S'ASSURER CONTRE LE SALUT OU LE DÉSIRER ?
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (7 novembre 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Mais peut-être essayons-nous de trouver des excuses à ces vierges folles et en y réfléchissant un petit peu plus profondément hier sur ce que je devais vous dire, je me disais finalement : "ces vierges sages, elles ne sont pas très chrétiennes". Mais en essayant de trouver des excuses aux vierges folles, je me demandais si je n'essayais pas de me trouver aussi des excuses, car en effet l'évangile est radical : quand les vierges folles arrivent devant l'époux : "Je ne vous connais pas" et elles restent à la porte. Et peut-être que, pour moi, c'était une manière de me détourner pour dire que finalement plus ou moins bien on sera accueilli quand même par le Seigneur et l'on espère qu'il nous dira : "oui, oui, oui, Je vous connais".
Je pense qu'en fait le chef de lecture de cette parabole, c'est : "veillez, car vous ne savez ni le jour ni l'heure". Et cette parabole, il faut le savoir, s'inspire en fait de ce qui se passait aux noces juives. En effet lorsqu'il y avait eu un contrat scellé entre les deux familles, celle de l'époux et celle de l'épouse, l'épouse pendant un an se préparait dans la maison de son père à quitter cette maison pour entrer dans la maison de son mari. Et, le soir des noces, le soir convenu, l'époux arrivait dans la nuit, au son de la musique et des instruments, accompagné d'amis, il venait chercher son épouse. Tous deux étaient couronnés. L'épouse avait un grand voile et ils étaient accompagnés de plusieurs personnes, mais en tout cas de dix amis qui devaient porter des torches imbibées d'huile. Le cortège s'ébranlait, l'épouse allongée sur sa litière. On entrait dans la salle des noces. En quittant la maison de son père l'épouse avait reçu déjà une bénédiction de celui-ci et elle arrivait dans la salle des noces où avait lieu un banquet. L'époux et l'épouse étaient à la table d'honneur. Et le père ou l'hôte le plus important donnaient une bénédiction à cette épouse. Puis pendant sept jours le banquet était renouvelé. S'il y avait toujours dix amis pour être là avec les époux. La nuit de noces bien sûr se concluait par le fait que l'époux emmenait son épouse dans la tente nuptiale construite des mains du père.
Mais en disant cela, nous avons peut-être une manière de lire cette parabole en sachant que cette parabole s'inspire justement de la célébration des noces. Et en même temps cette parabole correspond peu ou en tout cas mal à ce que devrait être une bonne célébration des noces. En effet premier indice, ces amis qui en l'occurrence sont des vierges s'endorment toutes comme des rosières. On l'impression vraiment qu'elles n'ont pas grand-chose à attendre et que cette célébration des noces n semble pas les inspirer beaucoup. Mais aussi ces noces sont peut-être mal organisées puisqu'on ne sait pas du tout quand est-ce que l'époux arrive. D'ailleurs il arrive annoncé par un cri, on n'a jamais vu un époux préférer le cri, on l'entend à la limite au son des fifres et des tambourins et de la musique, mais un époux de cette sorte, ça présage mal pour l'épouse de ce qui l'attend. Malgré tout, il se trouve que ces vierges se précipitent aux noces car finalement elles ont toutes leurs lampes, mais chose étrange elles n'ont prévu que des petites lampes toutes qu'elle quelles soient. Elles auraient mieux fait de prévoir des torches traditionnelles imbibées d'huile. Vous vous imaginez, avec une petite loupiote, accompagner le cortège ? On aurait l'impression que c'est un enterrement plutôt qu'un mariage. Et enfin quand finalement toutes plus ou moins en retard, arrivent à la salle des noces, l'époux est là qui fait la police, il fait le véritable videur, au lieu d'être à la place du marié à table, il est en train de regarder qui arrive ou qui part, il ferme toutes les portes. Imaginez une noce où vous êtes invités, on a fermé toutes les portes d'entrée et de sortie. Il surveille et les dix compagnes qu'il avait choisies pour être les demoiselles d'honneur, il leur dit : "Je ne vous connais pas". C'est une noce bien étrange.
