COQUILLES VIDES ET HUILE FRAÎCHE !

Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 novembre 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


J'ai l'impression que cela fait dix ans que je prêche sur cet évangile, mais j'ai peut-être une nouvelle idée, rassurez-vous, je vais essayer !

La première association qui m'est venue en li­sant l'évangile, c'était de penser à ces aventuriers de l'extrême qui ne peuvent pas se contenter comme nous de l'air ordinaire, de la vie ordinaire, même si je vais y revenir (nous sommes peut-être nous aussi des aventuriers), mais qui ont besoin de brûler leur huile dans l'extrême, au bout, l'ultime. Je pense aux contemplatifs, je pense à Gérard Dabauville qui tra­verse le Pacifique à la rame, ça ne sert à rien. On lui a demandé d'ailleurs à la fin : "Alors, vous avez gagné ?" et il a répondu par cette phrase qui m'est revenue en lisant l'évangile, qui n'a rien à voir, mais enfin, peut-être quand même : "Non je n'ai pas vaincu le Pacifique, il m'a laissé passer !" ce qui est tout à fait différent. Et je pense à ces gens qui pour vivre sont obligés d'aller à la frontière de la vie comme pour mieux l'éprouver, une espèce d'intensité sans laquelle ils ne peuvent vivre. Il y aurait en nous, (je cherche ce que signifie l'huile), il y aurait en nous cette nécessité d'une intensité sans laquelle nous ne pourrions vivre et sans quoi nous étoufferions. Et nous avons souvent le sentiment, nous, non pas les "aventuriers de l'Arche Perdue", mais de la vie ordinaire tout aussi difficile d'ailleurs que de courir après des trésors cachés, et de vaincre les lames du Pacifique dans la vie conjugale ou dans la vie fraternelle, il y a ce qu'il faut comme lames de fond, nous, les aventuriers de la vie ordinaire, nous avons le sentiment parfois de ne pas trouver avec, ou autour, l'intensité qui nous est néces­saire, et nous avons l'impression peut-être, et d'étouf­fer et de mourir tout doucement, ce qui provoque sou­vent des crises, parce qu'on a le sentiment à ce mo­ment-là que les autres vous ont piqué l'intensité, ou vous ont piqué l'air, comme on dit : "tu m'étouffes, tu m'empêches de respirer", on le pense, on le dit, c'est du même ordre. On ne trouve pas l'huile qui est né­cessaire pour que notre vie non pas se consume, mais s'allume, soit lumineuse.

J'ai associé par rapport à l'évangile, et j'ai ré­fléchi à ce que c'était ces vierges sensées et ces vier­ges sottes. Les premières, elles pensent, les secondes, si j'en crois l'étymologie, elles sont molles, elles sont ralenties, elles sont ramollies. Il faudra trouver un sens à tout cela.

Vous connaissez l'histoire, remarquez bien que les sottes, les molles, les ramollies, elles sont parties sans huile, mais elles ont la lampe, parce qu'il faut suivre pas à pas l'enquête policière. Elles ont la lampe, mais elles n'ont pas pris d'huile en réserve : premier indice ; deuxième indice : toutes dorment, pas de problème, il n'y en a pas une plus sage que les au­tres qui veille comme les marmottes dans la monta­gne, elles s'endorment toutes et elles se réveillent toutes au moment où vient le Bien-Aimé, même les molles. Et puis, on lit, on lit, la fin est terrible, puis­que cette phrase qui m'a sauté aux yeux : "Je ne vous connais pas !" Cela veut dire qu'on est reconnu à l'huile, si j'en suis l'indice, non pas à la lampe, puis­que toutes ont la lampe, mais celle qui n'ont pas d'huile ne sont pas reconnues. Alors, pendant le camp que j'ai fait avec les jeunes, j'ai relu la parabole des talents, qui suit immédiatement le texte de ce jour, je ne vous la relis pas mais simplement la fin qui est aussi terrible que l'autre, celui qui n'avait qu'un talent, qui l'a enfoui, et qui l'a rendu plein de terre au Maître en disant : "C'est à toi". Et le Maître ne contredit pas ce troisième serviteur, il lui dit : "Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que je ramasse où je n'ai rien répandu, tu aurais dû placer mon argent chez les banquiers, je te connais, mauvais serviteur, je sais qui tu es !" Et il est précipité hors de la vue du Maître. Il y a qu'une chose que Dieu ne peut pas changer apparemment, c'est l'opinion qu'on a de Lui, il y a une chose que le Maître ne peut pas modifier dans le troisième serviteur, c'est l'opinion qu'il a concernant son Maître qu'il juge comme dur, et sans cœur. Et le Maître ne change rien, il dit : "Je suis ce Maître dur que tu crois que je suis. Point ! Passe à côté ! "

