LOUANGE DE LA CRÉATION
Ps 103
(8 novembre 1981???)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Site de Saint Nazaire
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u cours de cet office, nous avons chanté le psaume 103, un des plus beaux psaumes, peut-être au point de vue poétique de tout le psautier. Ce psaume nous exprime toute la louange de la création, en se mettant dans le cadre du récit de la Genèse, du récit de la création des six jours.
Le psaume commence par nous dire du Seigneur qu'il "est drapé du manteau de la lumière", c'est l'œuvre du premier jour. Puis qu'il "déploie les cieux comme une tente", c'est l'œuvre du second jour. Vient ensuite la fondation de la terre, la séparation de la terre d'avec la mer. Il est dit de Dieu qu'il "pose une limite pour que les eaux ne viennent pas à la franchir et ne reviennent jamais plus pour couvrir la terre". C'est l'œuvre du troisième jour, au cours duquel le récit de la Genèse nous annonce que Dieu a créé toute verdure sur la terre. Le psaume continue en nous parlant effectivement de Dieu qui "fait croître l'herbe pour les bêtes des champs". Dans le psaume comme dans la Genèse, c'est au quatrième jour que sont créés les étoiles le soleil et la lune. Le psaume nous dit en effet : "la lune qui marque les temps" et "le soleil qui connaît son coucher". Comme au cinquième jour de la création, la mer devient grouillante d'un grouillement d'êtres vivants, le psaume revient une deuxième fois à l'évocation de la mer "cette mer aux vastes étendues avec ce remuement innombrable d'animaux petits et grands". Et c'est sur la louange de l'homme que se termine le psaume comme le sixième jour de la création, avant le repos de Dieu.
Mais ce que le récit de la Genèse nous dit avec une sobriété tout hiératique, le psaume le déploie d'une manière extrêmement lyrique et avec un goût de l'observation, un goût du détail qui rappelle le livre de Job. Dans sa finale Dieu s'adresse à Job pour l'émerveiller et en réalité, c'est l'auteur du livre qui s'émerveille devant toutes ces œuvres de la création, en particulier devant Léviathan, ce monstre marin dont parle aussi le psaume et devant ces "gerboises qui se cachent à l'abri des rochers, les chamois des hautes montagnes ou les cigognes qui font leur gîte dans les cyprès".
Mais à travers cette poésie qui ruisselle à tous les versets, le psaume parle "des eaux dévalant sur les flancs des montagnes, des sources qui jaillissent dans les vallées, des onagres qui vont étancher leur soif jusqu'aux bêtes des forêts qui rôdent dans la nuit et qui vont se cacher quand se lève le soleil". A travers tout ce déploiement de poésie, d'images rutilantes, rayonnantes, ce qui nous est enseigné dans ce psaume, c'est que la louange, la louange de notre liturgie, la louange de l'homme, c'est une louange de l'univers tout entier. Nous avons trop tendance à croire que nous sommes des êtres exceptionnels parce que nous sommes des êtres pensants et que par le fait même, nous sommes au-dessus, et même à l'écart, du reste de l'univers qui lui, s'en va rampant et doté, tout au plus, de l'instinct. Mais pour Dieu, c'est toutes les créatures, depuis la plus humble, depuis le moindre brin d'herbe jusqu'aux oiseaux du ciel, en passant par les anges, c'est toute créature animée ou inanimée qui chante sans cesse sa louange.
Et cette louange, c'est la joie du Seigneur, ce que le psaume dit, à la fin d'une façon merveilleuse : "A jamais soit la gloire du Seigneur. Que le Seigneur trouve en ses œuvres sa joie." Oui la joie du Seigneur c'est cette création merveilleuse et l'homme qui a la charge de traduire la louange muette de cette création en hymne qui chante vraiment pour le Créateur : "Que mon chant plaise au Seigneur. En Lui je mets toute ma joie."
