UNE ÉGLISE DE BAPTISÉS AU SERVICE LES UNS DES AUTRES
Ml 1,14b-2, 2b + 8-10 ; 1Th 2, 7b-9 + 13 ; Mt 23, 1-12
Trente-et-unième dimanche du temps ordinaire – année A (5 novembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Ne vous faites pas appeler père car vous n’avez qu’un seul Père, ne vous faites pas appeler maître car vous n’avez qu’un seul Maître ».
Frères et sœurs,
Ce texte est sans doute un des plus choquants de l’enseignement de Jésus. En effet, Il essaie de montrer l’originalité de la foi et de l’évangile pour les chrétiens. Ce texte nous arrive de face parce qu’on a parfois eu dans l’Église des comportements où la surenchère des titres valait bien celle des pharisiens. Quand on appelle quelqu’un "Monseigneur", on a beau se dire que seigneur veut dire "senior", plus vieux, plus âgé, ça n’empêche que ça a pris une connotation extrêmement précise, c’est le Maître. Quant à la prétention de l’enseignement, à certains moments on a traité le problème de l’autorité d’enseignement du pape ou des évêques avec tellement de respect et d’admiration qu’on a fini par diviser l’Église en deux : l’Église enseignante, ceux qui peuvent parler, qui sont assis sur la chaire d’on ne sait qui, et les enseignés, c’est-à-dire le bon peuple.
À partir de cela, on a embrayé sur une conception de l’Église dans laquelle la réalité même du mystère de la foi qui est pourtant le propre de la confession de tous les baptisés, est devenue une certaine manière de fonctionner qui consiste à dire que des laïcs, comme disait le père Congar, on n’attend que deux choses, donner à la quête et aller à la messe.
C’est quand même un peu simplifier le problème, tandis que le rôle des prêtres et de tous ceux qui sont ordonnés, évêques etc., serait de s’occuper de tout. Ça aussi, c’est une exagération qui à certains moments pose question. Je crois, peut-être que je me trompe, que le concile Vatican II est né précisément de ce constat. Quand on est baptisé, on ne monte pas sur la chaire de Moïse ni sur celle de Jésus-Christ. En tout cas on a une exigence de témoignage de foi qui est au moins aussi radicale et impérative que pour les prêtres, les évêques et le pape.
Je crois que c’est un jésuite qui avait dit cette chose absolument délicieuse – en tout cas il faut être malin comme un jésuite pour dire une chose pareille – au sujet du pape Pie XII – qui n’avait aucun doute sur sa fonction de vicaire du Christ – au moment de la proclamation du dogme de l’Assomption : « Le pape est plus grand quand il croit au dogme de l’Assomption que quand il le proclame ». Je ne sais pas comment Pie XII l’avait entendu, en tout cas c’était vraiment le jésuite qui disait la vérité.
Il faut dire que le problème de la confession de la vérité de la foi n’est pas simplement un problème d’obéissance et de soumission. C’est d’abord l’acte par lequel on adhère à la totalité et à la plénitude du mystère de Dieu. C’est pour tout le monde, quelques soient les modalités, variées, par lesquelles chacun d’entre nous suit un itinéraire de foi exigeant qui nous demande de ne rien lâcher vis-à-vis de ce que Dieu attend de nous. Dès lors que nous sommes baptisés, nous sommes plus qu’invités, nous sommes pressés de proclamer le mystère de la foi. On se trompe peut-être, on dit peut-être parfois des bêtises, et Dieu sait qu’on en entend beaucoup surtout dans la presse catholique médiatique. Mais ça n’empêche que c’est quand même une exigence fondamentale : c’est nous qui sommes tous baptisés. Quel que soit le degré de responsabilité que nous assumions, nous sommes tous invités à être les témoins de la plénitude du mystère de la foi. Il est sûr qu’à certains moments, il paraît plus simple de se dire qu’on est un simple laïc et qu’il faut croire ce que dit le curé… Il faut parfois se méfier de ce que disent les curés !
Or, le texte que nous venons de lire est intéressant car il relate un certain nombre de paroles de Jésus Lui-même, mais avec un certain décalage. En effet, quand Matthieu écrit son évangile, à peu près vers les années 70-80, une bonne génération est passée dans l’histoire. Or que se passe-t-il ? Il se passe que des communautés ont été constituées, et celle ou vivait saint Matthieu, probablement celle d’Antioche, était une communauté dans laquelle il y avait à la fois des chrétiens convertis, « à neuf » puisqu’ils n’avaient jamais entendu parler de la foi, de l’évangile, et aussi des chrétiens d’origine juive, ceux que l’on appelle des judéo-chrétiens qui avaient peut-être eu quelques notions de l’enseignement du Christ, mais qui étaient restés très fortement enracinés dans la foi et la vie juive telle qu’ils l’avaient reçue, non pas de Jésus, mais de leurs pairs, de leurs ancêtres et de tous ceux qui faisaient partie du peuple de Dieu.
