UN GESTE QUI SIGNE LA FOI

1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (9 novembre 2003)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Je connais certains responsables du denier de l'Église, qu'on appelait avant le denier du culte, qui aiment beaucoup cet enseignement parce qu'ils estiment que quand on fait un don, il n'y a ja­mais de petit don, et dans ces cas-là, on aime bien de parler de l'obole de la veuve, de tous ceux qui mettent une toute petite somme au denier de l'Église, et cela contribue à la vie de l'Église.

Mais au-delà de cette perspective qui peut paraître un petit peu terre à terre si on se sert de l'obole de la veuve pour parler du denier de l'Église, il y a d'abord dans ce passage de l'évangile, un chose qui me semble très importante. Jésus prend le temps de regarder ce qui se passe, Il est face au trésor. C'est le trésor du Temple, donc pas n'importe quel trésor. Vous m'auriez dit, qu'Il aurait pu aller prier devant le Temple comme on prie devant le saint Sacrement. Mais, Il se met devant le trésor du Temple, et là, il y a beaucoup de monde qui donne de l'argent. Il fait ap­peler ses disciples parce qu'il a vu quelque chose qui lui a semblé tout à fait étonnant : une veuve qui donne deux piécettes, un quart d'as, pas beaucoup, c'est qua­siment un huitième de ce que l'on donnait aux pauvres au Temple pour les nourrir. Donc, elle ne met presque rien. Mais Jésus souligne que ce presque rien, c'est tout pour elle, qu'elle n'avait pas autre chose. Il faut savoir que s'il y a un statut qui n'est pas du tout envia­ble, en Israël à cette époque, c'est celui de la veuve. La plus grande joie ou grâce qui puisse être faite à une femme à cette époque, c'est de trouver un mari (vous me direz que les temps ont bien changé depuis pour nous !), mais le plus grand déboire, c'est de le perdre, c'est de devenir veuve (cela a encore plus changé pour nous aujourd'hui). Ce qui fait que dans notre mentalité, on a du mal à percevoir ce qui s'est passé exactement, et la raison pour laquelle Jésus souligne qu'elle est veuve. En réalité, elle est dans la précarité la plus totale. Pourquoi ? Parce qu'Israël n'est pas un état-providence. Cette femme n'est pas retraitée de la fonction publique, elle n'a pas forcé­ment pris une assurance vie surtout pour son époux, et elle n'a aucune autre sécurité très certainement. Le statut des veuves n'est absolument pas enviable. C'est même ce qui peut arriver de pire pour une femme. La seule garantie que l'on peut donner à une veuve, c'est la loi du lévirat, la Loi l'a prévu. C'est-à-dire que si elle est sans enfants, le frère de son mari défunt doit lui procurer une descendance, mais cela la mettait aussi sous l'arbitraire de son beau-frère. C'est donc un malheur que d'être veuve à cette époque-là car elle ne peut se raccrocher à rien. Bien sûr, la veuve peut quand même aller au Temple et avoir de temps en temps de la part des prêtres un peu de subsistance. Mais on le voit aussi, cette veuve n'est pas dispensée pour autant de poser un acte envers le Temple, puis­qu'elle donne elle-même de l'argent.

Cet évangile est en référence avec ce qui est déjà existant dans la pensée d'Israël que nous avons écouté dans la première lecture, ce magnifique pas­sage de la veuve de Sarepta où le prophète lui de­mande à boire et ensuite demande du pain. Il demande à cette femme alors qu'elle n'a plus rien, et elle le dit, comme on le dit en Provence : je te jure, je n'ai plus rien. Je n'ai plus qu'un peu d'huile et un peu de farine. Et le prophète l'appelle à ne pas craindre et à garder confiance. Et là, ni la jarre d'huile, ni le pot de farine ne s'épuisent.

