ASSIS À TA PORTE
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (10 novembre 1996)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
J'ai envie de parler de Dieu, de ce qu'Il est, des ses mœurs, de ses habitudes, bref de la manière dont Il se comporte. En quelque sorte, au tout début du monde, on pouvait croiser Dieu au hasard des chemins. J'allais dire ce qu'Il était, sa présence, c'est comme un parfum qu'on pouvait respirer à tout moment sous l'arbre de Vie, sous les arbres de Vie. Et Adam, vous savez c'est comme une femme qu'on aime, on s'éloigne un peu pour mieux ressentir sa distance, puis on revient plus heureux de la découvrir davantage plus belle encore. Je pense qu'entre Adam et Dieu il y avait cette espèce de promenade au hasard du jardin, au hasard des bruits, au hasard des parfums pour se réjouir, vivre totalement cette présence, c'est pour cela que Adam et Dieu se promènent tous les deux dans le jardin.
Et puis vient un moment dans l'Ancien Testament, un moment plus crucial, un moment plus ardent, plus pur d'une rencontre et d'un face à face entre Dieu et l'homme, d'une rencontre entre le Peuple d'Israël et Dieu, à travers des théophanies, à travers des bruits, à travers des révélations de ce qu'Il est. Mais Il ménage toujours des révélations plus intimes, des moments plus confidentiels, ne serait-ce qu'avec Moïse où Il demande simplement de se déchausser pour que Dieu dise son Nom, car on ne peut entendre le Nom de Dieu que pieds nus, apparemment, parce qu'il y a des choses qui se font ainsi comme cela, un peu de contact de chair à chair, de cœur à cœur. Et puis Il ira plus loin dans cette rencontre, cette révélation.
Il va falloir Jacob pour que dans une étreinte, à la fois combat, amour, Il se détache ou l'homme se détache de l'homme en quelque sorte qui lui colle à la peau et que l'homme en sorte blessé, comme gardant dans son corps l'absence de Dieu. J'aime l'idée que Jacob qui boîte, comme nous qui sommes pécheurs, gardons en nous la trace de Celui qui nous manque. Et puis tout au long de l'Ancien Testament ce corps à corps va se défaire. Nous allons entrer dans un nouveau type de relation, un nouveau comportement de Dieu qui est peut-être celui qu'Il affectionne le plus. C'est celui qui est décrit par ce Livre dont la phrase que je considère, en tout cas si je meurs tout de suite vous mettrez ça sur ma tombe, comme la plus belle phrase de la Bible : "Il la trouvera assise à sa porte. Celui qui La cherche dès l'aurore ne se fatiguera pas, il la trouvera assise à sa porte". C'est une image que je trouve tout à fait féconde, totale, qu'on n'a jamais terminé de méditer, de comprendre.
Dieu a cessé ses allées et venues dans l'humanité, Il les a cessées et Il se propose autre chose qui est sa manière à Lui, de rester assis à la porte de notre cœur, de notre vie, comme quelqu'un qui attend que l'autre sorte, comme quelqu'un qui prend le temps. Celui qui est prêt à se lever au moindre bruit dans la maison, celui qui est prêt et qui guette, qui entend et qui écoute et qui est attentif au bruit intérieur de la maison, mais qui attend d'être invité pour entrer. Il y a un côté mendiant, il y a un côté invisible, il y a un côté invité, il y a un côté attente de Dieu. Celui qui considère Dieu comme Celui qui se tient à sa porte, l'air pensif, mais l'air de guetter quelque chose qu'Il ne peut provoquer de Lui-même, mais que l'autre, à l'intérieur de la maison, peut provoquer et déclencher. Le déclencheur, ce sera l'homme qui est à l'intérieur. Et, j'allais dire, en même temps il y a une espèce de tranquillité dans cette rencontre, ce n'est pas de l'ordre de la peine de l'homme, ce n'est pas de l'ordre de l'effort de l'homme, c'est de l'ordre de trouver Celui qui nous attend, Celui qui se tient à côté de nous. En quelque sorte on a quitté le moment crucial, le moment définitif du face-à-face pour entrer dans une autre relation qui est d'ailleurs la nôtre, celle du Saint Esprit dans l'Église aujourd'hui, qui est celle de quelqu'un qui prévient.