Donc, il y a quelque chose, et l'on pourrait dire en paraphrasant la parabole des talents : les vier­ges molles ou ramollies finalement, elles auraient pu dire au Maître : "Nous pensions que tu ne viendrais pas, c'est pour cela que nous ne t'attendions plus, c'est pour cela qu'on n'a pas pris le soin de prendre de l'huile pour se faire reconnaître de toi". Mais qu'est-ce donc que cette huile ? Je parlais d'intensité tout à l'heure, de ce qui anime au sens profond du terme, quelque chose qui nous remplisse tellement, qu'il nous est permis de la consommer, de la brûler, de voir clair par sa lumière, d'aller plus loin, comme une réserve d'une espèce de vie que nous allumons, et c'est à cette flamme, de l'huile, que nous sommes connus et reconnus, sinon, nous sommes comme les fioles, nous sommes vides. J'ai réfléchi aussi au vide et au plein : les lampes sont vides ou pleines, elles sont pleines de cette huile qui doit brûler tout au long de la vie, c'est notre vie, c'est ce que nous y faisons, c'est ce que nous donnons. Elles sont soit remplies, soit vides. Nous, nous avons l'impression d'être très pleins, de tas de choses, nous sommes remplis de soucis, nous sommes remplis du monde, nous som­mes inquiets pour les uns et les autres, nous sommes inquiets pour nous. Et je me suis dit que finalement, la maladie psychique, la maladie spirituelle, la mala­die, c'est quand nous sommes absolument remplis de l'inquiétude et d'un souci de nous-mêmes et des au­tres.

Mais je crois en fait, que ce remplissage nous rend vides, car en fait, c'est un faux remplissage, nous sommes tellement préoccupés, nous sommes telle­ment tourneboulés par nos affaires que nous ne com­mençons pas à les penser, mais nous tournons en rond comme des mouches qui se cognent et nous enveni­mons notre pensée, nos rumeurs, nos murmures, nos reproches intérieurs les uns aux autres, et finalement, nous croyons nous remplir, mais nous nous remplis­sons de vent mauvais, de vent malin, qui faisant un peu de bruit dans notre maison intérieure nous donne l'impression et le sentiment que nous sommes pleins de choses importantes, blessantes et douloureuses, mais en fait, nous sommes tout vides, parce qu'il n'y a pas de place, il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de vie, c'est une espèce d'automatisme qui se met en place en nous et nous sommes tellement remplis qu'il n'y a pas une place pour autre chose et nous sommes vides de tous ces vents qui passent, qui nous renversent, qui nous blessent, et qui ne nous font pas vivre. Nous avons donc l'impression d'étouffer, car finalement les choses qui nous remplissent, ces mauvaises huiles pourrait-on dire, ces préoccupations immédiates qui sont toutes fondées, mais ce qui n'est pas fondé, c'est la place qu'elles ont prises en nous. C'est bien sûr que nous sommes soucieux du monde, de nos familles, de nous-mêmes, de notre corps, de notre santé, de notre épanouissement, mais cette préoccupation est devenue telle qu'elle a rempli tout l'espace intérieur, toute la lampe, et qu'en fait, nous ne sommes plus rien, nous ne sommes plus que cette préoccupation-là. Moi je comprends Dabauville quand il lâche tout, femme enfants, cochons et le reste, et qui va tout seul dans le Pacifique pour enfin rencontrer Dabauville, que ce soit spirituel ou pas, on s'en fout, mais cet homme, un moment, il a voulu brûler pour lui-même l'huile qui était en lui, il a voulu se dégager de ces montagnes du quotidien qui envahissaient son horizon et qui au bout d'un moment l'empêchaient de vivre et de brûler une fois pour toutes, quelque chose qui est en lui et qui n'est qu'à lui et grâce auquel lui au moins il pourra se reconnaître, et je pense que Dieu le reconnaîtra aussi, lui le rameur.

