DANS LA RÉSURRECTION,  C'EST L'AMOUR DE DIEU QUI SERA TOUTE NOTRE VIE

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (7 novembre 2004)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, cette page d'évangile contient et développe deux thèmes, l'un fondamental et essentiel qui est celui de la résurrection des morts, et puis un thème qui sert d'illustration et qui est le thème du mariage.

En effet, dans cette dernière partie de l'évangile, alors que la Passion se fait plus proche, à plusieurs reprises, les ennemis de Jésus, les pharisiens, les scribes, les sadducéens, viennent lui poser des questions pièges. Il faut savoir qu'en Israël, il y avait à cette époque, non pas des sectes, mais des tendances à l'intérieur de la foi juive. Tous n'avaient pas exactement les mêmes opinions théologiques, et le parti des Sadducéens, auquel appartenaient d'ailleurs les grands-prêtres, se distinguait des autres par une fidélité littérale aux cinq livres de la Loi, rejetant tous les autres livres de la Bible, et de ce fait, nous allons le dire dans un instant, refusant certains développements dogmatiques qui avaient vu jour au cours de l'histoire d'Israël, en particulier, ce développement qui est la foi en la résurrection. C'est pourquoi les Sadducéens viennent attaquer Jésus sur ce thème de la résurrection. Pour ridiculiser l'idée de résurrection, entendez, bien entendu, résurrection de la chair car pour les hébreux il n'y a pas de séparation ontologique entre la chair, le corps et l'âme, la chair étant animée par notre âme, et la chair étant le serviteur permanent de notre âme. Donc une vie séparée de l'âme et de la chair n'est pas imaginable pour des hébreux. C'est tellement vrai que l'idée d'une vie après la mort a été longtemps obscurcie. Si vous lisez la Bible, vous verrez que pendant de longs siècles, les hébreux n'ont pas pu accéder à cette représentation d'une vie après la mort, parce que l'évidence de la mort du corps, de sa dissolution, les empêchaient d'imaginer que cet être qui, manifestement se décomposait, pouvait encore avoir une vie. C'est seulement assez tardivement qu'ils sont arrivés à percevoir cette notion d'une résurrection de la chair, et à ce moment-là, ils ont pu comprendre que l'être humain, âme et chair, corps et esprit, pouvait vivre au-delà de la mort apparente, de la mort corporelle, parce que ce corps mort pouvait redevenir vivant c'est-à-dire ressusciter. Le texte que nous avons entendu tout à l'heure du deuxième livre des martyrs d'Israël, texte tardif dans l'histoire de la rédaction de la Bible, est un des témoins majeurs de cette foi naissante en la résurrection de la chair. Les Sadducéens, puisqu'ils s'en tenaient aux premiers livres de la Bible, évidemment, ne reconnaissaient pas ce développement de la foi et rejetaient non seulement la résurrection de la chair, mais toute vie après la mort. Il faut bien comprendre ce fait. C'et donc pour ridiculiser cette idée d'une résurrection de la chair qu'ils proposent une petite parabole. Ils se sont mis à l'école de Jésus, qui racontait des paraboles, et eux aussi s'y mettent, elle n'est pas très intelligente leur parabole, mais elle cherche à dire clairement que puisqu'un des éléments majeurs de la vie du corps c'est la vie sexuelle, une femme qui aurait eu sept maris, s'il est vrai qu'on ressuscite avec son corps, il faudrait qu'elle ait des relations conjugales avec chacun de ses sept maris, et duquel sera-t-elle la femme ? Voilà toute l'argumentation des Sadducéens.

En face de cette argumentation, Jésus s'affirme comme croyant, comme proclamant la résurrection des morts, c'est-à-dire, la résurrection des êtres, corps et esprit. C'est d'ailleurs pour cette raison que les Sadducéens sont venus l'attaquer sur ce point, ils savaient que cela faisait partie de la foi du Christ, comme d'ailleurs de beaucoup d'autres juifs, à commencer par les pharisiens qui, sur ce point, se séparaient de la tendance des Sadducéens. Jésus donc est attaqué sur la résurrection, et Il va affirmer cette résurrection. La manière dont Jésus s'y prend n'est pas très facile à décrypter.

