AIMER DIEU SANS AIMER SON PROCHAIN?
Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – année B (31 octobre 2021)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
« Maître, quel est le premier commandement qui est au-dessus de tous les autres commandements ? »
Voilà la question réelle que pose le scribe à Jésus, mais ce n’est pas la traduction habituelle, celle que l’on nous enseigne. Nous chrétiens, qui avons l’habitude d’entendre l’évangile, ce n’est pas sous cette forme que nous connaissons la question, la plupart du temps, nous disons : « Quel est le premier des commandements ? »
Eh bien, nous nous trompons gravement, et c’est pour cela que cela vaut vraiment la peine d’y réfléchir. La question n’est pas : y a-t-il dix commandements et je vais faire un classement pour savoir quel est le premier, le deuxième, le troisième ? En fait, la question du scribe est très claire : « Quel est le premier, au-dessus des autres commandements ? » Ce n’est même pas au-dessus des autres commandements, mais au-dessus de tout. Cela nous oblige déjà à revoir considérablement la manière dont nous concevons la Loi juive. La Loi juive, autre lieu commun qu’on nous sert régulièrement, c’est que l’Ancien Testament, c’est la Loi, et le Nouveau Testament, c’est l’Amour. Ce n’est pas vrai : pour les juifs, la Loi est la réalité qui gouverne l’univers, et si elle est au-dessus de tout, c’est parce que cette Loi a prise sur tout. De nombreux passages de l’Ancien Testament nous expliquent comment Dieu a donné sa Loi à tous les êtres, aux animaux, aux plantes, et comment tout le monde est ordonné par la Loi.
Dans ce cas-là, frères et sœurs, la Loi n’est pas simplement un commandement dicté sur le mont Sinaï, ce qui est déjà pas mal, mais c’est la Loi au sens où Dieu prend soin de la vie, du développement, du déploiement et de l’achèvement de toutes les créatures. La Loi est ce qui fait que la création est ce qu’elle est : donc, on est bien au-delà du simple fait de respecter des codes de loi : ce n’est pas la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. C’est très bien aussi, mais le vrai problème pour les juifs, ce n’est pas cela. C’est la déclaration de la Loi en tant que Dieu dirige, actualise, jour après jour, la vie du monde, et donc, ce premier commandement est bien au-delà de nos simples préoccupations humaines. Ce premier commandement touche la réalité du monde tel qu’il est. De ce point de vue-là, je pense que les juifs peuvent parfois se plaindre de ce que nous ayons une conception très étriquée de la Loi, puisque nous restreignons le premier commandement à des questions d’agencement de relations interpersonnelles.
Vous voyez donc déjà une première chose, la Loi est la réalité même de Dieu en tant qu’Il accomplit tout et qu’Il donne à toutes les choses du monde, à toutes les créatures, spirituelles et autres (les anges sont sous la Loi de ce point de vue-là) la joie d’être invité à vivre pour Dieu, à son service, avec Lui ; on comprend à ce moment-là que pour l’homme, la Loi lui demande d’être homme tout entier, pas simplement dans le culte, ce qui est déjà très bien, mais dans tout ce qu’il est, dans la vie quotidienne, dans l’amour des autres. C’est cela que demande la Loi, elle n’est pas une sorte de simple correctif pour faire que l’homme pécheur vive correctement, elle est l’inscription dans le cœur de chaque homme et c’est pour cela que les chrétiens quand ils ont commencé à annoncer l’évangile, ont admis ce qui était déjà chez les Grecs, pensez à Antigone, qu’il y avait une loi inscrite dans le cœur, qu’il fallait suivre, c’est cela la Loi. Et donc, cela change complètement notre manière de voir.
Le scribe, qui n’est pas bête – il s’est rendu compte que Jésus avait mis en boîte les pharisiens donc il était tout content –, va voir Jésus et Lui demande comment fonctionne son système : « Quel est le commandement au-dessus de tout ? ». Jésus lui cite la parole que tout juif pieux récite tous les matins et tous les soirs : « Ecoute Israël, le seigneur ton Dieu est le seul Seigneur, tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toutes tes forces, de tout ton esprit » et le Nouveau Testament ajoute même « de toute ton intelligence ou de toute ta pensée ». Cela aussi, c’est quelque chose qui n’est pas dans l’Ancien Testament : aimer Dieu avec son intelligence et avec sa pensée, si l’on regarde la plupart des religions, ce n’est pas absolument évident. On a ici encore un certain défi qui nous est posé : quand on dit qu’on aime Dieu de tout ce que nous sommes nous-mêmes, il faut bien reconnaître qu’il faut mettre en jeu toute notre existence.
Telle est donc la question, et le scribe a besoin de savoir comment Jésus imagine cette organisation et Jésus lui dit : « Je te cite la parole que toi, scribe, tu as apprise dans la Loi » – et pour la première fois dans l’histoire de l’humanité –, Jésus ajoute « et le second qui lui est semblable ». Frères et sœurs, nous ne nous en rendons pas compte, c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité que l’on associe indéfectiblement le commandement d’aimer Dieu et d’aimer son prochain. Il faudrait bien réaliser cela : le commandement de l’amour du prochain n’est pas une petite annexe, un petit codicille au code de lois. Jésus dit, alors que cela n’avait jamais été fait dans l’Ancien Testament, que les deux niveaux, amour de Dieu et amour du prochain, sont indissociables, le second lui est semblable.
