LES QUATRE NUITS DU CHRIST

Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (6 novembre 2005)
Homélie du FrèreJean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, quand on lit et réfléchit sur une parabole comme celle que nous venons d'entendre, nous avons spontanément la tentation de traiter ce texte comme un langage chiffré, qu'il faudrait décrypter, comme si chaque détail de la parabole appelait une clé de lecture qui nous permette de dire : ça veut dire cela ! Par exemple, dans la parabole très connue des ouvriers de la onzième heure, on pourrait se demander ce que signifie la première, la troisième, la sixième, le neuvième, la onzième heure. Ce que signifie le denier dont le maître de la vigne a convenu avec ses ouvriers, etc … Et ici, nous serions tentés de nous dire : pourquoi dix vierges ? Qu'est-ce que l'huile qu'elles ont à mettre dans leur lampe ? Et qu'est-ce que c'est que cette lampe ? Et pourquoi les vierges sages n'acceptent-elles pas de partager leur huile avec les vierges sottes ? Et pourquoi l'époux refuse-t-il de reconnaître ces pauvres vierges qui avaient oublié l'huile et qui sont allées en acheter ? Si nous faisions ainsi, nous traiterions la parabole comme ce qu'on appelle une allégorie. Par exemple, quand on veut représenter la justice, on met une femme en habits austères et tenant une balance à la main ; la balance veut dire qu'on soupèse le bien et le mal et finalement, cela n'a pas grand-chose de poétique, c'est purement et simplement une façon chiffrée de parler.

Les paraboles, ce n'est pas cela. Les paraboles, c'est comme un conte, une petite histoire, comme ces contes d'enfants que nous lisions quand nous étions jeunes. C'est un conte qui se déroule avec des événements qui entretiennent l'intérêt, et surtout, il y a dans ce conte, ce qu'on appelle une pointe, c'est-à-dire un point précis qui généralement attire notre attention parce qu'il nous choque, et qui est en fait la signification que Jésus veut nous faire passer.

Si vous voulez, plutôt que de nous demander si l'huile de la lampe, ce sont les bonnes œuvres, si ce sont les mérites, si c'est la charité, plutôt que d'élucubrer sur les détails de cette parabole, je voudrais aller à ce qui me semble en être le cœur, le centre et ce qui va lui donner sa signification. Il me semble que ce qui donne sens à tout c'est ce verset central : "Au milieu de la nuit, un cri se fait entendre : voici l'Époux qui vient, allez à sa rencontre !" La nuit, l'époux, la venue de l'époux, la rencontre. Voilà ce qui est au centre, je pense de cette parabole, voilà le mystère que Jésus veut nous communiquer : la rencontre avec l'Époux qui vient au milieu de la nuit.

Essayons de détailler les données de cette phrase. A propos de la nuit qui est présentée ici comme le lieu de la rencontre, je voudrais m'inspirer en le paraphrasant, d'un poème rabbinique qui s'intitule "Le poème des quatre nuits". Quatre nuits qui, selon ces rabbins juifs, écrivant avant le Christ, sont les quatre nuits qui jalonnent l'histoire du salut et qui sont les nuits de la Pâque. Selon ce poème, ces quatre nuits sont la nuit de la création, quand la lumière jaillit du chaos et des ténèbres, la nuit d'Abraham quand il monte sur le mont Moriah pour offrir son fils en sacrifice, la nuit de la sortie d'Égypte, quand les plaies se déchaînent sur ceux qui ont refusé de laisser partir le peuple de Dieu, et puis la nuit de la venue du Messie au dernier jour, quand toutes choses s'accompliront. Je ne vais pas vous commenter ce poème, mais je voudrais m'en inspirer pour vous dire que je vous propose de voir dans cette nuit dont il est question dans la parabole, quatre nuits de Jésus. Quatre nuits au cours desquelles Jésus se manifeste comme l'Époux, quatre nuits au cours desquelles Jésus vient comme Époux.

La première nuit, c'est celle de l'Incarnation. C'est ce secret du sein de Marie où l'Esprit va façonner la chair du Christ pour que, comme le disent les Pères de l'Église, le Verbe, le Fils de Dieu, épouse notre humanité. Il vient pour des noces. Ces noces sont les noces de l'Incarnation, c'est l'union, pour devenir une seule chair, de Dieu le Fils avec notre nature humaine. Ceci se passe au cours de la nuit. La liturgie au cours du temps de Noël aime à citer ce passage du livre de la Sagesse : "Alors que toutes choses étaient enveloppées dans le silence et que la nuit parvenait au milieu de sa course, Ta Parole, ton Verbe s'est élancé de son trône royal" (Sag. 18, 14-15). Ce passage de la Sagesse, la liturgie y a vu une manière de parler de l'Incarnation, comme si le Fils de Dieu s'élançait du trône sur lequel Il siège auprès du Père, pour venir rencontrer dans la nuit, cette humanité pauvre, pécheresse qu'il faut sauver.