Au premier abord, Il a l'air d'entrer dans la perspective des Sadducéens qui sont venus lui proposer leur petite parabole sur la femme et ses sept maris. Jésus dit : dans la résurrection, on ne prendra plus ni femme ni mari. Autrement dit, il n'y aura plus d'activité d'ordre sexuel, ce qui est dire d'une certaine manière que cette résurrection de la chair sera un peu bancale. Il y a un élément fondamental de la vie du corps qui va se trouver remis en question et Jésus a l'air d'être de cet avis. Il dit : dans le monde de la résurrection, on ne prend plus ni femme ni mari. Et pourquoi ne prend-on plus ni femme ni mari ? Là, Jésus donne l'argument courant de son époque, l'argument culturel que l'on retrouve dans toutes les religions et toutes les civilisations : puisqu'on ne meurt plus, il n'est plus nécessaire que la mariage par la procréation remplace ceux qui disparaissent. Vous voyez, tant du point de vue des Sadducéens que du point de vue de Jésus, nous en sommes à une vision un peu biologique, élémentaire, vraie mais un peu courte, de la sexualité comme étant seulement en vue de la procréation, c'est-à-dire comme un remède à la mort. Puisque les individus meurent un par un, il faut bien les remplacer, et pour cela, on en fait d'autres. Le mariage, dans cette perspective qui est celle de toutes les civilisations anciennes, ne sert qu'à repeupler une maison qui se vide régulièrement. Donc, Jésus a l'air de dire qu'il n'y a pas d'activité d'ordre sexuel dans l'au-delà, Il dit même : on ne prend pas mari et femme, comme s'il n'y avait plus de relation conjugale à aucun niveau, et puis Il ajoute une chose encore plus difficile à avaler : les élus, ceux qui ont part à la résurrection, seront comme des anges. Pour nous, dire qu'ils sont comme des anges, c'est dire qu'ils n'auront pas de corps, puisque les anges sont de purs esprits, du moins c'est ainsi que nous nous les représentons. Jésus est-Il en train de scier la branche sur laquelle il est assis ? Est-Il en train de donner des arguments qui viennent s'ajouter à ceux des Sadducéens pour d'une certaine manière, sinon nier la résurrection, du moins la vider de son contenu ? Si ce corps qui ressuscite nous rend semblables aux anges, c'est que cela ne sera pas un vrai corps. Si ce corps n'a pas de fonction sexuelle, à quoi sert-il ? Qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Essayons d'y voir un peu plus clair dans cette difficile page d'évangile. Jésus affirme nettement la résurrection. C'est la dernière phrase de ce passage : "Que les morts ressuscitent, Moïse (entendez les cinq premiers livres de la Bible dont Moïse est l'auteur présumé), Moïse l'a donné à entendre dans le passage du Buisson Ardent". Rappelez-vous de la scène : Moïse se trouve dans le désert en train de garder les troupeaux, et il voit un prodige, un buisson dévoré par la flamme mais qui ne se consume pas. Ce qui est une image vivante de la présence de Dieu dans son peuple, qui ne détruit pas le peuple par la flamme ardente de sa sainteté. Quand Moïse s'approche du buisson, Dieu lui conseille de s'approcher avec prudence, d'ôter ses sandales car dit-Il : "Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob". Or, dit Jésus, il est évident qu'à l'époque de Moïse, Abraham était mort depuis longtemps, de même qu'Isaac et Jacob. Dieu ne peut pas être le Dieu des morts. Dieu, par essence, est Vie, Il est le créateur, le vivificateur, Il est le sanctificateur permanent. Donc, si Dieu est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et s'il peut se présenter sous cette titulature à Moïse, c'est qu'Abraham, Isaac et Jacob ne sont pas des morts, mais des vivants. S'ils sont vivants, c'est que la vie, d'une manière différente, continue au-delà de la mort corporelle.

Voilà donc l'argument fondamental de Jésus : derrière cet événement du Buisson Ardent et les paroles que Dieu a prononcées, Il nous dit une chose tout à fait essentielle, c'est que Dieu n'a pas fait la mort, Dieu est source de vie, d'existence. Le livre de la Sagesse nous dira : "Dieu n'a pas fait la mort. Il a tout créé pour que tout subsiste" (Sag. 1, 13-14). La mort est venue comme une sorte de violence qui a contrecarré le plan de Dieu, c'est pourquoi dans la Bible on dit couramment que la mort est le salaire du péché. La mort est venue obscurcir ce plan de Dieu, mais Dieu est le Dieu de la vie, Il nous donne la vie, et Il ne crée rien pour le détruire ensuite. C'est ce qu'il dit aussi dans le prophète Osée : "Je n'aime pas à détruire" (Osée 11, 9). Donc, Dieu est source de la vie, et s'il nous a donné une vie de l'esprit, de l'âme, du cœur, et une vie du corps, c'est que ces deux dimensions de notre vie sont essentielles à ses yeux, sinon Il ne nous les aurait pas données, et si elles sont essentielles à ses yeux, Il ne nous les a pas données pour nous les reprendre, mais il nous les a donnés pour nous les garder, les conserver, nous les rendre, nous les redonner, c'est cela la résurrection de l'esprit et de la chair. Voilà donc l'argument de Jésus, et vous voyez qu'Il prend fermement position pour la résurrection. Dieu est le Dieu de la vie, Il est le Dieu des vivants, il n'est pas le Dieu des morts.