C’est encore plus décapant qu’on ne pourrait croire, car précisément Jésus veut absolument expliquer ce qu’est le principe même de l’existence, et du monde, et de l’humanité. Et Il nous dit que si on veut comprendre ce que c’est que le commandement, on ne peut pas traiter l’un sans l’autre : qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire une chose très grave et particulièrement pour le monde moderne, parce que même si pendant vingt siècles on ne s’est pas beaucoup soucié de cette association, et pourquoi c’était si original et pourquoi le Christ l’a voulue, eh bien, c’est pourtant absolument essentiel. Qu’est-ce que le Christ veut dire ? Il veut dire : quand le scribe lui répond qu’il faut aimer Dieu, de tout son cœur de toutes ses forces, de toute son intelligence, très bien, là il a dix sur dix. Mais Jésus lui dit : « Si tu commences à interpréter l’amour de Dieu comme étant un absolu séparé de l’amour des frères, si tu prends prétexte de l’amour de Dieu de toutes forces, de tout ton cœur et de tout ton esprit pour négliger l’amour du prochain, alors, peut-être que tu as de belles idées, peut être que tu veux être un grand mystique mais tu n’as rien compris ».
L’originalité absolue du Christ, c’est cela. L’originalité absolue de l’enseignement de Jésus, c’est qu’Il dit à ses disciples, à ce scribe d’abord mais à ses disciples aussi parce qu’ils sont là : « Le principe régulateur de l’amour de Dieu ne peut pas se faire en dehors de la réalité même de l’amour du prochain, c'est-à-dire de ce qui est là ». Frères et sœurs, il faut quand même arriver à mettre cela vraiment en œuvre : il n’y a pas d’amour de Dieu pur, cela vous paraît scandaleux que je dise cela, et pourtant c’est la vérité, c’est Jésus qui le dit : « Le second lui est semblable ». On ne peut pas aimer Dieu comme si le reste n’existe pas : la figure du grand mystique qui ne s’occupe plus du monde, la figure de la vieille dame de Sempé qui prie dans les églises en disant : « Je vous aime tellement que je vous appelle docteur », c’est faux, ce n’est pas la vérité même du christianisme.
Dans la vérité de la foi chrétienne telle que le Christ livre à ce scribe-là et à ses disciples, c’est que le principe régulateur de la vérité de l’amour de Dieu ne peut pas être conçu, réalisé, vécu jour après jour, en dehors du lien avec le prochain. C’est d’ailleurs pour cela que saint Jean, qui a été un interprète de la parole de Jésus – il ne l’a pas dit sous la même formulation mais il l’a dit –, a dit : « Celui qui dit, j’aime Dieu et qui n’aime pas son prochain, est un menteur ». Et menteur, ce n’est pas simplement qu’il raconte des bobards, c’est qu’il se met en attitude de "non-vérité" par rapport à la parole de Dieu. C’est cela le projet de Dieu : c’est que quand Il vient sur la terre, Il se lie tellement à chacun d’entre nous qu’Il veut que chacun des actes que nous faisons soit directement le point de départ, le point d’élan pour aimer Dieu. On ne peut pas apprendre à aimer Dieu sans avoir appris à aimer les autres autour de nous.
Frères et sœurs, voilà pourquoi l’Église a toujours attaché autant d’importance au baptême des petits enfants, parce que quand on baptise un petit enfant, les parents, comme je le dis souvent, en prennent pour vingt ans, mais les vingt ans qu’ils prennent, c’est pour faire germer à travers l’amour des parents que l’enfant reçoit, et de l’amour qu’on lui apprend pour les autres, d’apprendre à aimer Dieu. Toute autre méthode, qui consisterait simplement à dire qu’on est un maître spirituel et qu’on va expliquer ce qu’est l’amour de Dieu, tout cela, c’est nul. Cela n’a pas sa place dans l’Église.
Frères et sœurs, c’est extraordinaire que nous puissions avoir à la fois le baptême et la parole de Jésus telle que nous venons de l’entendre, car elle est très exigeante mais aussi elle est très simple. En fait, Jésus n’a pas voulu une Église mystique, cela peut vous paraître choquant de dire cela, mais si c’est une Église mystique pour se mettre dans une sorte d’aura de la présence de Dieu, et je ne pense plus à rien qu’à Dieu, finalement, on pense plus à rien qu’à Dieu et on perd la réalité même de l’amour que Dieu nous a donné pour en vivre et pour le partager, c'est-à-dire nous n’avons pas d’autre école pour apprendre l’amour de Dieu que l’amour de nos frères.
Eh bien Charles, c’est le programme que l’on a pour toi aujourd’hui, non seulement de la part de tes parents, de ta famille, mais de nous tous aussi. Nous savons qu’on veut que tu deviennes un petit chrétien, un vrai disciple de Jésus ; commence dès maintenant, à travers les moindres gestes qu’on fait pour toi, à découvrir la tendresse de l’amour de tes parents et à découvrir en même temps, à travers eux, la beauté et la grandeur de l’amour de Dieu. C’est ce qu’on te souhaite et nous nous souhaitons à nous-mêmes d’en prendre la conscience la plus exigeante et la plus vraie. Amen.