Par conséquent, on se trouvait là devant une sorte de tension entre les chrétiens venant du paganisme, qui découvraient pour la plupart ce qu’était le message évangélique, ils entendaient les béatitudes etc., et ils adhéraient pleinement, c’était pour eux l’éblouissement, et, dans cette même communauté d’Antioche, pratiquement autant de juifs convertis qui vivaient ensemble avec les païens convertis. Les juifs convertis disaient : « Ne vous laissez pas emporter par l’enthousiasme de ce que l’on vous a raconté ou des paroles de Jésus. En réalité, c’est nous qui nous sommes assis à la chaire de Moïse, sur la cathèdre de Moïse. Nous sommes là et nous avons l’autorité de Moïse pour pouvoir vous expliquer comment il faut comprendre les paroles de Jésus ».
Ce texte de l’évangile est donc intéressant parce qu’il nous montre la tension qu’il pouvait y avoir à l’intérieur d’une communauté – et la communauté d’Antioche de ce point de vue là était absolument typique, ce n’était pas la seule sans doute. Il y avait à cause du double enracinement, soit dans la tradition juive pure et dure, soit dans la tradition païenne de conversion récente, deux approches.
On nous dit dans ce texte que les pharisiens et les scribes, les grands connaisseurs de la Loi, disent qu’on peut être disciple du Christ, mais qu’eux sont des disciples supérieurs. Ils ont les points de repère donnés par la Loi de Moïse et ils vont les montrer. C’est pour ça qu’il y a cette petite tirade extrêmement piquante sur le comportement des pharisiens qui allongent les phylactères, ces petits rouleaux de prière qu’ils se mettaient autour du poignet pour chanter et célébrer Dieu, et qu’ils avaient les tzitzis, c’est-à-dire ces espèces de franges des manteaux auxquels ils tenaient beaucoup puisque c’était le signe même de leur judaïté. Ils voulaient alors absolument être dans les premières places et faire un certain nombre de gestes ou de marques d’honneur, être aux premières places au banquet, pour manifester précisément qu’ils étaient au-dessus du lot commun de ces pauvres gens qui n’y comprenaient rien.
Frères et sœurs, ce texte est particulièrement intéressant parce qu’on avait conservé un certain nombre de paroles du Christ qui se sont révélées alors extrêmement précieuses et fondamentalement exigeantes pour la compréhension de la communauté. Même s’il y avait de la part de ceux qui étaient d’origine juive une sorte de savoir beaucoup plus élaboré – ils avaient baigné dans la Thora depuis qu’ils étaient tout petits – même si à certains moments ils jouaient le jeu en affirmant qu’il fallait les respecter et accepter leur position supérieure en raison de leur compréhension exacte de ce qu’il fallait faire devant Dieu, Matthieu raconte très opportunément dans son évangile qu’en fait il ne fallait pas se faire d’illusions : ils n’avaient aucun droit à se prévaloir d’une certaine supériorité, parce que précisément, et ce sont ces paroles-là qui ont été retenues : « N’appelez personne père parce que vous n’avez qu’un Père qui est dans les cieux ».
Dieu sait qu’aujourd’hui, « mon Père » est quelque chose qui est la marque d’honneur par excellence. C’est très touchant. En réalité, les pharisiens voulaient se faire appeler « père » par rapport à ces pauvres païens qui venaient de découvrir la foi. Ou encore « rabbi », c’est-à-dire ayant exercé le métier de rabbi dans la tradition juive, mais s’étant converti, qui considéraient qu’ils étaient mieux formés, mieux à même de comprendre que les autres, ces païens beaucoup moins doués pour analyser et comprendre le sens de la parole du Christ.
On était donc là, dans la communauté d’Antioche, dans une situation extrêmement délicate dans laquelle s’affrontaient – ce fut dans ces années-là un des combats les plus difficiles, les plus exigeants, pour savoir qui avait raison – la partie de la communauté qui voulait se réclamer de l’autorité qu’elle tenait de Moïse, disant qu’ils étaient à la fois Moïse, les rabbis, les maîtres, ceux qui savent exactement ce qu’il faut dire et penser, et la partie de la communauté issue du paganisme.
Donc, cette Église à deux vitesses – avec des croyants qui n’avaient pas de formation et ceux qui en avaient une et qui pouvaient s’affirmer comme tels – n’est pas arrivée à la suite de l’invention de l’imprimerie avec ceux qui savaient lire et ceux qui ne savaient pas lire. Dès le début, il y a eu la tentation dans l’Église de pouvoir s’affirmer comme maître, père, celui qui est au-dessus des autres et leur explique comment faire. Matthieu, qui avait été un disciple fidèle de Jésus puisqu’il L’avait suivi dès le début, trouvait tout à fait opportun de rappeler qu’en réalité on ne pouvait pas dire que des personnes avaient une sorte de statut supérieur.
Jésus n’a jamais appelé les apôtres des pères. Il ne les a jamais appelés des maîtres. Il les a appelés des « envoyés ». Peut-être qu’ici devrions-nous être un peu plus rigoureux. Il n’y a pas dans l’Église ceux qui savent et ceux qui obéissent. Il y a tout un peuple qui a reçu l’injonction : « Allez enseigner toutes les nations ». Les apôtres pour commencer, mais personne ne peut se dire apôtre en s’asseyant à la place du Christ comme les pharisiens disaient qu’ils étaient les maîtres ou les rabbis à la place de Moïse.
