LE TEMPS D'UN REGARD

Sg 11, 23 – 12, 2 ; 2 Th 1, 11 – 2, 2 ; Lc 19, 1-10
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – année C (3 novembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Ce récit de Zachée est tellement connu qu’il nous paraît absolument banal et pourtant il y a quelque chose qui mérite vraiment d’être remarqué et qui est presque une loi profonde de toute vie spirituelle, de toute vie chrétienne ; j’aimerais simplement méditer brièvement avec vous sur cette affaire.

Il y a un phénomène unique dans l’histoire des religions, c’est le fait que le christianisme commence toujours par une conversion. Vous allez me dire que nous ne sommes pas tous des convertis, c’est d’accord mais c’est quand même le mot qui est choisi pour dire qu’à un moment donné, il y a un retournement du cœur, de l’âme, de l’esprit et de toute la vie vers un Dieu qu’auparavant on connaissait mal, très peu ou pas du tout. Ce phénomène de la conversion, même si l’on n’a pas vécu des choses extraordinaires, est donc toujours à la base de notre existence de chrétien. Cela est très important à comprendre parce que c’est précisément ce qui est arrivé à Zachée.

Quel sens faut-il donner à cet homme qui est complètement installé dans la vie, contrôleur des finances, encore mieux que percepteur des impôts, et qui est pris dans la foule, pris dans la masse, cette foule de Jéricho qui est une foule de curieux, à cet homme qui apparemment va essayer de voir sans être vu ? Il choisit un sycomore, c’est-à-dire une espèce de figuier dont les feuilles étaient très épaisses et donnaient beaucoup d’ombre ce qui en faisait une véritable cachette. On pouvait voir sans être vu. Il continuait ainsi son travail de sécurité au niveau de sa vie. Non seulement il est pris dans la foule mais même quand il monte sur son arbre où la curiosité le pousse, il veut ne pas être vu et veut rester abrité par le sycomore.

Et que se passe-t-il ? Il se passe uniquement le temps d’un regard échangé comme un éclair. Il voit ou plutôt il croit voir et pourtant l’essentiel est qu’il est vu. C’est ce croisement des deux regards en un instant, un rien, qui tout d’un coup bouleverse la vie de Zachée. Autrement dit, l’entrée dans la vie chrétienne, dans la vie avec le Christ, dans la vie avec Dieu, ne tient qu’à un fil. Ce n’est pas simplement parce que l’on a reçu la tradition familiale, que tout le monde est baptisé, que tout le monde est chrétien, que tout le monde a des habitudes chrétiennes de calendrier, de messes et tout cela… Il y a dans notre vie, qu’on le veuille ou non – on ne s’en est sans doute pas rendu compte, la plupart du temps on a été baptisé quand on était petit –, ce moment comme une sorte d’échange de regards d’un instant et cela, c’est le mystère de la conversion chrétienne.

Pour cela, je pense que l’exemple de Zachée était précieusement gardé dans la communauté chrétienne parce qu’il était un exemple encore plus manifeste que dans d’autres cas. Zachée n’avait pas été guéri, il n’avait pas besoin d’être guéri, il était en parfaite santé. Il n’avait pas besoin de demander au Christ qu’Il l’aide pour se débrouiller dans la vie et échapper à la misère. Il était riche comme Crésus. Il n’avait besoin de rien. Et chez ce personnage un peu suffisant, un peu bouffi, un peu curieux, un peu inquiet aussi, tout d’un coup, comme un éclair, l’échange de deux regards. Le sien, il s’y attendait puisqu’il est monté sur le sycomore par curiosité mais celui auquel il ne s’attendait absolument pas, c’est le regard de Dieu sur lui. Tout est là. Tout est là dans cette parabole. Et si l’on a retenu son nom et retenu l’épisode et l’événement, c’est uniquement pour cela. C’est encore comme cela aujourd’hui. Aucun d’entre nous ne peut dire que sa foi est le résultat d’un long travail. Certes, je vais y revenir après, il y a du boulot après, mais au départ, il n’y a rien. C’est l’imprévisible absolu. Pourquoi cela nous tombe dessus, à vous, à moi ? On n’en sait rien. Peut-être qu’on le saura de l’autre côté. On ne sait pas. Mais c’est cette espèce de subite intervention de Dieu dans notre existence, dans notre manière d’être qui fait que tout à coup, il faut que j’aille demeurer chez toi. Vous remarquerez que c’est presque paradoxal, c’est l’homme qui descend pour accueillir Dieu. Nous, la plupart du temps, nous pensons que c’est Dieu qui descend pour accueillir l’homme. Non. Cela fait partie de ces événements dans lesquels Dieu inverse la situation. Il se fait l’invitant et demande à l’homme de descendre de son sycomore. C’est peut-être ce que nous ne faisons pas assez. Nous restons un peu dans notre arbre, dans notre poste d’observation, nous regardons d’un peu haut les choses, mais cela c’est le premier moment.

