DANS LA RECONNAISSANCE DU DON DE LA VIE DETTE ET CULPABILITÉ S'EFFACENT
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (10 novembre 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
La lampe nous l'avons, toute vierge que nous soyons, sotte ou sage, mais ce qui nous manque c'est l'huile. Cette huile, c'est cet acte, ce mouvement que nous donnons à notre vie pour qu'elle s'origine, et s'originant ainsi, que nous puissions ainsi reconnaître d'où elle vient, et aussi nous permettre de la donner. Car pour pouvoir donner la vie, la transmettre, il faut que nous sachions d'où elle vient. Nous sommes dans un mouvement plus large que nous, cette vie ne commence pas à notre naissance et ne s'arrête pas à la mort, elle a commencé bien avant et s'inscrit dans toutes les vies, dans ce grand mouvement de la vie de Dieu dans lequel nous nous insérons. Notre reconnaissance d'être insérés dans cette grande symphonie se manifeste par le fait que nous sommes religieux, que donc, nous reconnaissons notre dépendance vis-à-vis de celui qui nous a donné la vie. C'est difficile de balayer cette idée de dette, parce qu'elle vient conforter l'idée que la religion triture, excite la culpabilité, parce que évidemment, c'est une dette absolument insolvable. Si nous devions payer, ne serait-ce qu'à nos parents, sans parler de Dieu, tout ce que nous leur devons, vous imaginez la somme. Il y a des parents qui l'ont fait une fois à leur enfant, ils ont fait la somme des dépenses qu'ils avaient effectué pendant vingt ans … Vous imaginez l'ambiance à la maison ! Nous ne pouvons pas remercier nos parents. D'ailleurs, est-ce une question de remerciement ou d'honneur à leur rendre. De même pour Dieu. C'est plus large qu'un remerciement, c'est une reconnaissance de ceux qui se situent en amont et au tout début de l'amont, c'est Dieu.
Evidemment, si nous sommes sans arrêt en dette de Dieu, nous n'aurons jamais assez de dimanches dans note vis pour remercier et reconnaître Dieu. Quand vous multipliez les pratiques cultuelles et les prières quotidiennes, cela ne suffira sans doute pas encore. Mais contrairement aux apparences, ce qu'on dit souvent, traditionnellement, la philosophie moderne, contemporaine, dont la psychanalyse, a toujours pensé que la religion et la culpabilité s'alimentaient mutuellement. Nous sommes là parce que nous sommes plus que les autres sensibles à une culpabilité. Personnellement, je pense que la culpabilité est absolument inhérente à l'humanité, elle est une sorte d'agressivité interne, et l'être religieux va traiter cette culpabilité. On ne sera pas moins coupable, mais on saura pourquoi. Pourquoi ? parce que la culpabilité interne elle est comme dans la nuit, elle est comme les vierges folles, elle n'a pas d'image, elle est sans objet. Elle est liée à cette angoisse dont nous avons fait quelqu'expérience malheureuse et dont nous voulons à tout jamais éviter d'y retomber, la culpabilité qui est en nous, est aveugle, anonyme, nauséeuse, sans objet ni image. Et la première chose que nous faisons nous les hommes, les humains, c'est de tenter de mettre des images sur la culpabilité, ce qui permet de nous rendre compte de quoi nous nous rendons coupables. C'est pourquoi en général, nous fonçons sur les représentations sexuelles parce que c'est bien pratique d'avoir au moins une petite idée de quoi l'on est coupable. Mais ce n'est qu'un emprunt provisoire. Le sexuel n'est pas le lieu d'une plus grande culpabilité qu'ailleurs, c'est parce que c'est bien commode pour nous d'avoir quelqu'idée de ce pourquoi nous sommes coupables.
Quand on se met devant Dieu avec cette culpabilité et cette charge, cette carène liquide qui ne sait pas très bien se fixer et qui cherche une image, plutôt que de se fixer sur du sexuel, ce qui est insuffisant, quand on se met devant Dieu, cette culpabilité, ce mal-être intérieur, cette agressivité retournée contre nous, cette impossibilité à régler nos conflits, ces sentiments d'être blessés, etc … (c'est tout cela qui nourrit la culpabilité aveugle dont je parlais), en l'offrant et en l'ouvrant devant Dieu, il y a deux solutions. Soit je construis une image d'un Dieu bien vengeur : c'est bien fait pour toi, tu as raison de te sentir coupable, Dieu te punit (première version). On n'a jamais fini de quitter ce gros monsieur barbu du haut du vitrail, là, version dix-neuvième, un Dieu qui s'ennuie sur son piédestal et qui tapote du doigt en nous regardant de haut. Ou alors, pas celui-là, mais celui de la croix, le Fils de la croix, c'est-à-dire qu'en reconnaissant que le Père nous accueille, nous ouvre, et transforme la culpabilité et notre dette en amour, en bienveillance, en avenir. C'est cela la raison de notre présence ici. C'est parce que nous avons instinctivement senti qu'ici traiter à l'intérieur cette culpabilité, ce manque d'estime de soi (c'est comme cela que ça s'appelle), pour que Dieu le transforme en avenir, en possibilité. Au fond, quelqu'un nous traverse et nous connaît de part en part sans nous juger, et nous dit : avance, quoiqu'il arrive ! Si tu m'acceptes comme ton Père, si tu acceptes de reconnaître que tu es dépendant de la vie que tu as reçu, et qu'ainsi, reconnaissant cette dette tu puisses à ton tour, transmettre cette vie.
