RÉSURRECTION ET CRÉATION

Ps 103

(6 novembre 1983???)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Bénis le Seigneur ô mon âme …  

U

ne vigile de dimanche, c'est pour célébrer la Résurrection. Mais nous ne pouvons pas célébrer la Résurrection sans célébrer aussi la création et vous avez peut-être remarqué que la tonalité première et la plus importante des textes que nous avons chantés et lus ce soir, c'est justement un cantique de la création, et en particulier le psaume 103. Ce psaume 103, malgré la façon dont nous l'avons chanté, n'est pas divisé en trois selon la nécessité liturgique, mais en deux parties.

       Il commence par un chant à la gloire de Dieu : "Bénis le Seigneur, ô mon âme !" et il se termine par la même invocation :"Bénis le Seigneur, ô mon âme, alleluia !" Et entre ces deux acclamations pour Dieu que l'homme bénit, il y a tout ce cantique des choses qui sont créées, de la terre, du ciel, des herbes, des plantes, des cigognes, des animaux, du vent, et ainsi de suite. Mais, en plein milieu du psaume, et c'est là où il se sépare en deux, il y a ce couplet : "L'homme sort pour travailler, pour accomplir son ouvrage jusqu'au soir." Et c'est le second accent du psaume. Le premier c'est la louange à Dieu comme créateur de l'univers et le second c'est la louange à Dieu comme créateur de l'homme. L'homme sort, l'homme jaillit, l'homme vient de Dieu et il va, sur la terre que Dieu lui a donnée, faire son travail d'être gardien de cette terre, d'être promoteur de cette terre, d'être le maître de cette terre.

       Mais s'il sort pour travailler, il vient aussi "pour accomplir son ouvrage jusqu'au soir." Et accomplir son ouvrage, ce n'est pas une formule répétitive de "l'homme sort pour travailler". Cela souligne la destinée intérieure, la destinée profonde de l'homme qui n'est pas uniquement de dominer, de maîtriser, de développer le monde où il habite, mais c'est "d'accomplir son ouvrage jusqu'au soir." Cela désigne sa destinée, cela désigne sa fin ultime et ce psaume nous fait comprendre que la création, ce n'est pas d'abord, l'œuvre créatrice des choses. Dieu n'est pas créateur parce qu'il a lancé le monde dans son existence comme s'il avait fabriqué une machine, dans laquelle il aurait mis un pilote pour la conduire là où elle doit aller. Cela c'est une conception vraie de Dieu comme créateur du monde, ce monde qu'il a créé à partir de rien, à partir d'aucune matière, mais ce n'est pas le sens premier ni le sens le plus profond, ni le sens le plus théologique du mot création.

       Dieu a créé la matière "de rien", c'est vrai, mais Dieu a créé le monde, a créé l'homme, a créé l'orientation de cette terre et de cet homme, non pas à partir de rien, mais à partir de son cœur, c'est-à-dire à partir de son amour, à partir de son désir. Voyez-vous, quand on s'aime, on n'a qu'un désir, c'est d'être ensemble. Mais pour cela il faut d'abord construire une maison, on ne peut pas vivre toujours sous les étoiles. Or avant que Dieu établisse un lien avec un partenaire qui soit capable de l'aimer, il lui a construit une maison. Et cette maison, c'est le monde, c'est la création. Et maintenant, à l'homme qui en est le maître, de l'aménager, de la développer, de la construire non pas n'importe comment mais pour qu'elle soit la demeure où il va vivre son travail et "accomplir son ouvrage jusqu'au soir," jusqu'au soir de sa vie, jusqu'au soir de la vie de l'humanité. La création, c'est d'abord Dieu qui, de son cœur, est capable de faire jaillir une relation d'amour, établie avec un partenaire libre qui est l'homme pour que ce partenaire puisse aimer ce Dieu. C'est cela profondément l'œuvre créatrice de Dieu.

       Lorsque nous célébrons la vigile, nous célébrons la Résurrection du Christ, c'est-à-dire nous célébrons la recréation. Et ce n'est pas un hasard si Dieu vient prendre son repas familièrement dans la maison d'Abraham. Et ce n'est pas un hasard si Dieu vient familièrement prendre son repas sur le rivage de la mer de Galilée. Ce n'est pas uniquement pour la beauté de cette aurore, ce n'est pas uniquement pour le goût du repas que lui a servi Abraham. C'est pour manifester que, parce que le péché de l'homme a brisé la relation qu'il avait établie avec Dieu et a donc faussé, a donc désorienté l'œuvre première de la création, c'est pour manifester que Dieu revient pour recréer cette relation, une relation nouvelle, une relation qui sera éternelle. Et si l'homme, par son péché, n'a pas été capable de maintenir la création première dans son orientation dans sa destinée d'être un lien affectif, un lien amoureux avec Dieu, Dieu envoie son Fils pour recréer ce lien. Pour recréer ce lien de l'homme avec lui-même, pour recréer ce lien de l'homme avec son Dieu et de l'homme avec sa demeure, de l'homme avec l'univers de l'homme avec le cosmos.

      Célébrer la Résurrection, c'est célébrer la création nouvelle qui n'anéantit pas la première, mais qui lui redonne son sens, qui lui redonne sa valeur et qui exprime, de façon nouvelle, sa destinée ultime. Cette destinée ultime qui est, comme le dit le début du psaume et comme le dit la fin du psaume, c'est l'origine du dessein de Dieu et c'est son but ultime, que l'homme puisse dire : "Bénis le Seigneur, ô mon âme ! Seigneur mon Dieu, Tu es si grand !" et il le fait, en utilisant, en vivant, en améliorant, en embellissant ce monde comme étant cette demeure ou, aujourd'hui, Dieu vient habiter avec lui, comme étant aussi cette demeure où Dieu l'attend, une demeure plus belle, une demeure plus grande qui est, de toute façon, le cœur de Dieu, ce cœur d'où jaillit toute création et toute Résurrection.

       AMEN