne dis pas qu'il faut se donner des licences de vanité et d'autosatisfaction comme certains qui ont des désirs de se montrer, en particulier dans les médias. Mais, si on ne s'aime pas, comment peut-on savoir aimer l'autre ? Là, Jésus met la bonne mesure : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », et c'est pour cela que l'Église en a toujours déduit qu'il fallait savoir s'aimer soi-même.
Si l’on ne croit pas cela, si on ne se croit pas aimable, on en a tout de suite contre Dieu, contre tous les autres… Cela nous empêche de vivre parce que ce serait la faute des autres. Précisément, Jésus dit : « Si tu sais t'aimer toi-même, si tu sais retrouver le mouvement d’écoute par lequel tu te retrouves en face de toi-même, aimé par Dieu, alors peut-être qu'à ce moment-là, tu pourras véritablement aimer ».
Frères et sœurs, je crois que ce petit cours de morale spirituelle suffira pour aujourd'hui après tous les signes d'espoir et d'attente que nous avons reçus à travers la fête de la Toussaint. Amen.