L'IMAGINATION DE LA SAINTETÉ

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 novembre 1998)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Voilà une question mortellement ennuyeuse. La question des pharisiens m'ennuie, et j'es­père, vous aussi, car elle ne m'intéresse pas. Je n'ai pas eu sept femmes, donc je n'aurai pas ce pro­blème particulier au Paradis, autant pour vous en fait, et à moins que quelqu'un dans l'assemblée (mais je ne demande pas qu'il ou elle se lève) ait eu sept maris ou sept femmes, le problème ne nous concerne pas vrai­ment. D'ailleurs on aurait pu choisir quatorze au lieu de sept pour être sûr que cette question reste bien théorique et donc non vivante. Le problème est posé de telle manière qu'on ne puisse pas y répondre, on est d'emblée dans une problématique pratiquement close, voire stérile, à moins d'aimer ces discussions rhétori­ques de haute volée, la question posée comme telle par les pharisiens ne nous intéresse pas. Il nous faut le reconnaître.

Peut-être que vous espériez changer de parte­naire au Paradis, mais je ne peux pas vous donner l'assurance. En fait, votre femme sera peut-être meil­leure ou votre époux aura retrouvé les qualités que vous lui avez cru connaître au début, qualités qui se sont évanouies au cours des années. Mais tout cela relève encore de l'imaginaire. Et justement c'est d'imaginaire dont je veux parler. Je crois en fait, que contrairement aux apparences, les pharisiens man­quent fondamentalement d'imagination. En ce qui concerne la mort et la vie, il y a une troisième voie qui est d'imaginer la vie. Lorsque justement cette vie s'acharne à lutter contre toutes les formes de mort auxquelles elle est confrontée. La vie, c'est cette ca­pacité de voir à travers même ce qui semble la tuer, et voir plus loin, de voir à travers la mort. Il y a une sorte d'ingéniosité, d'inventivité dans la vie qui nous permet de voir à l'avance, avant que nous mourions, que la vie porte en elle un germe de dépassement et de résurrection.

Je vais simplement faire une petite parenthèse cinématographique habituelle dans la page de publi­cité que nous accordons au cinéma dans cette paroisse : "La vie est belle". Je m'en suis voulu de pleurer au­tant et j'en ai encore les larmes aux yeux. Benigni, metteur en scène et acteur dans son propre film, s'est beaucoup inquiété, à juste titre, de la réaction qu'il allait provoquer auprès des survivants de la Shoah. Il a demandé aux ressortissants juifs des camps de concentration s'il avait le droit, et c'est ça qui m'inté­resse, de traiter ainsi ce sujet. Et tous les juifs et les rescapés des camps à qui il a montré en premier le film et il raconte dans une interview qu'il avait réuni 350 personnes, fils ou ressortissants eux-mêmes et qu'il avait eu un moment d'angoisse, le plus terrible de sa vie, et qu'à la fin du film, pour ceux qui l'ont vu, peut-être vous comprendrez, il y a eu d'abord un long silence qui a été suivi de très longs applaudissements. Sans commentaire. Et pourtant c'est incroyablement aberrant de nous faire croire qu'on peut faire croire à un enfant qu'un camp, c'est un jeu. Mais il y a à un moment donné, alors qu'il ne connaît pas un traître mot d'allemand, qu'il se propose comme interprète, il se met à côté de l'officiers SS qui explique aux arri­vants du camp les règles du camp, et Benigni le prend au mot, et il explique, lui les règles du jeu, c'est-à-dire qu'il explique à son fils qui est là, avec les mêmes termes et la même intensité vocale que c'est un jeu et qu'il faut gagner. Et à la fin, ils vont gagner : l'enfant est vivant, et d'ailleurs ce n'est pas directement son histoire, mais il s'est inspiré du scénariste avec qui il a fait le film et qui raconte l'histoire d'un enfant qui a effectivement été un rescapé, événement extraordinaire.