C’est très important. Ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas une sorte de système dans l’Église qui assure le contrôle de la vérité de la foi. Mais ce n’est pas dans le jeu de l’autorité du pouvoir parce que j’aurais acquis par moi-même un certain pouvoir. Je pense que dans l’Église d’Antioche, c’était le grand problème. Si au milieu de cette communauté, avec beaucoup de païens, on s’entendait dire tout à coup : « Vous n’y comprenez rien, vous vous taisez et vous écoutez ce que l’on vous dit », ça aurait voulu donc dire qu’ils avaient la place du Christ ? Combien de fois y a-t-il eu dans l’Église la tentation d’assimiler tous ceux qui sont ordonnés à un ministère, au Christ ? À tel point que la fameuse formule de Tertullien (IIe siècle) qui disait que « tout chrétien est un autre Christ (Christianus alter Christus) », est devenue une douzaine de siècles après : « Sacerdos alter Christus, le prêtre est un autre Christ ».
N’y a-t-il pas aujourd’hui dans l’Église une tendance à dire que si on est prêtre, si on a un ministère quelconque, cela nous met en meilleure position pour représenter le Christ que ceux qui sont simplement baptisés ? Or la vérité est que tous ceux qui sont baptisés sont alter Christus, un autre Christ, et qu’à ce moment-là on ne peut pas essayer de se défausser en disant qu’on a reçu telle mission, telle responsabilité, donc qu’on gouverne en disant ce qu’il faut faire ou ne pas faire : je m’assieds dans la chaire, non pas de Moïse, mais du Christ.
Vous voyez qu’il y a là quelque chose d’assez terrible : dans l’Église elle-même, le goût d’une certaine autorité et le goût du pouvoir ont été trop souvent caricaturés. C’est précisément ce que dit le Christ à la fin : « Le plus grand, c’est le serviteur ». Combien de fois comprenons-nous la place des ministères dans l’Église, non pas comme un pouvoir, mais comme un service ? Toute la théologie du ministère de l’Église est fondée sur le fait que tout prêtre, tout évêque – et le pape, c’est bien pour cela qu’ils s’appelaient eux-mêmes les « serviteurs des serviteurs de Dieu » – n’a pas d’autre supériorité que celle du service, c’est-à-dire d’aider, non pas par le pouvoir, parce qu’il se ferait appeler "maître" ou parce qu’il aurait des phylactères plus longs que les autres, il ne s’agit pas de cela, mais de pouvoir reconnaître que tout un peuple, quel qu’il soit, est investi de la foi qui exige de ce peuple d’être le témoin de ce que Dieu a voulu.
À ce moment-là, il ne peut plus y avoir au niveau de la foi et de la proclamation des exigences de la vie chrétienne une sorte de système constant de contrôle par l’autorité. C’est d’abord la réalité même de chaque chrétien, chaque croyant, qui ne prend pas la place du Christ pour s’imposer aux autres, mais accepte d’être comme le Christ, le serviteur. C’est véritablement le sens même de ce que l’on a appelé la hiérarchie dans l’Église. C’est d’ailleurs un mot qui n’est peut-être pas tout à fait adéquat parce que "hiérarchie" cache tout de suite l’idée de commander, de dominer, d’imposer alors qu’en réalité, la hiérarchie signifie que les quelques-uns dans l’Église qui reçoivent la mission d’accompagner leurs frères, reçoivent un don de service pour toute la communauté et non pas de supériorité et de gouvernement pour se faire valoir par rapport à cette communauté ou à ceux qui sont, comme on dit, de simples laïcs, qui sont en réalité vraiment des baptisés.
Frères et sœurs, il faut relire ce texte assez violent dans les paroles que rapporte saint Matthieu, mais qui nous remet au pied du mur. Réfléchissez : pourquoi aujourd’hui parle-t-on habituellement de laïcs ? Ça veut dire membres du peuple. En réalité, les membres du peuple, leur définition n’est pas d’être du peuple, c’est d’être des baptisés, c’est-à-dire ceux qui ont reçu la plénitude du don de foi, quelque soit la manière dont ça s’est passé, son catéchisme ou sa formation. En réalité on ne devrait pas séparer les laïcs et les prêtres, il y a tous les baptisés à l’intérieur desquels sont choisis des prêtres, mais non pas pour affirmer quelque chose de plus que leur baptême : y a-t-il quelque chose de plus important dans notre existence que d’être baptisé ? Non, il n’y a rien. Être baptisé, c’est tout. Quand l’Église baptise, elle donne à tout chrétien baptisé la possibilité d’être totalement témoin du Christ.
C’est là peut-être qu’à un certain moment, nous avons créé cette distinction pour essayer de tenir un peu les choses, mais ce n’est pas suffisant. C’est véritablement la nécessité de pouvoir voir exactement qui nous sommes, non pas ceux qui s’assoient sur la chaire de Moïse ou de Jésus-Christ, mais tous ceux qui sont les serviteurs les uns des autres à travers le don même de la foi et de la vie baptismale.