JE SUIS LE DIEU DES VIVANTS
2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Dieu n'est pas le Dieu des morts
Il y a une probabilité absolue pour que cette controverse se soit réalisée à peu près exactement comme elle est relatée par Luc. Vous pouvez consulter un certain nombre d'historiens, notamment Meier qui a écrit quatre mille pages sur les enseignements de Jésus, et vous constaterez que les controverses et les polémiques ont été enjolivées, mais celle-ci ne l'est pas du tout. Elle est d'une rigueur absolue et elle montre une empoignade assez violente. Le problème est grave, car Jésus s'il dit qu'il y a la résurrection des morts ne peut pas résoudre le cas pratique et s'il doit réfuter, il faut qu'il ait au moins une autorité aussi forte pour aller contre le précepte de Moïse dans la Loi. On ne peut pas jouer sur le sentiment. Il faut un argument venant de la Loi.
Jésus va répondre très nettement aux deux questions posées. La première question touche au mode de la résurrection : si on ressuscite, comment ressuscite-t-on ? La question des Sadducéens est comme un fusil à deux coups : que va-t-il se passer là-haut quand les sept frères vont retrouver la même femme ? et ensuite, est-ce que vraiment, cela va se passer ? Il y a le mode et le fait. Le mode est le plus surprenant car la plupart du temps, on croit que Jésus élude la question en répondant qu'on peut donc penser que là-haut, on sera des purs esprits. Si c'était cela, la réponse n'est pas très satisfaisante. Si nous ressuscitons, c'est dans notre corps, et pour Jésus et ses contemporains il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'un corps sexué. Si l'on dit qu'on devient des purs esprits après la résurrection, on peut douter des sources de Jésus. A ce moment-là, la résurrection n'assure pas la continuité personnelle car notre sexualité fait partie de notre identité, donc, il faudrait la supprimer. Il faut bien avouer que lorsque l'évangile est passé en tradition grecque et romaine, on s'est régalé du fait que nous allions devenir de purs esprits. Or, précisément dans la Bible les anges ne sont pas des purs esprits. Il y a deux indices fondamentaux pour prouver cela, dans le chapitre sixième de la Genèse (donc écrit mosaïque pour les auteurs de la controverse), on dit que les "fils des dieux sont venus séduire les filles des hommes". Les fils des dieux, ce sont les anges. S'ils sont venus chercher les filles des hommes c'est qu'ils sont sexués. Cela fait un tel désordre, que Dieu est obligé d'envoyer le déluge pour nettoyer la situation.
La deuxième référence c'est la vision d'Isaïe au chapitre sixième : les séraphins ont chacun six ailes, deux pour se couvrir la face, deux pour se couvrir les pieds. Ici, les pieds désignent les organes sexuels. On ne s'imaginait pas les anges sur le mode d'êtres asexués. Tout le monde à l'époque de Jésus pensait que les anges étaient sexués. C'est le premier aspect de la réponse de Jésus. Si on devient comme les anges, qu'est-ce que cela change ? pour Jésus, les anges sont des êtres sexués, mais ils vivent une sorte de consécration de célibataires pour Dieu. Là-haut, tout le monde serait au régime du célibat ! Non pas célibataire frustré, mais célibataire au sens de toute la puissance vitale que Dieu nous donne par la création, consacré désormais à la contemplation et à la louange de Dieu. Il admet une sorte de rupture, non pas une rupture d'identité, mais de finalité.
La réponse de Jésus est très simple et très belle, ce n'est pas que l'on perde son identité corporelle, mais dans son identité corporelle, toutes les forces d'humanité, de vie que nous avions seront désormais finalisées dans l'adoration et la contemplation du mystère de Dieu. Peut-être qu'un certain nombre d'entre vous seront déçus, mais c'est ce que Jésus a dit. Sur le mode, nous vivrons comme des vivants, les sept hommes voulaient que la vie continue. Jésus leur certifie que la vie continuera mais au lieu d'être finalisée par la transmission patrimoniale par le fait d'avoir des enfants, ce sera immédiatement finalisé vers Dieu. La femme et les sept frères seront complètement éblouis par l'amour de Dieu et ils ne se poseront même plus la question de savoir de qui ils ont été l'époux ou desquels des sept elle a été l'épouse. C'est une réponse assez subtile qui veut à la fois ménager la continuité de l'identité de chacun d'entre nous, mais elle montre que quand on est en présence immédiate de Dieu, c'est la plénitude même de tout notre être, y compris nos puissances affectives et notre sexualité qui sont complètement finalisées pour Dieu. Ce n'est pas une condamnation de la sexualité, contrairement à ce que l'on a parfois avancé. C'est l'idée que tout dans l'homme, y compris les capacités de transmission de vie vont être désormais finalisées par la contemplation de Dieu.
