LA LOI NOUVELLE, EMMANUEL

Dt 6, 2-6 ; He 7, 23-28 ; Mc 12, 28b-34
Trente et unième dimanche du temps ordinaire – année B (4 novembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Si vous avez écouté attentivement la lecture de l’Evangile, vous avez peut-être été surpris par la traduction que j’ai donnée de la question du scribe qui vient interroger Jésus. En effet, il y a là depuis des générations et des générations une fausse traduction, ce que le Cardinal Lustiger appelait "une belle infidèle" : on veut faire joli, bien propre, bien net et finalement on traduit mal. La plupart du temps – c’est la traduction de la Bible de Jérusalem – on lit : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Cela paraît tout à fait cohérent avec le reste du texte. Or ce n’est pas cela du tout. En fait, le scribe pose une question assez différente : « Qu’est-ce qui est premier comme commandement avant toutes les autres choses ? » Certes, ce n’est vraiment pas élégant, et ça peut paraître inutile de se fatiguer pour faire des traductions aussi épouvantables. Pourtant, c’est cela. On a toujours traduit pour faire simple, économique, en respectant des règles de traduction, une certaine élégance, éviter les lourdeurs etc. Mais ici, il y a une déviance assez étonnante dans l’interprétation du récit. Voici l’explication.

Le scribe ne demande pas quel est le premier des commandements. Il demande quel est le commandement qui est premier par rapport à toutes les autres choses. Il ne demande pas une gradation dans les consignes. Il demande quel est le commandement qui préside, même à la Création. Pour nous aujourd’hui, cela n’a pas beaucoup de résonnance, mais il faut savoir que la fin du fin de la théologie juive à l’époque de Jésus, ce n’était pas seulement que Dieu avait donné la Loi : c’était déjà beaucoup, et il y a des pages très émouvantes dans le Deutéronome comme celles que nous avons lues tout à l’heure, qui montrent que le peuple juif était très heureux d’avoir reçu la Loi, en une série d’articles qui, hormis le premier, n’étaient pas nécessairement hiérarchisés ou énoncés par ordre d’importance. C’était aussi qu’ils en étaient venus à penser la Loi comme une réalité plus importante que la Création.

Ils pensaient qu’il y avait Dieu, qui avait créé la Loi, avant toute chose, puis le monde selon la Loi, enfin le monde que nous voyons. Tout y avait pratiquement une loi, des principes. Cette vision du monde concernait l’ensemble de ce qui existe en trois niveaux : Dieu, puis une sorte d’entité réelle pour eux, à savoir la Loi vue comme la gouvernance, ensuite au troisième niveau, il y avait la réalité créée, le monde obéissant à cette Loi. Il était donc très important pour un scribe de savoir quel était le commandement premier, non pas par rapport aux autres commandements, mais à toute chose. Cela voulait dire que pour cet homme, être un bon juif consistait à savoir se tourner vers la Loi comme une réalité qui existait par elle-même et à laquelle on obéissait. Et c’était dans la mesure où on obéissait à cette Loi que l’on pouvait avoir accès à Dieu. On ne peut atteindre Dieu directement, on est obligé de passer par cette sorte de "pédagogue" – terme repris par saint Paul pour parler de la Loi –, gestionnaire de notre relation à Dieu, qui s’occupait non seulement des humains mais également des écrevisses, des scorpions, des lions ou des gazelles.

Tout le monde obéissait à la Loi éternelle, au-dessus de tout comme première créature. C’est d’ailleurs pour cela qu’à l’époque de Jésus, certains disaient que la Loi était la Sagesse, à ne pas comprendre comme l’acquisition d’un savoir – nous assimilons la sagesse à des progrès de maturation spirituelle, morale ou intellectuelle obtenus en suivant des études –, mais pour eux, la Sagesse était la personne qui était près de Dieu, qui gérait le monde en se faisant l’intermédiaire entre Dieu et le monde. Par conséquent, si on voulait être parfait, le vrai but était d’étudier la Loi. Pour un Israélite de l’époque de Jésus, le plus beau cadeau que Dieu avait fait à Israël, ce n’était pas Lui, mais la Loi qui expliquait à son peuple comment il fallait aimer Dieu.

C’est une sorte d’analyse hiérarchique du réel dans lequel on n’a pas accès directement à Dieu. On ne peut avoir accès qu’à la Loi qui va nous mettre à peu près dans la direction de la bonne relation avec Dieu, mais pas plus. Qu’est-ce que cela change ? Tout ! En effet, tout le problème de la réponse de Jésus est le suivant : « Puisque tu m’interroges sur la Loi, je vais te répondre sur la Loi, mais ce n’est peut-être pas toute la réponse ». Et raisonnant en symphonie avec le scribe, Jésus lui dit : « Effectivement la Loi nous dit que le premier des commandements est l’amour de Dieu » et Il ajoute aussitôt : « Le second, c’est l’amour du prochain ». Il opère ici une sorte de révolution car, contrairement à ce que l’on pense, jamais personne dans la tradition juive n’avait assimilé ou lié si fort les deux commandements. Quand un juif, à l’époque de Jésus, et même encore aujourd’hui dit : « Ecoute Israël le Seigneur ton Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme… », il ne dit pas « et ton prochain comme toi-même ». Ce n’est pas du même niveau. Ainsi, Jésus dit qu’il y a effectivement un commandement très important, avant toutes choses, c’est d’aimer Dieu, mais on ne peut pas le dissocier de l’autre commandement : aimer son prochain comme soi-même.

