DIEU EST UN DIEU DE VIE ET NON DE MORT

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 novembre 2007)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette discussion de Jésus avec les sadducéens fait partie d'une série d'affrontements qui précèdent d'assez près la Pâque du Christ, où tour à tour des scribes, des prêtres, des pharisiens, des sadducéens, viennent poser des questions-pièges à Jésus : Faut-il lapider la femme prise en flagrant délit d'adultère ? Faut-il payer à César l'impôt alors qu'il est l'occupant ? Bref on cherche à mettre Jésus en contradiction soit avec La Loi, soit avec son propre enseignement. Et aujourd'hui, ce sont les sadducéens qui montent au créneau et qui vont essayer de faire trébucher Jésus sur la question de la résurrection.

Il faut comprendre que la foi en la résurrection était du temps de Jésus quelque chose de relativement récent dans le peuple d'Israël. Si on lit attentivement l'Ancien Testament, pendant de nombreux siècles, il faut bien reconnaître que les juifs, le peuple élu, n'a pas cru en une vie après la mort. Pour eux, à la mort, tout était fini. Voici quelques textes qui le manifestent : Job par exemple dit au Seigneur : "Souviens-toi que ma vie n'est qu'un souffle, que mes yeux ne reverront plus jamais le bonheur. Invisible pour tout regard, tes yeux seront fixés sur moi mais j'aurai disparu. Comme la nuée qui se dissipe et s'en va, celui qui descend au shéol n'en remonte jamais, il ne revient plus habiter sa maison, sa demeure ne le connaît plus" (Job 7, 7-10). Et dans un psaume on entend ceci : "Ecoute ma prière Seigneur, prête l'oreille à mes cris, je suis chez toi comme un étranger, un passant comme tous mes pères, détourne de moi ton regard que je respire un peu avant que je ne parte et qu'il n'y ait plus rien de moi" (Ps 38 [h.39], 13-14). Et encore : "Je suis un homme fini, exclu comme les morts, comme les tués qui gisent dans la tombe, eux dont toi-même n'a plus de souvenir . Je suis voué à la mort dès mon enfance, je suis à bout. Tes épouvantes m'ont réduit à rien, elles me cernent comme de l'eau tout le jour. Tu as éloigné de moi mes proches et mes amis. Ma seule compagne c'est la ténèbre (Ps.87 [h.88], 5-6 +16-19).

Voilà donc l'horizon de l'ensemble de l'Ancien Testament, et ceci pour une raison très simple : pour les juifs, il n'y a pas d'immortalité de l'âme séparée du corps. A la différence des Grecs dont nous sommes les héritiers qui pensent que l'âme est le lieu de la pensée et qu'elle a tout intérêt à être débarrassée du corps qui n'est qu'un fardeau lourd à traîner avec toutes ses maladies, ses besoins, toutes ses difficultés à vivre, à la différence donc des Grecs qui identifient l'âme avec la faculté de penser, pour les Hébreux, et pour l'ensemble des sémites d'ailleurs, l'âme est d'abord ce qui fait vivre le corps, ce qui l'anime, ce qui le rend capable de respirer, de se déplacer, de se reproduire et puis aussi bien sûr de penser. Par conséquent, quand le corps tombe dans la fosse, l'âme tombe dans une fosse encore plus profonde que les Hébreux appellent le shéol dans lequel il n'y a plus de lumière, plus de vie ni de pensée, plus de contact avec Dieu. C'est vraiment le tombeau et le néant.

Du temps de Jésus, quelques textes, et nous avons entendu le passage du deuxième livre des Maccabées, qui est un de ces textes dans lequel apparaît l'idée d'une résurrection de la chair : ce n'est pas l'immortalité de l'âme qu'ils découvrent, c'est que la chair va ressusciter du tombeau. Si la chair peut reprendre vie, alors l'âme aussi puisqu'elle est liée à la chair à qui elle donne de vivre. Quelques textes nous manifestent cette naissance d'une foi en une vie après la mort et une vie aussi bien du corps que de l'âme. Voici un psaume qui est très beau et que nous chantons souvent : "Je bénis le Seigneur qui s'est fait mon conseil, je le garde devant moi sans relâche, je ne peux pas chanceler. Aussi mon cœur exulte, mes entrailles jubilent, et même ma chair reposera dans la paix. Tu ne peux pas laisser ton ami voir la fosse, tu ne peux pas abandonner mon âme au tombeau. Tu m'apprendras le chemin de la vie, devant ta face plénitude de joie, un bonheur éternel" (Ps. 15 [h.16], 7-11).Voici que le psalmiste découvre d'une manière merveilleuse qu'il aime trop Dieu pour en être séparé et que Dieu l'aime trop pour le laisser tomber dans la fosse et la mort. C'est cette expérience de l'amour de Dieu pour nous et de notre amour pour lui qui lui fait découvrir que la vie ne peut pas s'arrêter, qu'il faut après la mort que la vie continue.

