LA RÉSURRECTION ANNULERA-T-ELLE LES LIENS DU MARIAGE ?

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 novembre 1992)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Frères et sœurs, nous ne nous attarderons pas à la petite parabole un peu ridicule que les sad­ducéens proposaient à Jésus. Pour la compren­dre, il suffit de savoir que la foi en la résurrection des morts n'est pas en Israël quelque chose de primitif. Cette affirmation dogmatique n'apparaît que dans les livres les plus tardifs de l'Ancien Testament comme précisément ce livre des Martyrs d'Israël dont nous lisions tout à l'heure un passage caractéristique, au début de cette eucharistie. Pendant longtemps les juifs, comme beaucoup de peuples et de religions alentour, n'ont pas cru qu'il y ait une vie après la mort. Pour eux, de même que le corps mis au tombeau allait se corrompant, de la même manière le principe vital ou l'âme était comme enseveli dans le tombeau, dans les profondeurs de la terre, dans ce qu'on appelait le "shéol", pour une survie plutôt semblable à un état larvaire qu'à un état de bonheur.

Ceci explique que du temps même de Jésus, les juifs étaient divisés sur ce point et qu'un certain groupe de juifs appelés les Sadducéens, plutôt conser­vateurs en matière de politique comme en matière de religion, s'en tenaient aux convictions anciennes et n'admettaient pas cette résurrection des morts apparue dans les livres sacrés de façon plutôt récente.

Il faut savoir aussi que, du fait même de cette absence de foi en une survie après la mort, pendant très longtemps, pour les juifs, l'important était de se survivre dans une descendance. Et c'est pourquoi Moïse, comme d'ailleurs la législation d'autres peu­ples alentour, avait institué cette loi du "lévirat" qui consistait en ce que, si un homme mourait sans en­fant, son frère devait épouser sa veuve pour lui susci­ter une descendance, l'enfant du frère étant considéré comme appartenant au défunt.

Moyennant ces brèves explications, nous comprenons à peu près le piège que les sadducéens essayent de tendre à Jésus en ridiculisant la foi en la résurrection. Aussi bien Jésus ne va pas s'attarder au comment de la résurrection, Il va élever le débat en posant immédiatement le pourquoi de la résurrection. Pourquoi y a-t-il résurrection ? Parce que Dieu est le Dieu vivant, Dieu est l'auteur de la vie et Il est Celui qui ne cesse, à tout instant de donner la vie. Si donc Dieu n'est pas simplement un Créateur lointain et plus ou moins anonyme, mais si Dieu est en relation personnelle avec les hommes qu'Il choisit, avec qui Il fait alliance, si Dieu peut s'appeler Lui-même le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, Lui qui est un Dieu de vie, Lui qui est un Dieu vivant, Il ne peut pas laisser Abraham, Isaac, Jacob, ceux avec qui Il a fait alliance, ceux dont Il s'est dit le Dieu en personne, Il ne peut pas les laisser dans la mort. Dieu se doit, en tant que Dieu vivant, de communiquer la vie et une vie définitive, permanente à ceux qui sont ses amis. Cela veut dire que, quelles que soient les modalités de la résurrection de la chair, la certitude de notre foi en cette résurrection vient de ce que Dieu qui nous a créés par amour, ne peut pas laisser ce qui est l'œuvre de son amour retourner au néant. Et Dieu a créé par amour non seulement notre âme, notre principe vital, mais aussi les moindres fibres de notre chair, Dieu nous a créés esprit et corps et par conséquent le corps aussi bien que l'esprit sont promis à la vie parce que Dieu est source permanente de vie. Il n'est pas un Dieu des morts, mais un Dieu des vivants. Et donc si Dieu est un Dieu de vivants, s'Il est un Dieu de vie, Il nous donnera, Il nous remplira de sa vie, et ceci dans la totalité de notre être et pour toujours.

Ces paroles du Christ restent, je crois frères et sœurs, aujourd'hui encore, pour nous le fondement le plus fort et le plus assuré de notre foi en la résurrec­tion. Nous sommes souvent tentés comme les saddu­céens de nous poser des questions sur le comment. Comment cela se passera-t-il ? Quelle sera la biologie des corps ressuscités ? Comment fonctionneront-ils ? A quoi serviront les différents organes du corps quand il n'y aura plus besoin ni de manger ni de se repro­duire ? Jésus laisse volontairement de côté ces ques­tions pour aller à l'essentiel : quoi qu'il en soit du comment, nous sommes certains de la résurrection de la chair parce que Dieu nous aime, parce que Dieu nous aime dans la totalité de notre être et parce que l'amour de Dieu est sans repentance, parce que cet amour ne peut pas s'arrêter, parce que cet amour ne peut pas cesser de s'adresser à nous dans tout ce que nous sommes et de nous donner le meilleur de nous-mêmes c'est-à-dire la vie.

Saint Luc d'ailleurs ajoute un autre argument. Il écrit : "Dieu n'est pas un Dieu de morts, mais un Dieu des vivants, et tous vivent pour Lui". Non seule­ment Dieu se doit, parce qu'Il nous aime, de nous garder en vie pour que l'objet de son amour soit tou­jours près de Lui, mais aussi parce que nous l'aimons en retour de cet amour que nous avons dans notre cœur ne peut s'arrêter, ne peut pas cesser, nous som­mes en quelque sorte appelés à une vie d'amour défi­nitive, et là aussi avec tout ce que nous sommes, avec tout notre être. Et c'est tout notre être qui doit se consacrer à l'amour de Dieu, corps et âme, pour l'éter­nité.