Il y a en tout cas une richesse que ces deux veuves commencent à comprendre. Si la veuve de Sarepta dit : nous allons manger ce qui nous reste, et puis nous allons mourir, nous n'avons plus rien, le prophète l'appelle à la confiance et au fait qu'il ne faut plus avoir peur. Et Jésus souligne la même chose me semble-t-il : c'est la confiance de cette femme en l'avenir. Elle donne tout ce qu'elle a dit Jésus, elle donne tout ce qu'elle a pour vivre, donc quand elle a donné, elle n'a plus qu'à faire comme la veuve de Sa­repta, à mourir très certainement. Chose paradoxale, c'est cela qui lui ouvre un avenir, c'est cela qui lui donne un futur. Elle est appelée à un renversement complet, elle ne peut plus se raccrocher à rien, et pourtant, désormais, elle expérimente avec sûreté, la confiance sans crainte, ce que nous appellerions au­jourd'hui : la foi. Et ce qui est encore plus percutant, c'est que cette veuve est comme à l'opposé de l'ensei­gnement que Jésus vient de donner quand Il décrit les scribes et les pharisiens. "Ils aiment à se montrer avec de beaux habits, ils aiment à prendre la première dans les festins, dans toutes les invitations, y compris dans l'ordre du culte. Ils aiment à être vus y compris dans les longues prières qu'ils font". Et entre les deux, Jésus dit : "ils oppriment la veuve". Jésus met en lu­mière une réalité que nous connaissons tous et qui est la foi. Et cependant, l'expérimentation de la foi est difficile. Quand on y réfléchit, aussi bien les phari­siens que la veuve, ont la foi. Seulement, les phari­siens et la veuve ne la vivent pas de la même manière. Jésus dit des premiers : il leur sera tout compté, on leur demandera compte. Tandis que pour la veuve, Il appelle ses disciples pour qu'ils regardent le témoi­gnage et le signe de sa foi. Le geste de la veuve signe sa foi. Le geste des pharisiens a signé leur foi. En effet, il faut bien se dire que les scribes et les phari­siens sont ceux qui connaissent la Parole de Dieu, sont ceux qui essaient d'accomplir cette Parole de Dieu, de la mettre en pratique, et qui pourtant comme le dit Jésus, passent à côté. Pourquoi passent-ils à côté ? On peut relever trois manières de passer à côté à la manière des pharisiens. Finalement, si on devait ré­sumer l'ensemble, ils se servent de leur foi. Ils se ser­vent de leur foi pour prendre la première place donc, ils se sont encore choisis eux-mêmes, ils ont encore mis leur moi, leur "ego" à la première place. Ils se servent de leur foi pour opprimer la veuve. Ils se ser­vent de tout pour ne pas faire justice au plus petit. Là encore, ils se préfèrent plutôt que de préférer les au­tres. Et pire encore, ils font en plus dit Jésus, de lon­gues prières avec ostentation. Jésus souligne là encore qu'ils se préfèrent plutôt que de préférer le Tout-Au­tre, le grand Autre, Dieu Lui-même. Ils passent à côté de ce qu'ils croient, ils passent à côté de leur foi. La veuve, elle, ne rate rien. Elle a un geste sûr, elle n'a pas les assurances de la vie sociale et de la première place. Elle a de quoi, à peine, de quoi se nourrir avec un huitième, ce que l'on donne d'ordinaire aux pau­vres. Il ne lui reste plus rien ni personne sur qui s'ap­puyer, si ce n'est sa foi en Dieu.

Il me semble donc que pour nous, la foi est aussi un élément important de notre vie. Nous ne se­rions pas là si nous n'avions pas la foi. Nous n'agi­rions pas certainement si nous n'avions pas la foi, et nous ne ferions pas tout ce que nous faisons, si nous n'avions pas la foi. On peut se dire : je doute. On peut se dire : j'ai du mal à croire, on peut se dire que c'est difficile et que les événements de la vie ne prêtent pas l'assurance de pouvoir s'appuyer toujours sur Dieu. C'est très vrai. Mais la foi n'est pas une question de quantité à ce niveau-là, parce que les pharisiens eux-mêmes sont convaincus qu'ils ont la foi si on devait prendre la quantité comme référence. Mais la foi c'est une manière de vivre, de comprendre, de dire et de faire les choses. C'est aller au-delà de toute assurance, c'est finalement se dire même dans les cas les plus difficiles : ce n'est pas moi que je choisis, c'est Dieu. C'est cette confiance et cette assurance en Dieu qui ouvre non pas à la mort comme le croit la veuve de Sarepta, ou encore comme on pourrait le penser pour cette veuve qui donne ces deux piécettes, qu'il n'y a plus rien, mais au contraire, il a désormais un avenir, une confiance.