Du temps de Jésus les juifs étaient divisés. Les pharisiens et Jésus lui-même croyaient en la résurrection tandis que les sadducéens parmi lesquels sont recrutés la plupart des grands-prêtres, qui étaient des traditionalistes en restaient aux façons de voir plus primitives, et pensaient que toutes ces nouveautés doctrinales devaient être laissées de côté et qu'on ne pouvait pas y faire confiance. C'est pour cela que les sadducéens viennent à Jésus et lui racontent cette petite histoire ridicule d'une femme qui épouse successivement les sept frères sans jamais arriver à avoir un enfant d'aucun d'entre eux, finalement, elle meurt et ils disent à Jésus de manière un peu vulgaire : "Duquel des sept va-t-elle être l'épouse puisqu'elle les a tous eu comme mari ?" C'est une manière de ridiculiser à bon compte la foi en la résurrection, si un homme ou une femme ont plusieurs époux ou plusieurs épouses que vont-ils devenir s'ils ressuscitent avec leur corps ? On ne va pas s'en sortir !

Jésus répond d'une manière extrêmement profonde mais un peu énigmatique au premier abord. En effet, Jésus dira à la fin de sa réponse : Dieu n'est pas un Dieu de mort, Il est un Dieu de Vie, Il est source de Vie et s'il choisit Abraham, Isaac, Jacob pour être ses amis, cela ne peut pas être pour les abandonner à la fosse, à la mort, à la disparition. Dieu est un Dieu de Vie et Il est donc le Dieu des vivants, s'Il est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob dont nous savons tous qu'ils sont morts, c'est qu'Il leur rendra la vie. Voilà l'argumentation de Jésus : Dieu ne peut pas être source de disparition, Il ne peut pas être source de mort parce qu'il est le Dieu source de Vie.

Chemin faisant, Jésus ajoute quelques phrases qui ne sont pas si faciles à comprendre. Il dit : "Les fils de ce monde-ci prennent femme ou mari, mais ceux qui participeront à ce monde-là et à la résurrection d 'entre les morts, ne prendront ni femme ni mari". C'est dire qu'il n'y a plus de nécessité du mariage dans le monde à venir. Pourquoi ? parce qu'ils ne peuvent plus mourir, il n'est donc plus nécessaire que des générations remplacent celles qui s'éloignent dans la mort, puisque par la résurrection, on ne mourra plus. Jésus continue en disant : "Ils sont pareils aux anges car ils sont fils de Dieu étant fils de la résurrection". Dans les textes parallèles de Matthieu et de Marc, cette phrase, que Luc nous donne dans son intégralité, est tronquée, il est simplement dit: "Ils sont semblables aux anges", ce qui pourrait prêter à confusion puisque précisément les anges dans la foi qui est la nôtre, sont des êtres incorporels. Ce serait donc très exactement nier ce que Jésus veut prouver, à savoir que les hommes ressuscitent corporellement et pas seulement par une immortalité de l'âme. saint Luc est beaucoup plus précis : ils sont pareils aux anges non pas parce qu'ils seraient incorporels mais parce qu'ils sont "fils de Dieu étant fils de la résurrection", c'est-à-dire fils d'une vie sans fin. De même que les anges sont constamment devant la face de Dieu, de même que les anges sont constamment en prière devant le rayonnement de la gloire de Dieu, de la même manière dans le monde à venir, nous serons emportés dans cette gloire de Dieu, dans cette lumière qui rayonne de Dieu.

Je voudrais ici vous rappeler un petit texte de la première épître de saint Jean où l'apôtre bien-aimé nous dit : "Voyez quel amour le Père nous a donné pour que nous soyons appelés fils, enfants de Dieu et nous le sommes. Dès maintenant, nous sommes enfants de Dieu et pourtant ce que nous serons n'est pas encore manifesté et lors de cette manifestation nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu'Il est" (I Jn. 3, 1-2). Etre enfant de Dieu, être fils de Dieu, c'est le voir face à face et lui devenir semblable, c'est-à-dire être rempli d'une puissance d'amour qui est celle de Dieu, qui est sans limite, sans rivage. Ce ne sera plus seulement l'amour d'un homme et d'une femme mais ce sera l'amour de Dieu, cet amour qui embrasse l'univers tout entier. Dans le monde de la résurrection, nous sommes appelés à vivre de la vie même de Dieu qui est pour nous ici-bas inimaginable, que nous pouvons seulement pressentir, et dont Jésus nous affirme qu'elle sera une vie d'amour sans fin, sans limite, sans exclusion, sans laissés pour compte.

Etre fils de Dieu c'est vivre de Dieu comme le dit encore Jésus dans l'évangile de saint Luc à la fin de ce passage : "Dieu n'est pas un Dieu de mort, mais de vivants, tous vivent par lui et pour lui" (les deux traductions sont possibles). Nous vivons par Dieu parce que Dieu nous donne la vie, et Il nous donnera à la fin sa Vie en plénitude, et nous vivons tous pour Dieu, c'est-à-dire en dilatant notre cœur à l'immensité de l'amour auquel Dieu nous invite.

Frères et sœurs, voici que Jésus nous a donné ainsi sur la résurrection, non seulement une affirmation de foi : Dieu est un Dieu de vivants et non pas de morts, mais encore une sorte de lumière qui nous appelle au cœur même du mystère, car Jésus nous dit : ce monde-là n'est pas le même que le monde dans lequel nous sommes maintenant, et c'est pourquoi il nous dépasse et d'une certaine manière est incommensurable à ce que nous sommes capables de comprendre, mais ce monde, c'est le monde de la plénitude de Dieu et donc de la plénitude de l'amour dans lequel nous serons introduits comme des fils, fils dans le Fils unique Jésus-Christ qui lui-même est né de cette immensité de l'amour du Père.

 

 

AMEN