Il reste le problème de cette phrase : "Ils sont pareils aux anges". C'est de façon relativement tardive, pendant le développement de la réflexion chrétienne, qu'on est arrivé par un mélange entre la révélation biblique et la philosophie grecque, à imaginer que le corps et l'âme sont deux réalités juxtaposées plus qu'intégrées l'une à l'autre, que nous avons adopté l'idée d'une immortalité de l'âme, que pour nous le corps, par souvenir de ce qu'en disait Platon, n'est "qu'un boulet qu'on traîne" et dont il faudrait enfin se délivrer par la mort. On en est arrivé aussi puisque la Bible parle d'anges comme de créatures supérieures, à interpréter les anges comme étant de purs esprits. La Bible ne nous donne jamais de renseignements techniques sur les modalités de structure ontologique des anges et sur la manière dont ils vivent. Aussi bien quand Jésus dit : les hommes seront semblables aux anges, Il ne dit pas qu'ils n'auront pas de corps (Il est en train de dire le contraire). Mais alors, que veut-Il dire ? Dans la Bible, les anges sont certes des envoyés de Dieu qui viennent faire part de ses volontés aux hommes, mais d'abord, ils sont les adorateurs de Dieu. Les anges, si vous relisez la Bible, et en particulier le livre de l'Apocalypse qui nous en parle beaucoup, les anges sont constamment prosternés devant le trône de Dieu et ils crient à pleine voix : "Gloire, honneur, louange à notre Dieu". C'est cela l'occupation principale des anges, ce sont les contemplatifs. Cela veut dire que le visage de Dieu est, pour eux, ce qui absorbe leur raison d'être, toute leur vie, et qu'ils n'ont rien d'autre à faire fondamentalement que de contempler, d'adorer, et de louer Dieu.

Dire alors que nous serons semblables aux anges, dans ce contexte qui est celui de la Bible, c'est dire que dans le monde de la résurrection, nous serons tellement proches de Dieu, tellement fils de Dieu, tellement participants de la vie de Dieu (c'est cela la résurrection, car la résurrection, ce n'est pas simplement le fait qu'on se relève de la mort, mais c'est qu'on accède à la plénitude de la vie, qu'on accède à la communion parfaite avec Dieu), dire que nous serons comme les anges, c'est dire que dans le monde de la résurrection, notre occupation première, unique, totalisante, sera de contempler, d'admirer le visage de Dieu. Cela fait comprendre que si nous ne devons plus mourir, c'est parce que nous serons en prise directe sur la palpitation même de la vie de Dieu, nous la boirons, nous l'assimilerons à notre propre vie, nous en serons irrigués totalement. On comprend qu'à ce moment-là, il ne s'agit plus de vie matérielle, ou plus exactement, il ne s'agit plus de faire de la vie matérielle une préoccupation, un problème central. Avoir des enfants, se multiplier, remplacer les morts par de nouveaux vivants, voilà des soucis, des objectifs qui sont bien de cette terre, mais quand nous serons dans le monde à venir, tout cela disparaîtra devant l'unique nécessaire qui est de contempler Dieu. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura plus hommes et femmes, qu'il n'y aura plus épouses et époux, mais les époux, les conjoints, les maris et les femmes ne seront plus ensemble d'abord pour faire des enfants, d'abord pour assurer le pérennité de l'espèce, d'abord pour unir leur sexualité, ils seront ensemble d'abord pour regarder Dieu et pour que l'illumination de ce regard posé sur Dieu, rejaillisse sur le regard que nous aurons les uns pour les autres. Nous ne serons pas coupés les uns des autres, tout l'évangile dit le contraire. L'amour de Dieu se prolonge en amour du prochain, et il n'y a pas de possibilité de dire : j'aime Dieu si on n'aime pas son frère, on est menteur, nous dit saint Jean (I Jn. 4, 20). Par conséquent, si nous sommes remplis de l'amour de Dieu ce ne pourra pas être pour nous séparer des autres, mais au contraire pour nous donner une plus grande intimité avec les autres, mais une intimité qui jaillira de notre contemplation de Dieu lui-même puisque Dieu est celui qui nous a mis au monde, nous et nos frères, et qui par conséquent est le trait d'union le plus profond qui puisse exister entre nous et nos frères, et en particulier entre un mari et sa femme. Autrement dit, les maris et leurs épouses ne seront plus d'abord polarisés par une fonction biologique, par la procréation, mais ils seront polarisés par ce regard de Dieu qui les unira au plus profond d'eux-mêmes et qui leur fera découvrir une unité, un amour encore plus infinis que celui qu'ils peuvent imaginer.

Frères et sœurs, voilà je crois, ce que nos pouvons entendre de cette page d'évangile. Ce que Jésus veut dire, c'est qu'il y a un ordre des choses de la terre, et puis, il y a un ordre plus profond, plus fondamental, qui déjà naît dans nos cœurs mais qui ne s'épanouira que dans la vision de Dieu, et cet ordre fondamental balaie les faux problèmes que se posent les Sadducéens, et que nous nous posons peut-être quelquefois, car la réalité profonde non seulement de notre vie individuelle, personnelle, mais aussi de notre vie commune c'est de se tourner vers Dieu pour y trouver la source infinie de toutes choses.

 

 

AMEN