Apocalypse 11, 15-12,6 ; Luc 19, 41-48
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un des vingt-quatre vieillards (Anzy)
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rères et sœurs, vous avez peut-être été surpris par le côté un peu chaotique du texte de l'Apocalypse que nous avons entendu tout à l'heure. Le moins qu'on puisse dire c'est que la compréhension de ce texte ne saute pas aux yeux.
On commence d'abord par ces fameuses trompettes qui sont la proclamation de tous les dangers et de tous les malheurs qui s'abattent sur l'humanité. Là nous en sommes à la septième trompette, c'est-à-dire que c'est la dernière charrette de malheurs et de drames qui vont dévaster la terre. Paradoxalement, quand l'ange sonne de la trompette, normalement, on devrait voir le malheur surgir, il y avait eu la peste, les chevaux, les sauterelles, et à la septième trompette, pas du tout, le ciel s'ouvre et l'on assiste à la louange des bienheureux.
L'Agneau sur son trône, et autour les vingt-quatre vieillards, on ne sait pas exactement pourquoi vingt-quatre, il y a plusieurs hypothèses, peu importe, mais il est évident que c'est un moment de louange, ce qu'on appelle précisément la liturgie céleste. C'est la célébration du mystère de Dieu, célébration gratuite, intense, profonde, par tous ceux qui entourent l'Agneau. C'est ce qui a inspiré des dizaines de peintres lorsqu'ils veulent évoquer l'image du Royaume de Dieu. Ensuite, ces vieillards chantent un cantique. Ce n'est pas la première fois dans l'Apocalypse. Ils chantent : "Qu'ils rendent grâces à Dieu notre Père à Il était et Il vient, (c'est le nom de l'éternité de Dieu qui domine l'histoire et qui la mène à son accomplissement), les nations s'étaient mises en fureur, mais voici qu'est venue ta fureur à toi et le temps pour les morts d'être jugés, le temps de récompenser tes serviteurs les saints et les prophètes, tous ceux qui craignent ton nom, les petits et les grands". C'est un passage que nous chantons généralement aux vêpres du jeudi, comme cantique.
Ensuite le ciel s'ouvre, le temple de Dieu apparaît, et l'Arche d'Alliance apparaît aussi. En fait, on assiste à un culte qui à la fois évoque le louange de Dieu "Il est, il était et il vient", et en même temps, l'ouverture du Temple, l'idée d'une présence mystérieuse de Dieu dans laquelle se trouve l'Arche d'Alliance, c'est-à-dire le projet de Dieu de se lier à ceux qu'il a sauvés.
Septième trompette, apparemment quelque chose de très beau, mais qui se termine brusquement puisqu'il y eut dans le ciel des tempêtes, des éclairs, donc ici commence l'annonce du malheur qui avait été plus ou moins pressentie lors de la sonnerie de la septième trompette. A ce moment-là encore, on assiste à une scène d'un tout autre genre qui nous est bien connue puisque nous la lisons chaque année lors de la fête de l'Assomption, ce sont les deux signes successifs qui apparaissent dans le ciel : la femme en travail qui enfante un enfant, et le dragon rouge feu qui veut dévorer l'enfant. Par une intervention divine la femme est mise en sécurité au désert, de même que l'enfant. Nous avons sans doute là l'évocation du malheur qui aurait pu arriver lors de la sonnerie de la septième trompette.
Tout cela est très poétique, il y a des images, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Si vous relisez l'Apocalypse en entier, et je reconnais que c'est un peu austère, vous verrez que la composition de la partie essentielle du Livre est sans cesse à deux niveaux. Il y a la liturgie céleste et ensuite, les événements, les malheurs qui arrivent sur la terre dans l'histoire. C'est une des originalités les plus grandes du livre de l'Apocalypse, même par rapport aux apocalypses qui avaient été composées auparavant dans le milieu juif. L'Apocalypse de saint Jean met exactement en concomitance la louange, l'intercession, la prière des élus dans le ciel et ce qui se passe sur la terre. C'est une vision extrêmement profonde de l'histoire du salut. L'histoire du salut n'est pas d'abord l'histoire des épreuves, de la mort puis ensuite le bonheur, les chants, les vieillards qui prennent leur harpe pour le cantique de l'Agneau. Non, les deux choses sont absolument concomitantes. Pourquoi ? parce que dans le cœur de Dieu, sans cesse, tout ce qui se déroule dans le temps sur la terre est comme déjà porté dans la prière et dans l'intercession des vieillards qui prient et chantent la louange de Dieu, l'intercession et la prière d'une victoire déjà acquise.
En réalité, c'est toute l'Apocalypse qui est là dans cette manifestation de l'espérance chrétienne. C'est sûr, et c'est pour cela que saint Jean écrit, que la communauté chrétienne traverse des malheurs, il semble même que la femme en travail qui enfante peut être dans notre tradition, nous l'avons interprété surtout pour la Vierge Marie, mais peut-être qu'au début, cette femme en travail, c'est l'Église qui enfante un peuple à Rome et qui va être balayé par le dragon, symbole de l'empire, qui pourrait être anéantie mais qui va être mise à l'abri et qui résiste, c'est la concomitance des deux choses. Le salut n'est pas uniquement le fait brut de ce qui se passe sur la terre dans les souffrances, dans les épreuves. C'est une dimension, mais il y a toujours comme pour une pièce de monnaie l'avers et le revers, et le revers, c'est la présence de la communauté de tous ceux qui sont déjà auprès de Dieu et qui prient et intercèdent, et qui par leurs prières hâtent l'état de la victoire de Dieu.
C'est pour cela que c'est si important. Dans notre propre vie, c'est souvent ainsi que nous réagissons, nous croyons qu'ici-bas on est fait pour en baver, ce sera de plus en plus difficile et les choses vont de mal en pis. Mais saint Jean ne voit pas du tout les choses sous cet angle. Au contraire, il montre que même si la communauté chrétienne, les disciples de Jésus sont livrés à des épreuves qui semblent insurmontables, en réalité, ils sont déjà portés par la prière de ceux qui participent à la victoire du Christ par sa mort et sa résurrection. Ce qui était vrai à l'époque de saint Jean, est encore plus vrai aujourd'hui, nous vivons en même temps les épreuves qui surviennent dans la vie de chacun d'entre nous, dans nos communautés, dans les difficultés auxquelles nous sommes confrontés, et d'autre part, nous vivons en même temps déjà en participant à cette victoire du Christ, ce qui nous donne l'assurance de notre espérance.
AMEN