Il est possible que nous nous reprochions fi­nalement, presqu'à notre insu, les uns les autres dans la vie que nous avons à mener, dans les engagements que nous avons pris, que l'autre a pris une telle place en moi, que les autres ont pris une telle place en moi parce que je leur ai laissé prendre cette place, que je les ai laissés me remplir au point que maintenant, je suis envahi de l'intérieur, par ce qu'ils ont, par ce qu'ils veulent, par ce qu'ils ne veulent plus etc... et que ce n'est pas mon huile que je brûle mais quelque chose que j'ai pris d'eux et qui n'est plus à moi. Moi, j'ai l'impression qu'il y a une perversion dans la reli­gion qui n'est pas dûe à la religion elle-même, mais que nous avons induit. On nous dit qu'il faut donner, qu'il faut être généreux, on a tellement donné, qu'on s'est donné soi-même et qu'il n'y a plus rien maintenant, que des coquilles. Comme si on avait compris la phrase "donnez, donnez, ce qui renonce à vous-mêmes", mais c'est le tentateur qui dit ça au début de la Genèse. Le serpent dit à Eve :"vas-y, donne-toi, donne tout, tu verras, tu auras bien mieux après". La tentation c'est de dire :"videz-vous, comme on vide une baignoire, et vous verrez, ça ira mieux après, vous serez si vides". Et j'ai même le sentiment que votre péché, qu'est-ce que c'est que le péché finalement ? c'est ce qui à l'intérieur de nous fait comme le siphon de la baignoire, nous vide de nos substances vitales, alors évidemment, la machine continue à marcher comme sur son élan, mais en fait, elle fonctionne par habitude, et si nous arrivions devant Dieu à ce moment-là, il ne verrait rien, il ne verrait qu'une coquille vide, il verrait bien la forme de Jean-François, mais rien à l'intérieur, et il risquerait de dire : "Je ne te reconnais pas, je ne sais pas où tu es, je ne te vois pas !" Pour que nous arrivions devant Dieu,( car nous avons par rapport à Dieu une sorte de démission, crainte, renoncement à soi, etc, etc, etc... toute une forme un peu débile de spiritualité que je n'aime guère, et qui fait que nous sommes des coquilles qui devons nous cogner, pardon, nous aimer les unes les autres, oui, mais aussi nous cogner les unes les autres !) mais pour qu'il y ait quelqu'un, il faut qu'il y ait quelque chose à dire, il faut qu'il y ait de l'huile, qu'il y ait quelque chose à brûler, il faut que nous soyons remplis non pas uniquement de ce que les autres pourraient nous donner et qui remplacerait nos vides intérieurs, mais d'une attente, par exemple. Qu'est-ce que c'est qu'attendre ? Attendre, c'est justement être plein en avance de la venue de quelqu'un qui compterait plus que tout au monde pour moi ; l'espérance, ce n'est pas être là cloué, passif, l'espérance c'est une forme active de vie qui fait que je mets tout en ordre pour être aux aguets, en alerte et ne jamais désespérer, et ne jamais accepter que l'impatience ou l'indifférence ne me laissent m'arrêter sur le chemin et me disent finalement : je cesse d'être actif, je cesse d'avancer, je cesse de vivre.

