DONNER C'EST DONNER, REPRENDRE C'EST VOLER !
1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (12 novembre 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
En effet, à part le passage sur les prêtres et les scribes qui aiment prêcher, parler en public, il y a le fait de cette veuve qui vient et qui met deux piécettes dans le trésor du temple. L'attitude de Jésus est intéressante parce qu'Il fait appeler ses disciples. Jésus s'était assis et regardait ce trésor, cet argent qui y était mis. Il dit : "Voyez cette veuve, elle a mis tout ce qu'elle avait pour vivre, elle a tout donné". Donc, elle a donné plus que les autres. Ce n'est pas que Jésus soit un comptable, mais Il veut attirer l'attention sur une chose : "C'est de son indigence qu'elle a pris et elle a tout donné". Il est donc évident que Jésus parle du don. S'Il attire le regard de ses disciples sur ce don, c'est que pour lui, c'est important que de donner. Je pense que très souvent dans l'Église on a associé du coup le don à la générosité. Il y a fort longtemps que l'Église et les chrétiens en particulier sont appelés au don et sont généreux. Il s'agit bien sûr d'une générosité ou d'un don, on le sent bien, qui engage. C'est pourquoi, on pourrait se dire : quand on regarde tout ce qui se passe, ne serait-ce qu'en France, on peut se rendre compte que les français sont généreux. Ils sont capables de donner, de partager, du Téléthon à tout à fait autre chose, même s'il y a des malheureux, s'il y a des gens qui sont à la porte, même si, même si, même si … il y a quand même un phénomène de solidarité peut-être parfois trop mis en avant, on peut toujours discuter sur les aspects de la télévision à ce niveau-là, mais il y a une véritable générosité dans le peuple français.
Est-ce à dire que finalement, le christianisme est passé, générosité et don, tout cela va bien ? Bien sûr, il restera toujours beaucoup à faire. Mais ce n'est pas absolument là-dessus que Jésus attire l'attention de ses disciples. Jésus dit : "elle a tout donné, tout ce qu'elle a pour vivre". Autrement dit, elle a lié le don à son existence, ce qui signifie que normalement, le chrétien certes, est généreux, mais le chrétien va au-delà de la générosité, c'est-à-dire que normalement, il lie son don à sa propre existence.
Pour faire comprendre cela, j'aimerais prendre l'inverse. J'ai fait l'apologie de la société française au niveau de sa générosité, en même temps, quand on regarde notre monde, les gens se plaignent. Ils se plaignent de quoi ? ou de ne pas avoir assez, ou de l'individualisme, ou qu'on leur prend beaucoup, et ce qui serait mieux, c'est d'avoir un peu plus. C'est peut-être l'esprit plus syndical qui est le nôtre qui refait surface. Effectivement, aujourd'hui, il y a souvent l'idée que si j'ai des choses, si le prends, si je possède, je peux faire quelque chose, j'ai les moyens, j'existe, finalement, j'ai une part de bonheur. J'aime bien la variété française parce que je trouve qu'elle est souvent une sorte de thermomètre de ce que les gens disent ou pensent de manière courante. J'ai pensé à une chanson de Jean-Jacques Goldman qui s'appelle "les choses". Il l'a écrite en 2001, elle est intéressante cette chanson. Je ne vous la cite pas en entier, simplement le début : "Si j'avais ça, je serais ceci, je serais cela. Sans choses je n'existe pas. Les regards glissent sur moi. J'envie ce que les autres ont. Je crève de ce que je n'ai pas. Le bonheur est possession, les supermarchés, mes temples à moi. Dans mes uniformes rien que des marques identifiées. Les choses me donnent une identité. Je prie les choses et les choses m'ont pris, elles me posent, elles me donnent un prix. Je prie les choses, elles comblent ma vie, c'est plus je pense, mais j'ai, donc je suis". Cela pour moi, puisque je viens de dire que Jésus liait le don à notre existence, il est évident que si notre existence c'est d'avoir, c'est exactement l'inverse.
Le chrétien a-t-il un plus dans son don ? Si la veuve a tout donné en partant de son indigence, Jésus parle de cette veuve, il parle aux disciples du don, et Jésus ne parle peut-être pas tant de la veuve ou des disciples qui doivent donner, que de lui-même. Jésus a pris de lui-même et il nous l'a donné. C'est ce que nous raconte l'épître aux Hébreux. Jésus a fait un sacrifice, Il a versé son sang, Il a tout donné, et l'épître aux Hébreux dit : voilà le vrai prêtre, voilà le vrai sacerdoce, c'est celui qui donne sa vie. Vous voyez comme c'est intéressant, au moins pour une chose, c'est que finalement, Jésus dit : cette veuve elle exerce un sacerdoce, cette veuve elle est prêtre.