A tout moment, on se dit : "c'est impossible, mais c'est génial", c'est-à-dire qu'il faut que nous voyions le tragique en face, le drame : 25000 morts, aucun de vous ce matin n'en peut mesurer l'intensité, et 25000, ce n'est que le début, catastrophes naturelles même pas dues à la violence des hommes. Il y a quel­que chose d'abstrait dans le drame, dans le mal, dans la mort dont on ne peut rien dire, on ne peut qu'agir, quand on le peut d'ailleurs. Mais il y a quelque chose qui nous cloue le bec, qui nous empêche de parler, qui tue la vie en nous et qui nous dit : "je n'y suis pour rien, je ne sais pas quoi faire", c'est-à-dire nous n'avons jamais rien à dire sur la mort, rien, c'est la fin de toute parole. Ou alors les paroles que nous dirons au sujet de la mort sont du style de la question des pharisiens : "est-ce pour avoir l'air de combler ce vide que la mort impose à nos paroles, que nous posons ce genre de question".

En fait ce qui nous intéresse, nous, vivants ici, c'est comment les vivants vont survivre ou comment la vie lutte de façon permanente ou quels moyens elle trouve, par quelle ingéniosité elle se défend contre la mort qui sans arrêt l'assaille. Ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas que nous parlions de mort, nous ne par­lons pas de mort, nous parlons de la vie qui lutte, cela nous intéresse davantage. Et en fait la plus belle chose du monde, pour ma part, c'est la façon incroyable dont chacun de nous invente la lutte dans sa vie contre la mort qui la menace.

Il y a des gens qui ont plus ou moins d'imagi­nation, et il y en a qui ont des imaginations incroya­bles. Et ce qui nous agace, ce n'est pas tant un dis­cours sur la mort à la manière des pharisiens, mais c'est la façon dont la mort pourrait s'assurer une sorte de victoire définitive, qui plante son étendard en di­sant : "je t'ai eu, je suis vainqueur". La vie est plus subtile, elle invente quelque chose, elle invente quel­que chose qui n'est pas d'aller contre la mort qui est ce rien, mais qui est de la traverser, elle est toujours là, elle ne la nie pas, mais elle la traverse, elle lui donne même un sens, c'est en ça qu'elle n'est pas très loin de l'humour, pas très loin du jeu, parce que la vie est invention incessante d'amour, cet amour qui à son tour éveille à l'amour de la vie. Vous comprenez bien que quand nous parlons de la vie, nous parlons vrai­ment de la vie en tant qu'elle se célèbre elle-même, ce que nous célébrons aujourd'hui avec Dieu, c'est ça et non pas ces formes de mort résiduelle que souvent nous cultivons en nous-mêmes et qui sont des façons de mourir avant terme. Évidemment commencer à vivre, c'est sans arrêt prendre le risque d'être touché, d'être rattrapé par ces formes de mort. Il y a des for­mes de vie que nous avons qui sont déjà la mort, il y a des formes d'enterrement intérieur, psychique, spiri­tuel, inconscient ou conscient, qui font parfois de nous des morts vivants sur cette terre et qui sont d'ailleurs le meilleur hommage que l'on peut rendre au diable. Nous sommes déjà morts, il ne peut plus rien faire. Et il y a des vies spirituelles qui en ont vraiment le goût de la cendre, j'en suis convaincu.

Moins nous nous risquons à vivre, plus nous acceptons que la mort nous ait touchés et ait déjà at­teint la vie. Dans la vie, il y a quelque chose de ris­qué, sans arrêt, c'est pour ça que c'est très difficile, et d'imaginer et d'aimer et de vivre. Sans arrêt nous nous élançons dans l'existence, nous prenons le risque d'être rattrapés, d'en souffrir, il y a quelque chose d'inéluctable qui fait que souvent nous préférons une sorte de vie, j'allais dire, plus enkystée, mais qui nous fait mourir. Donc je parle bien de la vie qui prend le risque de vivre et qui prend le risque de vivre parce que cette vie effectivement, non pas affirme une force, une puissance que nous découvrions au fur et à mesure contre la mort, elle aura le dernier mot, certes pas apparemment, mais elle aura le dernier mot.