Alors bien sûr comme dans tout l'évangile, cette parabole nous fait aller plus loin que simplement une réalité un peu plate, explicable à travers les noces juives. Elle nous parle vraiment de la noce de Dieu, elle nous parle réellement de cet époux qui a été identifié au Christ Jésus. Et en fait tout ce qui se passe, c'est pour montrer qu'il y a effectivement des vierges folles et des vierges sages, des gens qui sont sots ou idiots et d'autres qui sont plus sages, plus avisés. Car on peut très bien se situer nous-même d'une manière ou d'une autre comme une personne sage ou avisée. Certes les vierges sottes avaient prévu des lampes avec de l'huile, mais pas avec assez d'huile. Elles ont quand même la chance de trouver de marchands ouverts à minuit. Quand je pense qu'on se plaint que "Virgin Mega Store" ouvre le dimanche ! Là le premier magasin des vierges, le Virgin Mega du coin est ouvert en pleine nuit. Donc elles arrivent à se procurer quand même un peu d'huile. Et en définitive ces vierges sottes vont quand même au cortège, elles y arrivent. Mais là où le bât blesse, c'est qu'elles sont refusées. Et elles sont refoulées, car en fait elles ne se sont pas préparées. Elles n'attendaient pas réellement l'époux.
Le problème ce n'est pas que l'époux arrive en retard, c'est que lorsqu'il est là, rien ne soit prêt. Le problème n'est pas qu'on n'ait rien prévu, c'est qu'on ne soit pas assez avisé pour courir tout de suite avec Lui au cortège pour entrer dans la salle des noces. Et l'Église a très bien compris dans cette parabole que ce qui était sous-jacent, c'est l'attitude fondamentale de tout chrétien qui est une attitude de chrétien qui attend, qui veille, qui est dans une vigile. C'est ce qu'on a appelé le caractère eschatologique de l'Église, c'est-à-dire que l'Église attend effectivement le retour du Seigneur. Et dans les premières communautés chrétiennes, c'est ce que nous avons entendu dans la lecture de saint Paul apôtre au Thessaloniciens, quelques chrétiens avaient abandonné l'espoir de voir arriver le Seigneur, car le Seigneur tardait. C'est pourquoi saint Paul leur écrit : "ne vous en faites pas, le Seigneur va arriver". Nous ne sommes pas comme les païens sans espérance, nous savons que le Christ vient et que nous l'entendrons, Il viendra et que nous avons justement à l'attendre. Il faut préparer ce retour. Dès lors ce n'est plus une question de temps, nous n'avons pas à nous poser la question de savoir si Jésus va revenir ou non, c'est de savoir qu'Il vient effectivement. Qu'Il viendra non seulement un jour donné, dans un temps donné, mais que déjà Il vient et que toute notre vie doit être une préparation à ce retour.
Mais voilà, sommes-nous, nous ici dans la parabole, imaginez-vous, des vierges sages ou de vierges folles ? C'est la question que je vous pose et que je me pose à moi-même, bien sûr, c'est de savoir si nous sommes prêts à accueillir le Seigneur, si nous l'attendons. Il me semble que c'est justement là où le bât blesse parce que les vierges sages et les vierges folles sont toutes ensemble, elles représentent l'Église. Ce qui veut dire que dans l'Église il y a les deux aspects, chacun peut être à la fois un peu sage et un peu fou, mais qu'au terme de notre vie, au terme de ce temps qui passe, au terme de l'histoire, le Seigneur dira à certains : "Je vous connais" et à d'autres : " Je ne vous connais pas".
Et là la parole de l'évangile ne peut pas être changée. Certes nous ne douterons pas de la miséricorde de Dieu, mais en même temps il ne faut pas essayer d'édulcorer cette parole de Dieu. Et je crois que c'est là un grand travers de notre monde à l'heure actuelle ou de même notre propre vie, c'est que nous essayons de nous prémunir contre le salut ou en tout cas contre l'imprévu de la venue de Dieu
Oh ! mais c'est une habitude que l'on a bien prise, excusez-moi, je n'ai rien contre les assureurs, mais il se trouve que dans notre vie nous avons pris l'habitude de nous assurer absolument contre tout. Nous nous assurons contre les incendies, contre les inondations, on s'assure contre la mort pour être sûr d'avoir des obsèques qui correspondent à ce que l'on veut, pour la vie ou contre la vie, je ne sais plus. La multitude d'assurances dépasse nos capacités financières. Mais au moins, on est sûr. En fait dans notre vie, on enlève peu à peu l'imprévu. On essaie de s'assurer qu'en dernier ressort dans notre vie tout collera plus ou moins bien.