Cette bénédiction de Dieu, cette proclamation que Dieu est béni et que Dieu bénit toutes choses, et que la bénédiction de Dieu ruisselle de ses mains sur toute créature, c'est l'œuvre la plus importante que nous ayons à faire ici-bas. Nous devons être comme le sont toutes les créatures, d'abord des êtres de louange. Certes, nous avons beaucoup d'œuvres à accomplir nous aussi, nous avons des soucis du travail, nous avons l'histoire à construire pas à pas, mais avant tout cela, le plus important c'est ce qui est gratuit. Non pas ce qui est utile, mais ce qui apparemment ne sert à rien parce que c'est seulement l'explosion de la joie, ce cantique nouveau, sans cesse répété et qui va, de bouche en bouche, de pierre en muraille, de mer en forêt et qui sans cesse va acclamant le Seigneur. C'est cela que nous aurons à faire éternellement car justement c'est l'œuvre la plus importante qui, seule, ne s'achèvera jamais. Car si nous travaillons c'est non seulement pour nous nourrir, le psaume le reconnaît d'ailleurs : "l'homme qui tire son pain de la terre, qui cultive les plantes et fortifie son cœur," mais, par-delà l'utilité immédiate du travail, c'est surtout pour accomplir la création, pour l'achever, pour lui donner sa plénitude car Dieu nous a confié ce soin de donner en quelque sorte la dernière touche à son œuvre.
Quelle merveilleuse fonction nous est ainsi donnée pour que les choses ne soient pas simplement ce qu'elles sont mais qu'elles s'élèvent au-delà d'elles-mêmes ce que nous saurons en faire et la splendeur que nous saurons leur donner pour qu'elles chantent plus encore la gloire de Dieu. Au-delà de ce travail qui prendra fin avec l'histoire du monde, ce qui demeurera c'est la louange inextinguible de toute la création renouvelée, de ces cieux nouveaux et de cette terre nouvelle dans laquelle il n'y aura pas seulement des purs esprits, il n'y aura pas seulement nos âmes, mais il y aura aussi nos corps, car nous croyons à la résurrection de la chair. Il y a aura aussi tout cet univers matériel qui lui aussi sera transfiguré puisque saint Paul nous dit qu'il "attend dans les gémissements de l'enfantement la révélation des fils de Dieu". Alors, toute cette création est ainsi en gestation, en genèse. Sa genèse n'a pas été accomplie une fois pour toutes au début du monde, mais toutes choses vont se transformant, petit à petit s'élevant vers la lumière de Dieu, vers la gloire de Dieu et essentiellement par cette louange.
Et le psaume nous dit encore le secret le plus profond de cette louange comme de cette création, c'est que ce qui est à l'œuvre constamment au cœur de toute chose, non pas simplement à son point de départ mais à tout instant à sa racine permanente, ce qui est à l'œuvre, c'est le Souffle même de Dieu : "Tu caches ton visage et toutes choses sont prises d'épouvante. Tu retires ton Souffle et les êtres expirent, ils retournent à la poussière. Tu envoies ton Souffle et ils sont créés et tu renouvelles la face de la terre." C'est pour cette raison que ce psaume est le psaume de la Pentecôte, le psaume du Souffle de Dieu, le l'Esprit Saint qui est le souffle vital de Dieu, celui par lequel éternellement Dieu exhale la puissance de sa vie. C'est celui par lequel aussi il fait découler cette plénitude de vie sur sa création. Le souffle de Dieu, l'Esprit Saint est ce qui, à tout instant, soutient notre propre cœur, notre être, notre propre existence comme l'existence l'être et le cœur de tous nos semblables et de tous les êtres. Oui, cette immense louange qui monte de la terre, qui monte de l'univers et des étoiles, c'est la louange qui est animée par l'Esprit Saint de telle sorte que c'est Dieu qui se dit à Lui-même ce cantique nouveau. C'est l'Esprit Saint qui chante au Père, à travers toute cette création sortie des mains du Père dont les mains sont précisément son Fils et l'Esprit Saint. Il y a ainsi comme une sorte d'immense cercle qui se referme de Dieu à Dieu et dans lequel nous sommes entraînés comme dans une danse, cette danse mystique dont parle l'hymne de Pâques. Tout l'univers ainsi sorti des mains de Dieu retourne à Dieu dans un immense élan de louange et d'action de grâce.
C'est toute une vision du monde qui nous est ainsi proposée à travers ce psaume comme à travers toute la Bible dont il est simplement ici un résumé en quelque sorte. Toute une vision du monde dans laquelle l'échelle des valeurs n'est pas celle dont nous avons l'habitude. Les choses importantes ne sont pas tout à fait celles auxquelles nous accordons le plus d'importance. Laissons-nous prendre par cette parole de Dieu, laissons-nous prendre par ce Cantique Nouveau, laissons-nous prendre par l'enseignement de ce psaume, par cette liturgie à laquelle nous venons participer et où nous revenons régulièrement. Que peu à peu tout notre cœur, toute notre vie soit liturgie, soit louange, soit animée par ce Souffle de Dieu, ce puissant Souffle de Dieu qu'est l'Esprit Saint.
AMEN