Par contre ce qui va se passer, comme cela s'est passé dans l'histoire que nous raconte Benigni, ou ce qui se passe dans nos vies, c'est que des hom­mes et des femmes ont inventé des solidarités, des sauvetages, vont développer comme peut-être jamais ils ne l'ont fait auparavant, mais ça ne justifie pas ce qui s'est passé avant, vous le comprenez bien, mais ça donne un sens à la façon dont la vie est finalement toujours plus forte en dernier lieu. De même que Be­nigni, dans le rôle qu'il incarne dans ce film, fait croire à cet enfant, mais les enfants ne sont pas dupes, ils ne sont pas dupes, ils savent bien qu'un jeu, c'est un jeu, et quand l'enfant met en scène avec des pou­pées un drame de sa famille, il sait bien que "c'est pour rire", quelle expression n'est ce pas ? C'est sur cette autre scène théâtrale et par l'imagination que l'enfant va se donner les moyens non plus de subir, de s'écraser, de mourir parce que ce qu'il a vécu était insupportable, mais de rester ce vivant parce que, par l'imagination et par la vie qui la sert, il va pouvoir la traverser.

Les pharisiens n'ont aucune imagination dans la question qu'ils développent et se refusent même en essayant de s'accrocher à des théories extrêmement solides et rigides, quelque chose d'après. La façon dont Jésus répond, je ne sais pas si vous avez com­pris, moi je n'ai pas très bien compris, cela nous laisse un peu perplexe, il y en a qui se marient, il y en a qui ne se marient pas, on est des fils de Dieu, on est des fils de la Résurrection, oui, ça n'a pas l'air de répondre directement à la question des Pharisiens, c'est comme si Dieu nous disait, comme si Jésus leur disait : "j'y réponds sans répondre, il est des choses que vous ne saurez pas dès maintenant, mais Je vous demande d'inscrire dans votre vie un quelque chose qui la ren­dra victorieuse de la mort. Pour l'instant, vous êtes des vivants et vous vous inquiétiez des vivants". C'est pour cela qu'il y a des questions théoriques que nous soulevons souvent entre nous qui ne sont que des prétextes à stériliser et notre pensée et notre vie.

Mais il y a des questions dans lesquelles nous sommes vraiment concernés, il y a des questions qui ne sont que des paravents, que des prétextes pour ne rien dire, pour finalement ne pas accepter que la mort nous impose le silence, et nous n'acceptons pas qu'il n'y ait que ce silence. Alors la seule solution, c'est dans l'interaction qu'il y a entre Dieu et nous, aujour­d'hui et à tout moment Dieu ressuscite, ressuscite, re­met à jour, re vivifie ce morceau de vie fragile qui est en nous.

Je fais une petite parenthèse : on considère souvent que la sainteté, c'est une sorte d'état, une au­réole fixée par des boulons dorés, bien solides, sur une personne dont on a déclaré qu'elle est sainte, il y a les saints et puis il y a les "pas saints", comme on dirait, ou il y a les potentiellement saints. Là il y a une grande assemblée de potentiellement saints. Mais il y en a qui vont réussir à franchir la barrière, ils auront l'auréole fixe, et d'autres non. Il me semble, après m'être analysé longuement sur la sainteté et sur la vôtre, que je me suis aperçu récemment, très récem­ment qu'il y a des gens avec qui j'étais saint et d'autres avec qui je ne l'étais pas du tout. Il y a des gens qui ont le don, quand je les rencontre, de me rendre saint à leur contact, et d'autres qui s'arrangent pour que je ne le sois pas, ou inversement, c'est-à-dire la sainteté n'est pas une sorte d'état, une forme intérieure qui est à l'abri de toute rencontre, mais elle est suscitée, elle est imaginée, elle est réveillée dans une relation avec tel ou tel. Il y a des endroits où vous êtes incroyable­ment saints. Ce n'est pas forcément en famille, c'est un autre problème, c'est pour cela qu'en général on ne se voit pas bien en famille, mais il y a aussi des saints en famille. Et il y a aussi des morceaux de sainteté, il y a des gens à des guichets de poste qui peuvent être des saints, j'en ai vu récemment, c'est-à-dire qui dé­veloppent une humanité qui dépasse le guichet, et c'est difficile. Ou des gens qui, dans leur métier, aussi étranger que puisse être ce métier par rapport à l'évangile, développent une présence, une écoute, une capacité qui relève de la sainteté. Et je me dis souvent d'ailleurs que la sainteté n'est pas le propre de l'Église, il y a beaucoup de gens hors de l'Église qui n'ont pas eu besoin comme nous d'être à l'Église pour être saints, mais qui s'en passent bien mieux que nous. C'est-à-dire que l'Église, c'est fait pour ceux qui n'y arrivent pas, comme nous. Là je plaisante, ce n'est pas vrai.