Aujourd'hui, nous faisons mémoire de la Bienheureuse Elisabeth de la Trinité pour laquelle j'ai toujours eu beaucoup d'affection. Elle écrit dans sa dernière retraite juste avant de mourir, un passage sur ce qu'est pour elle, la foi. Elle cite l'épître aux Hé­breux : "la foi est la substance des choses que l'on doit espérer, et la démonstration de celles que l'on ne voit pas". Elle dit cela : "Qu'importe à l'âme qui s'est recueillie sous la clarté que crée en elle cette parole (donc une parole de l'Écriture, une parole de foi). Qu'importe à l'âme de sentir ou de ne pas sentir, d'être dans la nuit ou la lumière, de jouir ou de ne pas jouir. Elle éprouve une sorte de honte à faire de la différence entre ces choses, et lorsqu'elle se sent en­core touchée par elles, elle se méprise profondément pour peu d'amour et regarde vite vers son Seigneur pour se faire délivrer par Lui. Elle l'exalte, selon l'ex­pression du grand mystique sur la plus haute cime de la montagne de son cœur, au-dessus des douceurs et des consolations qui découlent de Lui, car elle a ré­solu de tout délaisser pour s'unir à Celui qu'elle aime. Il me semble qu'à cette âme, cet inébranlable en sa foi au Dieu charité peuvent s'adresser ces paroles du Prince des apôtres, c'est-à-dire Pierre : parce que vous croyez, vous serez remplis d'une joie inébranla­ble et glorifiés".

Oui, frères et sœurs, la foi n'est pas une assu­rance. Comme le dit Elisabeth de la Trinité, il faut "tout" dépasser, y compris l'assurance que pourrait nous donner notre propre foi, sinon, nous sommes des pharisiens. J'ai rencontré hélas, des gens qui se ser­vaient effectivement de leur foi pour se réassurer sur des manques qu'ils avaient : manques affectifs, ou encore manques matériels, voire même manques spi­rituels. C'est exactement comme les pharisiens. C'est l'histoire de la première place, c'est l'histoire de l'op­pression du petit, c'est l'histoire du rejet finalement du Tout-Autre et c'est toujours se préférer. Il ne faut pas se servir de sa foi comme d'un moyen, comme d'une utilité, mais l'expérience de notre foi commence quand on fait ce pas qui consiste à préférer avoir confiance en Dieu au-delà même de sa vie et de toute assurance. Autrement dit, la foi est une provocation, la foi est une aventure. Quand je vois, il y a quelques années, les évêques de France signant un livre où ils disent qu'il nous faut "proposer" la foi, c'est bien parce que c'est le plus grand trésor que nous ayons à dire et à proposer à ce monde. Des pharisiens, des premières places, des oppressions, des "ego" centrés sur eux-mêmes, le monde en aura toujours. Ce n'est pas cela que nous avons à proposer même quand nous disons : croire. Quand nous croyons, nous savons que nous nous sommes dépassés nous-mêmes dans tout ce que nous sommes, et dans le mot dépasser il y a le mot pâque, pour qu'alors le joie inébranlable et la glorification soient vraiment dans le peuple de Dieu. Il n'y a pas aujourd'hui d'autre trésor dans le Temple qu'est notre Église que cette foi à dire et à proposer, seulement ce n'est plus de l'ordre du discours, et je m'arrêterai là, elle est une invitation pour chacun à être un signe : une veuve met deux piécettes dans le trésor du Temple et elle met tout ce quelle a pour vivre. Elle met ce qu'elle est, elle met son "vivre". Son geste signe sa foi.

 

AMEN