Ici, l'Église l'a inventé depuis qu'elle existe, elle a compris qu'il fallait que chaque homme reconnaisse qu'il a reçu cette vie, et qu'il a besoin de dire à quelqu'un : oui, amen, je l'ai reçue et je viens vers Toi. C'est l'huile ! La lampe, tout le monde l'a. C'est le lieu où l'on reçoit l'huile. Mais ce qui manque c'est l'acte posé par l'homme qui est d'allumer, de mettre de l'huile dans la lampe. C'est comme la pratique religieuse, comme l'acte religieux, comme la prière, comme le mouvement d'ouverture du cœur, c'est cela l'huile. C'est la manière dont je prends cette vie qui est la mienne, et plutôt que de la laisser encore s'endormir dans la nuit en attendant l'Époux, je mets de l'huile dans ma lampe afin que progressivement, je nourrisse ce que je suis, et je l'offre pour que mes yeux s'ouvrent petit à petit à Celui qui vient vers moi et que je puisse le voir.
Reconnaissez que dans la parabole que nous venons d'entendre, le cri a précédé. Toutes les vierges dormaient, et le cri a précédé le fait que toutes les vierges rallument leur lampe. Et le cri, c'est celui de la croix, le cri qui a été lancé, il y a deux mille ans dans la nuit de nos vies, nous a dit : réveille-toi, achète de l'huile, allume ta lampe et viens vers l'Époux. Le cri qui a été lancé, et qui est repris sans arrêt par l'Église depuis deux mille ans, en chaque dimanche, et en chaque Pâque, c'est le cri de l'Époux : "Je viens". Il y a une sorte d'imminence et de désir de Dieu, une proximité. Dieu est en route, on entend ses pas. Cette annonce de l'imminence de l'arrivée de Dieu, temporellement qu'elle soit immédiate ou plus tardive, peu importe, nous met, nous-mêmes en route pour que nous rallumions nos lampes, que nous posions ces actes religieux, afin que nous nous avancions les uns avec les autres, nous illuminant les uns les autres de notre propre foi. C'est bien cela qui a lieu, parce que non seulement j'illumine mon propre chemin, mais ma lampe aide mes voisins à marcher sur le chemin qui nous mène tous ensemble vers notre Dieu. C'est l'Église.
C'est acte-là est bien en-deçà de la morale. Le problème n'est pas de poser un acte d'une sorte de perfection, de bonne tenue intérieure. C'est un acte fondamental, centré sur ce que nous sommes comme homme, tel une réflexion avant toute chose. Parce que nous sommes hommes, nous devons aller ensemble vers Celui qui nous a donné cette vie humaine. Il me semble, c'est une explication incomplète et imparfaite, elle n'achève pas la parabole, mais elle nous éclaire sur cet acte premier dont ces vierges folles s'étaient privées en oubliant d'acheter de l'huile. Au fond, elles peuvent en trouver, de l'huile. Les vierges sensées leur conseillent d'aller en acheter. Evidemment, c'est là que le jeu de la parabole intervient, c'est trop tard, le rendez-vous est raté. C'est pour cette raison qu'à la fin de la parabole, et je termine par là, quand la porte se referme, le maître de maison dit : "Je ne vous connais pas". Je ne vous connais pas parce que vous ne me connaissez pas, parce que vous n'avez pas pris le moyen en mettant de l'huile dans vos lampes de prendre le chemin de me découvrir, de me connaître, pour qu'au moment de la rencontre, nous nous reconnaissions : "Ah ! c'est toi !" Qu'est-ce que la foi, en définitive, si ce n'est la préparation d'un jour, dans la nuit, dans la difficulté de déchiffrer le visage même de Dieu dans nos églises, dans nos vies, et de découvrir que c'est Lui que nous cherchons à travers les gens que nous aimons, les actes que nous posons, bien maladroitement, tout au fond de nos vies. C'est ce visage unique, cette voie unique, ce parfum qui est Dieu que nous cherchons et qui alimentent notre quête fondamentale. Ce que Dieu demande ce n'est pas d'éviter les péchés, mais de poser comme avant tout problème moral, de poser cet acte : je cherche le Visage, dont tous les visages s'inspirent, je cherche l'odeur dont toutes les odeurs s'inspirent, je cherche Celui qui est à la base de tout, ce Visage bien-aimé en face duquel je serai réconcilié, cicatrisé, avec mon origine, avec ma vie, avec ma destinée et avec la fin qui est de vivre éternellement avec Lui. Comme celles qui sont rentrées avec l'Époux.
Frères et sœurs, alimentons nos lampes de cette huile, de cet acte premier, gratuit, qui est d'aller vers Celui qui est à l'origine et à la fin de toute chose.
AMEN