Alors posons-nous la question, et je me la pose à moi-même bien sûr, que faisons-nous par rapport à notre foi ? est-ce que nous nous sommes assurés en vue du salut de Dieu ? Croyons-nous comme je l'entends souvent dire : "J'ai reçu le baptême, oh ! c'est parfait, j'ai fait ma première communion, mon Père, j'ai été enfant de chœur", qu'alors on est au clair. Si c'est ça, ce sont des chrétiens à quatre roues, c'est-à-dire qu'on les trouve avec le landau au baptême, avec la Rolls au mariage et avec le corbillard à la fin. Est-ce que c'est une assurance parfaite pour avoir le salut ? Vierges sages, vierges folles ! Mais comment réagissons-nous par rapport au salut de Dieu ? est-ce que nous croyons avoir pris une assurance dans l'Église pour être sûrs d'avoir le salut de Dieu, pour être sauvés ? Si ce n'est que ça nous ne valons pas mieux que tous ceux qui essaient de s'assurer de quelque manière que ce soit dans leur vie. Il nous faut effectivement prendre conscience de toute la puissance et la force que Jésus est venu nous donner, de toute la tendresse et de toute la miséricorde dont Il a voulu nous revêtir, de toute l'attente et de tout le désir qu'Il a de nous, pour comprendre combien nous devons être prêts. Il n'y a pas dans l'Église, dans la foi et dans la religion, il n'y a pas d'assurance pour être sûr qu'on aura le salut, pas de garantie ! La seule garantie, c'est le désir que l'on a d'attendre effectivement Dieu, c'est le désir que l'on a que notre cœur peu à peu soit creusé par l'amour de Dieu, c'est le désir que l'on a d'être réellement en communion avec Dieu.
Voilà. Pas d'assurance, mais un désir, celui de connaître le visage de Dieu, celui de le rechercher jour après jour. Et c'est ça l'huile des lampes, c'est ça l'huile des torches. C'est en ce sens qu'on est sage ou fou, c'est-à-dire : attendons-nous ? ou n'attendons-nous pas ? Sommes-nous prévenus ? ou bien au contraire avons-nous essayé de prendre une assurance pour qu'on nous remplace le jour où le Christ viendra? Finalement sommes-nous ou non des êtres eschatologiques ? c'est-à-dire enracinés dans cette terre et fleurissant, portant déjà les fruits du Royaume et du salut ?
Frères et sœurs, c'est en définitive une question toute simple, mais dans un monde où justement notre désir est un peu exacerbé et où notre désir peut être comblé de multiples choses, il nous faut réellement porter un peu ce regard qui va renouveler, qui va restaurer en nous un regard de veilleur, un regard qui pointe à l'horizon, qui regarde plus loin que les petites réalités quotidiennes, qui sait que même si le Christ ne revient que dans une seconde, dans une minute, dans une heure, dans une semaine, dans un siècle, dans mille siècles, peu importe, c'est qu'Il vient et qu'Il est là présent dans les signes sacramentels. Mais seulement cette réalité, nous la vivrons profondément, réellement, que ce soit dans les sacrements, que ce soit quand le Christ reviendra, si seulement nous désirons être avec Lui. Et notre désir justement correspondra à ce niveau-là, à celui du Christ. Et Il pourra dire : "Je vous connais", peut-être même au sens biblique du terme, c'est-à-dire : "J'entre en communion avec toi. Pourquoi ? parce que Je l'étais déjà avec toi".
Si nous sommes déjà en communion avec Jésus, nous ne serons pas surpris par l'imprévu Nous ne serons pas surpris par le retour du Christ, mais nous saurons, nous ne ferons que reconnaître nous qui avons veillé, que lorsque le jour se lève dans notre cœur, qu'enfin le soleil, la lumière de Jésus celle qui a brillé dans notre nuit est là resplendissante, désormais dans la gloire. Oui, le Seigneur vient. Nous ne savons ni le jour ni l'heure. Qu'importe ? Puisque notre vocation, c'est déjà de le désirer.
AMEN