Et j'aimerais réfléchir un instant sur la manière dont Dieu déploie ce qu'on va appeler la prévenance sans pour autant d'ailleurs enfreindre ce qu'est l'homme, contraindre l'homme. Il y a en Dieu une attention longue, lointaine, ancienne par rapport à l'homme et qui contient en Lui-même ce qu'Il attend de lui pour qu'en revanche, pour que dans l'autre sens, l'homme se mette aussi à l'attente. C'est intéressant, en fait il y a dans notre vie humaine, à cause de l'attente de Dieu pour nous, naissance d'une attente qui doit prendre chair dans notre propre cœur. Et si Dieu se tient à la porte de notre cœur, c'est parce qu'Il n'a pas d'autre moyen que nous couronner de liberté, que nous donner une liberté qui est de dire : "tu sais où Me trouver, mais pour cela il faut que tu ouvres ta porte. Tu sais où Je Me tiens et Je Me tiens pour t'attendre, toi, et uniquement toi, il suffit que tu ouvres ta porte pour Me trouver. Et Je viendrai vers toi, mais Je suis là, Je ne suis pas absent, Je ne suis pas lointain, Je suis simplement à un endroit que tu connais et tu peux simplement en prendre le chemin, c'est-à-dire ouvrir ce qui t'enferme pour Me trouver là même où Je t'attends avec mes bras, avec ma parole, avec mes yeux, avec tout ce qui fait que Je suis Dieu pour toi depuis le début".
Et l'idée que dans notre vie, Dieu nous attend, Dieu a prévenu depuis longtemps notre rencontre, Il l'a prévenue par des dons qui n'ont jamais contraint ma liberté. Au contraire, ils l'ont éveillée, ils l'ont accomplie. J'ai le loisir d'aller et venir dans la maison, j'ai le loisir de sortir sans le voir, j'ai le loisir de passer à côté de Lui sans le reconnaître. Mais Il est là. Il y a une obstination de la présence de Dieu dans notre vie que nous ne découvrirons vraiment qu'au moment de notre mort lorsque nous reconnaîtrons dans ses traits ce que nous avons à peine vue, que nous avons à peine croisé à travers les hommes, les femmes, non pas envoyés de Dieu, mais qui signifiaient cette présence de Dieu dans notre vie ou même de Lui-même à travers des choses qui ne semblaient pas le dire, mais qui le disaient totalement dans cette façon qu'Il a de nous attendre.
Il y a un chatoiement de couleurs, d'odeurs, de parfums, de musique qui ont prévenu cette Présence de Dieu. Et nous serons bien étonnés de dire: "Mais comme j'ai été sourd, comme j'ai été aveugle, comme j'ai été obstiné, comme j'ai été étroit de ne pas reconnaître cette présence, insistante mais si libre de Dieu, dans ma vie. Et donc il y a eu de ma part une telle étroitesse, une telle préoccupation de moi, une telle préoccupation du monde pour que je n'aie pas entendu plus librement, comme quelqu'un qui se libère du fardeau de sa quotidienneté, pour entendre plus librement Celui qui m'attendait, Celui qui pouvait me donner, Celui qui pouvait tout me faire comprendre, et plus encore me faire découvrir ce que je suis. Car Dieu, nous attendant au seuil de notre porte, nous fait découvrir que ce qui nous anime, ce qui est la vie, ce qui est la respiration, ce qui est l'énergie de mon être ne vient pas de moi. Il y a une fausse illusion de notre autonomie, de notre indépendance dont il nous faut nous convertir tout doucement dans la vie. Il faut que progressivement nous remontions à la source de notre être pour découvrir que quelqu'un se tenait là, à la source.
De même que dans un amour entre Vincent et Isabelle, il y a avant vous d'autres amours. C'est-à-dire que votre amour est à la fois cette source-torrent à laquelle vous vous abreuvez maintenant et vous sentez qu'il vient de plus loin que vous et qu'il ira encore plus loin que vous n'oseriez jamais aller et qui est de rester ensemble, d'être fidèles et de communier à cet amour. Et vous sentez que cet amour, il ne s'agit pas simplement de l'aimé ou de celle que nous découvrons, mais il jaillit d'une source plus lointaine, de plus en plus belle, de plus en plus lointaine dont nous sommes actuellement abreuvés, dont nous sommes actuellement régénérés et dont nous pouvons désaltérer l'autre. Mais c'est ça, découvrir que Dieu est à la source. Il n'est pas là comme une Loi, comme une contrainte dans un face-à-face où Il dirait : "Tu dois faire ça pour Me plaire". Il est là, à ma porte, pour me dire : "Je suis ton alpha et ton oméga, ton début et ta fin, et entre les deux, aujourd'hui même tu décides. Entre les deux, entre ton début et ta fin qui sont bien plus lointains que ta naissance et ta mort, qui sont la raison même de ta présence sur la terre, et bien entre les deux, c'est à toi, le prince de mes yeux, comme le dirait Job, de décider ce que tu fais de Moi, ta source, ce que tu fais de Moi, ta fin".