Auparavant, c'était pratique d'avoir autour de soi des gens qui n'aimaient pas la religion, ce qu'on appelait les athées, les mécréants, les vilains, parce qu'ils posaient des questions qui nous excitaient, nous obligeaient à regarnir nos fioles d'huile. Mais actuel­lement, après les questions de l'incroyance, nous avons les non-questions de l'indifférence, cela se dilue, nous ne sommes pas tellement excités par le monde extérieur, nous ne sommes pas tellement obligés de remplir de nouveau nos fioles, pourtant, nous sommes là effectivement pour tenter d'offrir nos lampes à huiles pour qu'elles se remplissent de nouveau de cette huile qui nous permettra d'attendre. L'huile c'est à la fois ce qui nous permet de vivre et de veiller pour attendre, c'est cela le symbole de l'huile. Alors, évidemment, lorsque nous avons l'impression d'être alourdis, fatigués, courbaturés par le péché, c'est que nous sommes mal remplis, l'huile est rance, pour parler autrement, elle ne brûlera plus.

Et voilà ce qu'est l'expérience de miséricorde, de réconciliation qu'on ne cesse de répéter inlassa­blement dans l'Église, c'est de vider cette huile an­cienne, de vous regarnir comme on regarnit une belle lampe, n'est-ce pas d'une huile plus fraîche, plus odo­rante, pour que la flamme en brillant vous donne l'en­vie et le goût d'être en attente de Dieu. A ce moment-là, on découvrira qu'il est déjà là, qu'il est déjà en route, en action, qu'il a déjà commencé, et que cette huile c'est déjà une partie de lui-même, dans les sa­crements, dans l'Église et que c'est un début, un mor­ceau de Dieu déjà livré pour nous. Mais Dieu ne peut se donner qu'à quelqu'un, qu'à des lampes garnies, pas à des coquilles vides. Et il y a une mauvaise façon de comprendre le message évangélique qui est de croire qu'en se vidant, on est plus proche de Dieu.

Je crois que le Christ, et je terminerai par là n'a jamais été aussi plein de Lui et du Père, para­doxalement, que sur la croix. Que bizarrement, alors que lorsque le Christ a donné son sang, qu'il s'est vidé de son sang pour parler dans la même métaphore, il remplissait le monde de cette présence du Père qui se rendait plus que jamais auprès de chaque homme an­nonçant son Salut. C'est paradoxal, mais c'est dans cette notion de vide et de plein dans lequel nous sommes. Peut-être avons-nous mal compris ou mal entendu ce message d'évangile, ou peut-être a-t-il induit nos penchants d'indifférence, de paresse, de démission, donc de mort, et cette mort-là, voilà le péché. Ce que nous devons confesser, ce n'est pas de mettre son doigt dans son nez, ce n'est pas de mal agir, oui, aussi, mais ce sont les complicités avec la mort. Voilà la réconciliation, c'est ce qu'on doit dire dans le sacrement de réconciliation, nos complicités pas toutes connues de nous, pas toutes bien comprises, mais Dabauville, quand il part sur le Paci­fique, il n'est pas complice de la mort, il veut la com­battre. Je ne dis pas qu'il a raison, mais en apparence, il s'en approche de plus près pour mieux témoigner de la vie qui est en lui, quitte à risquer sa vie. Mais comme le disait récemment quelqu'un : "en croyant oublier la mort, on en oublie aussi de vivre et je crois que c'est vrai. Je crois que la perspective de la mort non pas dans sa face sale, malsaine, sournoise, mais la perspective de la mortalité qui est la nôtre, et donc du message d'immortalité qui s'y accroche, excite notre appétit de vie qui souvent trouve l'occasion de s'étein­dre, de s'arrêter, de démissionner, et là est notre com­plicité morbide avec la mort.

C'est là notre péché. Quand vous vous confes­sez, vous avez à essayer de creuser avec le confesseur non pas la surface morale de vos comportements, mais de comprendre à quel point quelque chose en vous qui vous a rempli comme une huile mauvaise vous a empêché d'être frais et disponible pour atten­dre.

Alors, frères et sœurs, nos lampes sont vides et si nous sommes venus, c'est parce que nos lampes étaient vides, et donc, si elles sont vides, il faut que nous le disions à Dieu, que nous lui offrions l'intensité de notre attente, notre appétit qui ne se trouvera satis­fait que lorsque Lui sera là et non pas les imposteurs, et ceux qui leur ressemblent !

 

 

AMEN