Deuxième nuit de Jésus : celle de la croix. La nuit de Gethsémani, et aussi la nuit, quand le ciel se couvre et qu'en plein midi, les ténèbres occupent toute la terre. Cette nuit de Jésus, c'est aussi la nuit de ses noces. Du côté ouvert de Jésus par une lance, vont jaillir de l'eau et du sang, l'eau du baptême, et le sang de l'Eucharistie. Là encore, la Tradition de l'Église s'est plue à voir dans ce baptême et dans cette Eucharistie, dans cette eau et ce sang qui jaillissent du côté du Christ, l'Église qui naît du côté transpercé du Christ un peu comme Ève avait été façonnée avec le côté d'Adam. Le nouvel Adam nous donne une nouvelle mère des vivants, non plus Ève, mère de l'humanité pécheresse, mais Marie, l'Église, mère de l'humanité sauvée. Ce sont encore des noces du Christ et de l'Église, Il est venu épouser l'Église sur sa croix dans sa souffrance et dans sa mort.

Troisième nuit du Christ : la nuit de la Résurrection. C'est au cœur de la nuit, au moment où personne ne pouvait être témoin ni présent, que Jésus sort du tombeau. Il sort comme l'Époux vainqueur qui rachète, sauve, transfigure son épouse. Encore l'Église, vous et moi, nous tous. Le Christ qui est venu dans le sein de Marie, le Christ qui est venu jusqu'au plus profond de notre souffrance et de notre péché, à la croix, le Christ vient à nouveau pour nous emporter avec lui au-delà de la nuit de notre monde, vers la lumière.

La quatrième nuit du Christ, ce sera celle, définitive, de son retour quand Il viendra nous prendre avec lui pour nous conduire dans la lumière de la Jérusalem céleste, cette nuit que nous désirons, que nous attendons. Ce sera la nuit des noces éternelles :"Voici les noces de l'Agneau, son épouse pour lui s'est faite belle" (Apoc. 09, 7) ; "et je vis la Jérusalem nouvelle qui descendait d'auprès de Dieu, belle comme une épouse parée pour son Époux" (Apoc.21, 2).

Alors, s'il s'agit de cela, s'il s'agit de cette venue du Christ, qui ne cesse de se faire plus proche, le Christ qui se fait notre frère à l'Incarnation ; le Christ qui prend sur lui toute notre histoire, toute notre souffrance et tout notre péché, par la croix ; le Christ qui nous transfigure par sa Résurrection ; le Christ qui nous prendra dans son éternité auprès du Père. S'il s'agit de cette venue de plus en plus instante du Christ, et s'il s'agit d'aller à la rencontre du Christ qui vient, alors tout le sens de la parabole, c'est que nous devons être dans le désir, dans l'attente. Le désir qui entraîne notre cœur et tout notre être vers le Christ qui vient. A ce moment-là, vous comprenez pourquoi les vierges sages ne peuvent pas donner de l'huile aux vierges sottes : on ne peut pas partager le désir avec quelqu'un qui ne désire rien. Le désir est une attitude beaucoup trop profonde, personnelle, pour qu'on puisse dire : je vais désirer à ta place. Il n'y a que ce jaillissement profond du désir dans notre cœur qui peut nous sauver.

Je voudrais vous rappeler quelques phrases de notre prière, cette prière que nous célébrons tous les matins, tous les soirs, à Laudes, à Vêpres, à laquelle peut-être certains d'entre vous participent, et qui est d'une très grande richesse (je me permets de vous dire que si vous n'y êtes jamais venus, vous ne savez pas ce que vous avez perdu). Dans les versets des psaumes, il y a un message d'une intensité et d'une profondeur extraordinaires. Je vous cite simplement quelques versets qui font partie de l'office habituel de Laudes et de Vêpres, de l'office quotidien de notre prière. D'abord ce cantique d'Isaïe : "Dans la nuit, mon âme t'a désiré et mon esprit au fond de moi te cherche dès l'aurore. Ton nom et ta mémoire sont le désir de notre âme" (Is.26, 8-9). Dans la nuit, mon âme t'a désiré ! … Et encore, dans le psaume 76 que nous chantons aux vêpres du mardi : "Dans la nuit, je tends les mains vers toi Seigneur, je me souviens de ton amour" (Ps 76 [h.77], 3-4). Et encore, aux vêpres du vendredi : "Mon âme est une terre assoiffée de toi" (Ps. 142 [h.143], 6). Ou ce texte que vous connaissez certainement mieux que les autres et qui est du psaume 41 : "Comme un cerf altéré, qui désire l'eau ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, du Dieu de vie. Quand viendrai-je en présence de Dieu pour contempler son visage ?" (Ps.41 [h.42], 2-3).

Frères et sœurs, je ne sais pas si le désir de Dieu, le désir de la rencontre de ce Dieu qui vient, habite notre cœur. Nous avons plutôt peur de penser qu'un jour nous rencontrerons Dieu, nous aimerions bien que ce soit le plus tard possible. Et pourtant, s'il est vrai que la mort est un arrachement et un déchirement, il n'en est pas moins vrai qu'à travers cet arrachement et ce déchirement, la mort sera d'abord pour nous une rencontre avec la Vie, une rencontre avec le Vivant, une rencontre avec ce Dieu qui nous aime. C'est pour cette rencontre que nous avons été créés, c'est pour cela que nous vivons, que nous sommes ici. Que le Seigneur allume en nous ce désir comme dans les lampes des vierges sages pour que nous puissions entendre un jour au milieu de la nuit, de la nuit de notre mort, entendre ce cri : "Voici l'Époux qui vient".

 

 

AMEN