QUEL FILS, QUEL PÈRE ?
2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 novembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Y a-t-il d'autres pistes ? Il y a la société qui repose sur ce qu'on appelle le "vivre ensemble", et sur les lois qui ont leur importance. Sans lois, tout le monde brûlerait les feux rouges ! Mais en même temps, quand on écoute cette petite parabole des sadducéens, on découvre que la Loi peut devenir dangereuse, lue d'une manière littérale, rendue perverse parfois, la Loi peut se retourner contre elle-même. Quel plaisir, frères et sœurs, non pas de violer la Loi, cela jamais, mais au contraire de l'utiliser à ses propres fins et la détourner de sa finalité initiale. Un peu ce qu'essaient de faire les sadducéens face au Christ, lui proposant cette histoire pour l'enfermer et jouer avec les mots. La Loi est importante aussi parce qu'elle permet de protéger les faibles. Nous en sommes bien conscients, surtout lorsque devant les problèmes, on essaie de prendre des mesures qui s'imposent, de faire voter des lois pour le bien de la communauté et de la société, espérant ainsi construire un monde meilleur. Mais là aussi, nous ne sommes jamais loin de certaines scènes apocalyptiques. Pour ceux qui aiment les bandes dessinées, je vous recommande "S.O.S. Bonheur", dont le scénario est de Vandamme, et qui commence ainsi son récit : c'est une scène incroyable, qui pourrait très bien se passer aujourd'hui. Deux hommes cagoulés entrent avec des gants, des appareils de mesure dans le logis d'une pauvre femme qui repasse son linge, son bébé est à côté d'elle dans son relax, et les deux intrus vérifient toute la maison par principe de précaution, pour le propre bien de cette femme, pour éviter qu'elle n'ait un accident. Et là, c'est la honte, parce qu'il n'y a pas de prise de terre, il n'y a pas ceci, ni cela, et cette femme déjà si pauvre se retrouve avec une amende qui équivaut à 10 ou 15% de son salaire. La loi peut-elle nous aider à construire ce monde nouveau dont nous rêvons tous, nous qui sommes parfois si angoissés par rapport au futur, nous qui nous posons la question fondamentale : qu'allons-nous devenir ? Quand on voit la situation de sa propre vie, comme je le disais tout à l'heure, on a une impression de déréliction, que tout se détériore, et qu'on est pratiquement obligé de mettre en pratique cette expression un peu dure "marche ou crève". Le futur serait-il cette espèce d'obligation de marcher sans se poser de questions, et surtout, de ne pas nous arrêter en chemin, sous peine de nous faire avaler par la machine, broyés par ce monde et par cette société ? On cherche alors des solutions dans des idéologies, des messianismes politiques, on cherche à engendrer des enfants bien sûr, mais "faisons-nous" des enfants ou accueillons-nous les enfants qui nous sont donnés ?
Les sept frères dans le Livre des Maccabées vivent à peu de choses près la même déréliction que la nôtre. Je dirais même qu'ils ont le même sentiment que les sadducéens, à la différence que ceux-ci vont ériger en termes un peu plus cyniques le fait que la Loi est la Loi, qu'ils l'appliquent et Jésus, qu'en dit-Il? Quelle solution Jésus propose-t-il à cette Loi qui semble nous enfermer ? Comme si on devait opposer, soit dit en passant, la Loi à la nouveauté. Une Loi qui enferme, une Loi stérile, des maris qui se succèdent, et après ... ? Jésus, comme les sept fils, va briser ce cercle. Dans les Maccabées, c'est le père qui est absent du texte, de la vie, de l'expérience qu'ils sont occupés à traverser, qui est cette expérience de torture, de mort. Dans l'évangile, c'est le fils qui est absent, on parle d'époux, d'épouse, de maris, de femme qui désespèrent d'avoir un fils, un enfant, et rien ne vient. Dans les Maccabées, c'est une mère et ses fils. Pas de père, on ne sait pas si elle est veuve, mais ce que l'on sait c'est par les témoignages de ses sept fils qui vont se succéder dans leur martyre, face au roi, et leur témoignage comporte un souci, une recherche fondamentale, c'est la recherche du père. Ils cherchent à parler dans la langue des Pères, ils cherchent à vivre la même expérience que leurs Pères. Eux ont compris que cette vie après la mort trouve son enracinement dans un expérience commune de salut entre des personnes qui sont mortes, il y a bien longtemps, leurs Pères à eux, quand ils disent "pères", ils parlent des fils d'Israël qui ont fait l'expérience de la sortie d'Egypte, qui ont erré dans le désert, qui ont douté, qui ont remis en cause cette promesse de Dieu qui était de les faire rentrer dans la Terre Promise, et qui eux-mêmes n'y ont pas eu accès, car aucun de ceux qui sont sortis d'Egypte n'ont vécu l'entrée en Terre Promise, aucun, même pas Moïse. Quelle expérience de reproduire ce que les Pères ont vécu, en disant qu'ils sont prêts à ne pas rentrer dans la Terre promise actuellement, mais tout en sachant que c'est la vérité, et qu'ils acceptent à avoir la même confiance, la même espérance dans le Seigneur, malgré les tortures et la mort.