Et c'est à nous, mais quel incroyable don que Dieu a fait, en restant simplement à côté de nous pour nous donner cette liberté dans laquelle nous devons, chose infiniment difficile, décider de ce que nous avons à faire de Lui. Alors la chose la plus simple, la plus évidente, celle que nous rencontrons souvent dans le monde, c'est de l'oublier. Finalement les gens ne sont pas si athées, mais ils sont paresseux, endormis, nous sommes paresseux, endormis, aveugles sur Dieu. Comme je l'entends souvent dans les rencontres pastorales que nous pouvons avoir, les gens, ce n'est pas qu'ils manquent de foi, mais c'est qu'ils n'ont pas d'appétit ou qu'ils ne voient plus, ne sentent plus quelque chose qui oxygénerait leur spiritualité et leur âme et qui donnerait un sens à ce pour quoi ils respirent, à ce pour quoi ils se lèvent, à ce pour quoi ils travaillent en cette terre, à ce pour quoi ils peinent dans cette terre. On s'est fait en quelque sorte à une vue à court terme, à une vie qui se suffirait à elle-même, minute après minute, mais qui n'a plus l'exigence de se comprendre dans sa totalité, dans son éternité.
Le texte de la Sagesse, ce compagnonnage discret de Dieu nous ouvre à la façon dont Dieu ouvre nos yeux, dessille nos yeux sur une distance, sur une grandeur, sur ce que nous sommes, sur ce pourquoi nous sommes là, parce que nous ne sommes pas là uniquement pour être dans cette vie attachée à la terre, mais nous sommes là pour dépasser, pour franchir notre mort, pour dépasser cette mort et pour commencer et inaugurer une vie pour laquelle nous sommes vraiment faits et que Dieu prépare à l'avance depuis longtemps, la place au banquet. Eh bien nous ne pouvons pas être là en train de dire : "je fais mes petites affaires et puis on verra bien ce qui se passe après". Il y a une réjouissance qui est peut-être le sens même de la parabole des vierges sottes et sensées, il y a une réjouissance à l'avance en disant : "je me prépare à un festin, je me prépare à une rencontre, je ne suis pas encore prêt à aller ouvrir la porte de mon cœur pour le rencontrer, mais je sais qu'Il est là et je me le dis et je commence à me nourrir de cette idée de présence de Dieu à travers le corps et le sang du Christ, à travers les sacrements de l'Eglise, à travers mes frères, qui sont toujours le signe de Dieu dans cette vie pour que progressivement mon être s'ouvre à quelqu'un d'autre, à quelqu'un d'autre qui se tient pas très loin de moi et que je ne suis pas encore tout à fait prêt à rencontrer, à étreindre, à recevoir, à accueillir totalement".
Frères et sœurs, Il apparaît, pourrait-on dire, avec un visage souriant, au détour des sentiers. Plutôt que de se révéler, j'allais dire massivement, Dieu apparaît par touches progressivement, pédagogiquement, Il s'est révélé à tel moment, puis à tel autre, puis différemment encore à tel autre moment, à tel endroit. Et vous le savez dans votre vie, chacun de nous le sait, il y a des moments où ce visage de Dieu est un visage de passion, à d'autres moments un visage de joie, un visage d'attente. Mais il y a toujours, ce ne sont que des points qui préparent une rencontre plus totale, plus définitive. Et enfin chaque fois qu'il pense à elle ou qu'il pense à Dieu, elle vient ou il vient à leur rencontre.
Nous avons déjà dans notre vie à préparer sa venue, mais sans aller trop vite. Nous avons à commencer à formuler dans notre cœur ce "Viens Seigneur Jésus" qui sera le mot de l'Avent dans lequel nous rentrerons bientôt, mais sans brûler les étapes de notre propre préparation du cœur, sans vouloir L'avoir tout de suite parce que ce n'est pas Lui que nous irons chercher, attendre que progressivement une place se fasse dans notre cœur pour que ce soit vraiment Lui et non pas nos idéaux et qui, souvent, est collé à Dieu et qui empêche que nous le découvrions tel qu'Il est, Lui, bien étrange, bien différent de ce que nous avons souvent pensé de Lui.
Laissons-nous toucher par cette étrangeté de Dieu et par sa proximité qui nous laisse si libres. Est-ce qu'Il ne nous a pas tant aimés pour nous laisser ainsi capables de décider de l'oublier ou de le choisir, Lui, notre Maître et notre Bien-aimé.
AMEN