Vous remarquerez, la plupart du temps, chez un certain nombre de personnes – peut-être chez certains d’entre nous qui ont connu cet événement de la conversion – que c’est le moment où l’on est surpris. Cela, c’est le contraire de tous les comportements dits religieux. La plupart des comportements religieux sont fondés sur la régularité, sur la répétition. On a toujours fait comme cela. C’est la religion des ancêtres et des aïeux. Là, et ce n’était pas la religion qui étouffait Zachée, tout d’un coup Dieu est intervenu. Zachée a de la chance parce qu’il L’a vu venir. Mais nous, nous l’avons peut-être vu venir mais nous n’en avons pas la mémoire. Et c’est là qu’entre la deuxième partie du récit.

Quand Zachée est rentré chez lui et a fait un petit buffet improvisé – il devait avoir toute une flopée de domestiques et d’esclaves –, à ce moment-là, à cause de cette présence inexpliquée et inexplicable car Zachée ne sait pas ce qui s’est passé, il sait simplement qu’il n’est plus le même, au moment où il prend conscience qu’il n’est plus le même, il découvre le trajet qu’il va suivre pour laisser se déployer le don que Dieu lui a fait de sa présence et de sa visite…. C’est ce qui est extraordinaire : ce qui s’est passé en un instant, en un éclair, tout d’un coup va se diffracter dans toute la vie à venir de Zachée. Evidemment, comme il est percepteur et qu’à cette époque-là les percepteurs s’en mettaient plein les poches, il va mettre du temps pour rembourser. Frères et sœurs, c’est le fait de saisir, c’est précisément le mot que saint Paul a choisi : « Ayant été saisi ». Tout à coup on est saisi et ce saisissement va se diffracter dans la vie.

Frères et sœurs, pas besoin d’insister, vous reconnaissez que c’est exactement le régime de la vie spirituelle dans la foi chrétienne. Il y a comme cela des moments où tout s’éclaire, tout s’impose. Ils sont rares. Mais ces moments sont tellement précieux, tellement forts et cela peut venir à n’importe quel propos, dans n’importe quelle circonstance, que c’est de l’imprévu à l’état pur. S’il fallait expliquer pourquoi chacun d’entre nous est chrétien aujourd’hui, on ne le saurait pas. C’est tellement imprévisible qu’on le reçoit tel quel. Mais en même temps, ce moment, ce choc a besoin de toute une vie pour se déployer et pour grandir. Je crois que les communautés chrétiennes ont eu du mal à réaliser cela.

Effectivement, le choc avait été si fort de rencontrer le Christ, d’entendre les premiers témoins de la mort et de la résurrection de Jésus, d’être les premiers récepteurs du salut, cela avait été si fort qu’ils s’imaginaient que cela ne pouvait pas durer. Et c’est pour cela que les premières communautés chrétiennes pensaient que le Christ allait se manifester tout de suite. Le choc avait été si fort que cela ne pouvait pas durer. Et pourtant, cela fait vingt siècles que cette onde de choc ne cesse de toucher le cœur de chacun de ceux qui croient et de ceux qui adhèrent de tout leur cœur au Christ.

Frères et sœurs, telle est la loi fondamentale de notre vie chrétienne. La loi fondamentale, c’est le choc initial, imprévisible, incontrôlable qui nous est donné. Pourquoi sommes-nous ici ce matin ? La plupart d’entre nous, nous n’en savons rien. Il faut bien le dire. On est là pour ce qu’on a reçu, ce qu’on a découvert : il faut toute une vie pour le mettre en œuvre et le déployer.

Frères et sœurs, voilà le programme de Zachée. C’est le programme de notre vie à chacun d’entre nous. Il n’y a pas d’autres manières de vivre notre foi chrétienne, à la fois sous l’impulsion de ce choc, de cet échange de regards. Qu’est-ce qu’il y a de plus ténu qu’un échange de regards ? D’ailleurs, vous le savez bien, c’est un peu la même chose dans la vie amoureuse. Généralement dans la vie amoureuse, quand on se met à réfléchir, c’est difficile à expliquer. Mais vous comprenez que cela commence comme cela. S’il n’y a pas cette surprise de Dieu, au cœur même de notre vie, même si nous n’en avons pas eu véritablement conscience, même si nous ne l’avons pas mesuré dès le départ, en réalité c’est là que cela se situe, au moment même où Dieu dit : « Il faut que j’aille demeurer chez toi ».

Et à partir de ce moment-là, c’est la possibilité pour nous – même si on n’est jamais à la hauteur – de développer et de déployer cette présence et cette relation que nous avons avec Lui, pour savoir enfin que ce que nous avions reçu comme un choc, presque comme une blessure, tout cela doit travailler en nous, à tous les niveaux de notre être pour nous donner notre véritable personnalité et notre véritable humanité.

C’est cela Zachée, c’est cela notre vie, c’est cela l’existence de chacun d’entre nous dans le Christ. Amen.