Je vous appelle à être prêtres. Vous le savez, quand on baptise un enfant on lui dit : tu es devenu prêtre, prophète et roi. Vous allez trouver à la sortie de l'église une feuille où le frère Daniel avait parlé du prophétisme à propos d'Amos. J'aimerais simplement aujourd'hui vous partager une conviction profonde, c'est que l'on ne dit pas que les chrétiens sont prêtres pour faire beau dans le tableau. On ne dit pas que les chrétiens exercent un sacerdoce pour que dans l'Église on fasse croire qu'il y a un peu de démocratie, et que bien sûr, il y a des prêtres, et quelle est la différence fondamentale ? je vous le dis explicitement. Dans l'Ancien Testament, les prêtres étaient des intermédiaires, comme dans toutes les religions et tous les prêtres, ils prenaient une vie, ils arrachaient la vie à cet être vivant et ils la donnaient à Dieu. Ils sont des intermédiaires qui donnent la vie de quelqu'un aux dieux. Cela, Jésus ne le veut plus. Donc, pas besoin d'offrir des animaux ni les premiers-nés du troupeau, pas besoin de faire des sacrifices humains, le sacrifice étant la mise à part pour retirer la vie et la donner aux dieux. Ce que dit Jésus c'est que désormais, le premier à devoir donner sa vie, c'est Dieu, Dieu qui veut se donner à nous, Dieu qui veut vivre pour nous. Donc, Il prend de lui-même, de l'indigence de son humanité, puisque nous croyons que le Fils de Dieu s'est incarné, Il prend de cette indigence de son humanité et Il la donne entièrement. Il dit : "Ma vie, nul ne la prend, c'est moi qui la donne, et je la donne pour vous". Je la donne pour que vous viviez, pour que dans toutes vos morts, dans tous vos sacrifices, tout ce que vous vivez, il n'y ait plus de limites. La mort, le péché ne sont plus des limites qui nous enferment, qui nous barrent la route. Finalement, même là nous avons rencontré le Dieu de la vie, le Dieu qui a donné sa vie. Où Dieu ne pouvait pas être, dans la mort, dans le péché, dans les ténèbres, Dieu maintenant est présent pour que nous passions de la mort à la vie. Finalement, Jésus nous dit : vous êtes prêtres. Pourquoi ? Ne passez pas par des intermédiaires, les prêtres du Nouveau Testament ne sont là que pour faire exercer aux fidèles leur sacerdoce, c'est-à-dire s'offrir eux-mêmes, lier le don à leur existence.
Vous allez me dire : tout ça c'est bien beau, mais je ne vais quand même pas donner ma vie ? Vous l'avez donné, vous n'avez pas à réfléchir si vous allez oui ou non la donner, vous l'avez donné. Quand on est chrétien, on est prêtre, prophète et roi, si on est prêtre, ça veut dire qu'on a donné sa vie. Après, la réalisation concrète, c'est là où ça coince aux entournures. Mais fondamentalement, nous l'avons donné et c'est au-delà de la générosité, au-delà du sacrifice. Il y a peut-être des gens dans la communauté chrétienne qui vont manifester davantage ce don-là. On pourra toujours dire que normalement, les prêtres, les moines ont donné leur vie. Vous savez certainement mieux que moi que quand on a donné sa vie, on passe son temps à essayer de la reprendre. Mais les fidèles, les chrétiens ? On donne sa vie quand on est chrétien aussi. On donne sa vie à quoi ? Si l'on est chrétien, on est comme le Christ et on s'engage à la suite du Christ à faire que tout ce que nous vivons ce n'est pas pour posséder, ce n'est pas pour avoir, ce n'est pas pour prendre, c'est pour être comme le Christ. Etre comme le Christ, c'est offrir la réalité de son quotidien, de son existence. Cela, chacun peut le vivre, c'est la rencontre avec l'autre, c'est dans mon travail, c'est dans ma relation avec mes enfants. Ce n'est pas pour le posséder ni pour le prendre, ce n'est pas pour exister, c'est pour vivre en me donnant moi-même. Il y a des gens parmi les chrétiens qui sont même plus fous que les autres parce qu'ils ont décidé un jour de se marier. En se mariant, ils ont dit cette formule absolument renversante : "je me donne à toi et je te reçois comme époux, je me donne à toi et je te reçois comme épouse". Ils n'ont peut-être pas pensé qu'ils faisaient un sacrifice, ou qu'ils exerçaient un sacerdoce ? Ils n'y ont vu que du bonheur. C'était cela le don, tous nos dons quels qu'ils soient doivent nous dire ce don sans retour, comme disent les enfants: donner c'est donner, reprendre c'est voler !
AMEN