La deuxième chose est encore plus forte. Jésus sait bien comment les Sadducéens ont manœuvré. Ils ne veulent pas simplement lui montrer un cas de casuistique impossible, ils veulent savoir si oui ou non la résurrection des morts aura lieu. Jésus, à cause de l'autorité de Moïse est obligé de répondre par un texte de la Loi. Ce texte n'est pas rien, c'est dans l'Exode au chapitre troisième, versets 13-14, c'est au moment où Dieu se révèle à Moïse, le verset source de la Loi : "Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob". Jésus fait sans doute une interprétation du texte la plus éblouissante qui soit, que les contemporains, soit juifs, soit chrétiens, avant Jésus ou après Jésus, ne l'ont jamais utilisé. C'est un cas absolument unique de l'interprétation du nom divin : "Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob" et Jésus ajoute, "le Dieu non pas des morts mais des vivants". Que veut-il dire ? Quand Dieu se manifeste à Moïse, dans la chronologie classique telle qu'on l'utilisait à l'époque, il y avait trois cents ans que Abraham, Isaac et Jacob étaient morts. Jésus leur dit : croyez-vous que Dieu aurait pu se présenter à Moïse comme le Dieu des vieux ancêtres sur les tombes desquelles on va déposer des fleurs au cimetière ? Dieu est-il le Dieu des morts, des tombes, des caveaux, des ossements ou est-il le Dieu des vivants ? Pourquoi Dieu a-t-il pris le soin au moment même où il se présentait à Moïse de se dénommer comme Dieu mais par rapport à des gens qui ont vécu trois cents ans avant Moïse ? On peut dire que c'est une manière de se repérer, comme un élément identitaire. Dieu se présente comme le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob vivants. Au moment où Moïse est vivant sur la terre, eux sont vivants auprès de Dieu dans le ciel.
Jésus propose ici une perspective sur la résurrection qui consiste à dire qu'à partir du moment où Dieu par la création a donné la vie, ce serait une contradiction pour lui de dire que les morts restent morts. Et cela, on ne l'avait jamais dit, c'est Jésus qui, le premier, l'affirme. Curieusement quand on lit toute la littérature et tous les commentaires des plus grands auteurs patristiques aucun d'entre eux ne souligne cet aspect. C'est ce qui est à la racine la plus profonde, puisque c'est dans doute une parole de Jésus lui-même, de ce que nous disons quand nous parlons de la résurrection générale ou du jugement général. Certes, nous chrétiens, nous confessons que Jésus est la source de la résurrection, mais il n'en est pas l'initiative. Dieu ne serait plus Dieu s'il ne faisait pas vivre tout homme créé au-delà de la mort.
C'est un texte unique sur la résurrection de l'humanité comme projet de Dieu. Jésus, à la faveur d'un texte qui apparemment n'a pas l'air de vouloir dire cela affirme que Dieu est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob en tant que vivants. Vous ne pouvez pas d'une quelconque manière nier la résurrection sans nier Dieu. Vous méconnaissez l'être de Dieu si vous ne reconnaissez pas qu'un Dieu vivant est capable de faire vivre les gens au-delà de la mort. C'est plus large que la foi chrétienne, ce texte nous aide à comprendre toutes les tentatives dans les différentes cultures de l'humanité et les différentes religions pour penser la survie, l'après de la mort. Pourquoi y a-t-il quelque chose de si universel, sauf maintenant où l'on essaie de plus en plus de se cacher la mort parce qu'on ne veut pas se poser la question d'un au-delà ? il faut bien avouer que notre civilisation contemporaine est le premier moment dans l'histoire de l'humanité où l'on veut absolument effacer la question de l'au-delà, en fait, toutes les croyances dans l'immortalité, la régénération, la métempsychose, toutes les formes d'expression, quelquefois un peu puériles et incohérentes cachent cette question. Le problème de la résurrection des morts, Dieu à partir du moment où il s'est engagé par création ne peut pas résilier ce contrat de la vie. C'est cela que Jésus veut dire aux Sadducéens.
C'est une ouverture universelle du salut, même si l'on ne croit pas en Jésus qui personnellement est le premier-né d'entre les morts, ce qui va être le cœur de l'annonce chrétienne. C'est Jésus qui est le moyen et le canal de cette résurrection, le fondement, et le fait même de la résurrection est affirmée de la façon la plus claire par Jésus lui-même.
AMEN