Aussi, cette recherche d'un père, pour ces fils, de leur père, en fait, va aboutir à la découverte du Père. C'est même plus précisément la mère qui va faire cette découverte, cette mère qui va dire des paroles très belles parlant à Dieu en disant que ces enfants, elle les a reçus, disant même qu'elle ne sait pas qui les a enfantés (ce n'est pas par pudeur, elle sait très bien comment elle leur a donné la vie), mais cette recherche du véritable père a ouvert les yeux de cette femme lui faisant découvrir que le seul Père véritable est le Créateur, et que c'est Lui qui dans le secret de l'origine a insufflé son haleine de vie à ces petits êtres de chair. L'acceptation de ne pas être nous, en tant qu'humains, d'être "le père", celui qui engendre, maître de tout, maître du passé comme du futur, maître de notre avenir et de notre destin. Ces fils effectuaient une sorte de descente dans le souvenir, dans les origines, et ils en remontent découvrant leur filiation véritable, découvrant que Celui qui est à l'origine est le même que Celui qui va les accueillir dans quelques instants, après leur mort.
C'est peut-être ce qui manque aux sadducéens, et c'est peut-être ce qui nous manque à nous, à notre société, plutôt que de garder un discours stérile et fermé, de poser des questions dont nous savons pertinemment que personne ne pourra apporter de réponse satisfaisante, c'est ce que font les sadducéens devant Jésus : "De qui sera-t-elle la femme ?" De qui ... Comment ?
Frères et sœurs, la question de la résurrection est-elle véritablement la question du "comment" ? Notre intérêt ne va-t-il pas trop du côté du "comment" de notre résurrection alors que nous devrions nous intéresser aux origines de la résurrection ? Je crois que s'il y a crise de la paternité, de la filiation comme on dit maintenant, cette crise est liée aussi à la crise de la résurrection. Comment peut-on croire à la résurrection, si nous ne faisons pas nous-mêmes dans notre vie, dans notre cœur, cette expérience d'être fils de Dieu, fils de la Résurrection. Quelle réponse Jésus va-t-Il donner aux sadducéens ? Il ne répond pas à leur question, ce n'est pas là l'intérêt, ce n'est pas la relation entre époux et épouse qui intéresse Jésus ici dans la résurrection, mais ce qui l'intéresse c'est la relation de Père à Fils. "Oui, vous serez fils de Dieu et fils de la Résurrection".
Frères et sœurs, si nous sommes véritablement fils de notre Dieu, de notre créateur, alors nous serons fils de la résurrection. Les sadducéens avaient devant leurs yeux le Fils absent de leur parabole, ils se demandaient qui serait ce fils, de ces maris et de cette femme, et ce Fils était devant leurs yeux, c'était le Christ, le Fils de Dieu, ils ne l'ont pas vu, ils ne l'ont pas rencontré.
Méditons peut-être sur une représentation et un mot que nos Pères les premiers chrétiens ont su si bien trouver et dessiner dans les catacombes, qui est ce signe du poisson, de ce mot grec ICHTUS (poisson), qui fragmenté et démultiplié nous renvoie à notre propre origine de Jésus, Fils de Dieu, le Sauveur.
AMEN