Voilà déjà un premier pan des convictions du scribe qui, d’une certaine manière, s’effondre car à ce moment-là, Jésus lui dit : « Tu me demandes le premier commandement avant toutes choses, mais il y en a deux que tu ne peux dissocier ». Pourquoi rajoute-t-Il le second ? Il aurait pu s’en tenir à lui dire le premier. Non, car on ne peut les séparer. Il y a là un véritable renversement dans l’appréciation de la Loi. Jusque-là, le scribe considère que la Loi est une réalité qui existe en soi, au-dessus du monde et qui le régit. Jésus lui dit que non. La Loi ne régit pas le monde, elle vient dans le monde, elle vient aimer chacun de hommes. Il ne dit pas que c’est Lui, cette Loi qui vient au cœur du monde. Mais je pense que les premiers chrétiens ont progressivement entendu cette insinuation de Jésus. C’est comme si Jésus lui disait : « Désormais, ne considère plus la Loi comme une sorte de poste de commandement ou de processeur dans un ordinateur qui commande tout le reste, considère la Loi comme cette réalité qui a envie d’entrer jusque dans les derniers détails de ta vie, aimer le prochain comme toi-même ».

Là où pour Israël, le but de l’appréciation de la Loi était presque de sortir de la condition actuelle pour contempler la Loi donnée par Dieu et la mettre en œuvre le moins mal possible, ici au contraire, Jésus propose d’inverser la manœuvre en disant que la Loi n’est pas quelque chose qui transcende et qui est au-dessus de toutes choses, la Loi est là, elle est venue, et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Dès lors, Jésus commence à entrouvrir dans le cœur de cet homme, une nouvelle façon de comprendre et d’interpréter la Loi. Combien de fois, nous encore aujourd’hui, interprétons-nous la Loi comme un pouvoir ? Elle est envisagée pour ainsi dire comme un en-soi, comme une réalité qui se tient toute seule, qui commande et qui tire toutes les ficelles.

Et Jésus dit non : la Loi n’est plus cela, ce n’est plus cette réalité qui est au-dessus de vous, c’est cette réalité par laquelle vous êtes tournés vers Dieu et en même temps vers votre prochain. La Loi devient l’art de la manière de vivre avec tous les détails car c’est finalement cela qui est en cause ici. La Loi n’est plus cette réalité au-dessus des hommes que les hommes doivent essayer de percevoir, d’en pressentir le contenu. La Loi au contraire, parce qu’elle tourne vers Dieu, vous tourne en même temps vers le prochain de façon indissociable.

C’est sans doute une des inventions les plus audacieuses de la condition chrétienne. Je crois que les premiers chrétiens ont sans doute eu une sorte de révolution mentale à faire pour croire que désormais la Loi, la religion, toutes ces entités que nous imaginons, qui sont comme des blocs de savoir, de pouvoir, de domination, tout cela en réalité n’existait pas comme tel. Cela n’existait que pour nous conduire auprès de Dieu et auprès de nos frères. C’est une véritable révolution copernicienne. C’est le moment où au lieu de considérer le commandement comme une chose – j’ai décidé, je t’impose, je te dis qu’il faut faire cela –, c’est le commandement qui vient ouvrir notre cœur à l’amour de Dieu et à l’amour des autres.

Le plus difficile est d’identifier cette réalité nouvelle qui nous ouvre en même temps à la proximité de Dieu et à celle des autres. Pour cela, à ce scribe qui vient de répéter la leçon – « Oui Maître, tu as raison, il faut aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et son prochain comme soi-même » –, Jésus lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu », car le dernier pas, celui que même les disciples feront un peu plus tard, c’est de pouvoir comprendre que cette Loi nouvelle, c’est le Christ Lui-même, Lui qui est vraiment avant toute créature, avant toutes choses, Celui qui nous ouvre le cœur et la Vie vers le Père. C’est parce qu’Il s’est incarné, qu’Il est venu parmi nous, qu’Il a rendu nécessaire l’amour du prochain parce que Lui-même s’est rendu proche.

Frères et sœurs, je crois que nous avons souvent du mal à imaginer ce qu’a pu être la mutation dans les premières communautés chrétiennes qui étaient complètement en phase avec la vision juive de la Loi, sorte de loi supérieure au-dessus de tout. Soudain, elles ont découvert que ce qu’elles croyaient être la Loi était en réalité Quelqu’un qui s’était rendu proche des hommes, qu’elles n’avaient rien d’autre à manifester, à croire et à accueillir que cette proximité de ce qu’on a appelé la "Loi nouvelle". C’est la proximité nouvelle de Dieu. Il n’y a plus "Dieu, un intermédiaire qui s’appelle la Loi et nous". Il n’y a plus que "Dieu parmi nous" et c’est précisément ce que veut dire "Emmanuel".