Il y a des gens qui, effectivement bénéficient d'une grâce ou vivent une sorte d'humanité, vous en avez rencontré comme moi, qui, lorsqu'on est aux aguets, qu'on la guette, témoignent d'une sorte de qualité intérieure, qualité spirituelle, pas simplement une qualité humaine, une qualité spirituelle qui vrai­ment s'appelle la sainteté. Et je crois qu'il y a des moments, des endroits, des relations où nous déve­loppons en nous, chacun de nous, ce que nous serons réellement, ce que nous devrions être. Alors c'est vrai que nous ne sommes pas dans toutes nos relations et dans toute notre vie, que ce n'est que par ébauche que nous commençons à être saints.

Mais c'est cela la responsabilité que Dieu nous donne les uns aux autres, en nous faisant les uns et les autres, frères et sœurs. Ce que Jésus n'arrive pas à atteindre avec les pharisiens, dans l'évangile, c'est qu'Il n'arrive pas à leur faire dépasser le cadre rigide dans lequel ils se sont enfermés qui est une sorte de rhétorique mortelle alors qu'une femme, une péche­resse, un pécheur en rencontrant Jésus, se trouvait transformée, assaillie par ce germe de sainteté qui va d'emblée exploser dans la rencontre avec Jésus. Et c'est ça, ce que nous devons vivre, les uns et les au­tres, et qu'est-ce que c'est que l'Église au sens large du terme, c'est de multiplier les occasions que nous au­rons les uns et les autres de développer ces petits éclats de sainteté qui commencent à germer en chacun de nous. Et c'est la vocation à laquelle nous sommes conviés, c'est ce qui nous rend vivants et c'est ce qui nous oblige d'être ingénieux, c'est-à-dire dans chaque rencontre, dans chaque situation humaine, intérieure avec Dieu ou entre frères et sœurs, il nous faut inventer une forme de relation dont le souci est de dire : "comment vais-je faire pour faire grandir ce début de sainteté que j'entr'aperçois dans l'autre ?" Et si nous sommes là, recevant Dieu, c'est pour nous donner, nous redonner, la capacité et l'espérance, non pas finalement tant pour nous-mêmes, ce qui serait à mon avis une fausse dérivation et un peu une façon de tuer le don que Dieu nous fait, mais de reprendre le chemin de faire germer la sainteté dans l'autre, dans le prochain. Et d'ailleurs en la faisant germer dans le prochain, je la fais germer en moi, car en général ce n'est jamais sans retour.

Alors, frères et sœurs, ce petit garçon qui a vécu le camp de concentration, ce n'est pas qu'une invention imaginaire de Benigni. Primo Lévi, un grand homme, un rescapé également, italien juif, qui raconte dans un des plus grands livres qu'on ait écrit sur ce sujet, qui s'appelle : "Si c'est un homme", dit un matin, alors qu'ils sont nus et que le clairon a sonné et a rassemblé tous les déportés dans la cour où ils ont été déportés, nus, pauvres au-delà de tout, dit et il l'écrit dans son livre : "et si ce n'était pas vrai ?", si ce n'était pas vrai. Et Benigni dit que Primo Lévi qu'il a connu avant qu'il ne meure lui-même, qu'il a été beaucoup inspiré par cet homme qui était comment dire ? qui n'était pas sorti de cet enfer, il le portait en lui, comme d'autres d'ailleurs, mais qu'il y avait en lui une forme de décalage, ce que l'on appelle l'humour, une sorte de distance qui faisait que les choses, dans leur côté infernal, dans le côte du mal, n'était pas le dernier mot, mais il y avait toujours quelque chose qui, dans la pensée de l'homme, permettait de voir plus loin et de voir à travers.

Ce "voir à travers", c'est la Pâque, c'est la Pâque, c'est la Résurrection. Si nous sommes là c'est que nous commençons à voir à travers et que nous voulons voir à travers. Mais pour ça il faut de l'imagination, même de l'imagination spirituelle, non pas de savoir comment nous allons vivre les uns, les autres, en tant que maris et femmes au Paradis, ce n'est pas imaginer comment nous allons vivre, c'est imaginer comment ma vie aujourd'hui déjà victo­rieuse de la mort, de ma mort.

 

 

AMEN