Cependant si Jésus a écarté la considération du comment sur laquelle s'attardaient les Sadducéens, les paroles par lesquelles Il écarte cette considération n'en sont pas moins mystérieuses et demandent peut-être pour nous quelques éclaircissements. Jésus ré­pond à la petite parabole des sadducéens : "Les fils de ce monde prennent femme ou mari, mais ceux qui auront été jugés dignes d'avoir part à ce monde nou­veau et à la résurrection d'entre les morts ne prennent ni femme ni mari. Aussi bien sont-ils pareils aux an­ges". Cette expression pourrait nous induire en erreur. Pour nous, les anges sont des êtres incorporels, et dire que les hommes dans la résurrection seront pareils aux anges, cela pourrait vouloir dire, semblerait vou­loir dire à nos yeux que, comme les anges, nous se­rons dépourvus de corps.

Ici nous faisons un total anachronisme. Les spéculations sur l'immatérialité des anges et sur le fait que les anges sont de purs esprits dépourvus de corps, sont des spéculations de la scolastique médiévale s'inspirant de la philosophie grecque, totalement étrangères à la pensée juive et donc à la pensée de Jésus. Jamais dans la Bible, on ne nous explique que les anges sont de purs esprits et qu'ils n'ont pas de corps. Pour l'Ancien Testament, pour Jésus, les anges, ce sont essentiellement ceux qui se tiennent devant la face de Dieu et qui, par conséquent participant à cette éternité de Dieu, accomplissent cette éternité dans une éternité de louange, dans une éternité d'acclamation et de fête. Dire donc que les hommes qui participent à la résurrection seront égaux aux anges, ce n'est pas dire du tout, dans la bouche de Jésus, qu'ils seront dépour­vus de corps. Ce serait nier cela même qu'Il est en train d'affirmer et de prouver aux sadducéens. Mais c'est dire que les hommes, comme les anges, seront devant la face de Dieu dans une louange qui ne peut pas prendre fin et que c'est pour cela que les hommes ressuscitent, ils ressuscitent pour, avec les anges, par­ticiper à cette éternelle liturgie de louange, de gloire et de fête qui est le paradis.

D'ailleurs saint Luc, sur ce point, ajoute aux parallèles synoptiques de Matthieu et de Marc, quel­ques précisions qui montrent bien le sens des paroles de Jésus. Et probablement saint Luc le fait parce que, s'adressant à un public grec, l'erreur que nous com­mettons au sujet des anges était possible aussi dans l'esprit de ses auditeurs. C'est pourquoi il prend bien soin non pas de dire que les hommes ressuscités sont comme des anges, comme on dit quelquefois d'un petit enfant qui est mort à la naissance que c'est "un petit ange" ce qui est un infantilisme et qui n'a rien à voir avec la foi chrétienne, il dit : "ils sont égaux aux anges", ils vivent à la manière des anges, ils vivent comment ? Ils vivent sans pouvoir mourir, la mort n'a plus de prise sur eux. Car ils sont fils de la résurrection, ils sont ré-engendrés par la Résurrection même du Christ. Le Christ qui est ressuscité, c'est-à-dire qui est sorti vivant du tombeau avec son corps et avec son âme, le Christ qui est vivant éternellement dans sa nature humaine complète avec son corps, le Christ nous engendre à une résurrection semblable à la sienne.

Et saint Luc va même plus loin : non seule­ment les hommes ressuscités participent à la vie des anges, mais encore ils sont comme Jésus, fils de Dieu, fils au sens fort c'est-à-dire participant de la nature même de Dieu. C'est dire que dans la résurrection nous vivrons non seulement pour la louange de Dieu, mais nous vivrons dans l'intimité la plus étroite avec Dieu, une intimité aussi grande que celle du Fils avec le Père, cette intimité éternelle de l'acte d'amour infini par lequel le Père et le Fils sont unis pour toujours.

Voilà ce qu'est notre foi en la résurrection, une foi en l'amour de Dieu qui ne peut pas nous lais­ser aux prises de la mort, une foi en l'amour de Dieu qui nous veut vivants tout entiers dans notre corps et dans notre âme, une foi qui s'enracine dans la Résur­rection même du Christ et qui fait que nous partici­pons non seulement de la vie de louange éternelle des anges, mais de l'intimité la plus grande de la Trinité, du Père et du Fils.

Reste cette petite incise : "A la résurrection des morts, les hommes ne prennent ni femme, ni mari. Les fils de ce monde prennent femme ou mari, mais ceux qui auront été jugés dignes d'avoir part à ce monde futur, à ce monde nouveau, ne prennent ni femme ni mari". Est-ce à dire que nous oublierons dans le monde de la résurrection et du paradis, que nous oublierons tous les liens d'amour qui nous ont unis les uns aux autres, tous ces liens que nous avons tissés pendant cette vie, et que, pris dans l'immensité de l'amour de Dieu, nous ne saurons plus qui était notre épouse, qui était notre mari ? Je ne pense pas que Jésus veuille dire cela. En tout cas saint Thomas d'Aquin qui est un commentateur autorisé, je pense, de l'Écriture nous dit précisément le contraire. Saint Thomas d'Aquin dit que, dans le paradis, il y aura une double mesure d'amour : certes il y aura une mesure d'amour objective, conforme à la grandeur de sainteté de chacun, configurant notre regard à celui de Dieu, nous aimerons davantage ceux qui sont plus dignes d'amour, c'est-à-dire ceux qui sont plus élevés en sainteté. Mais saint Thomas dit qu'il y aura une autre mesure plus subjective, plus intérieure, plus person­nelle, liée à notre vie antérieure parce que la vie nou­velle est l'accomplissement, l'aboutissement, la totali­sation, l'épanouissement de notre vie de cette terre et que ceux avec qui nous aurons été plus étroitement liés par l'amour sur cette terre, nous les aimerons subjectivement d'un amour plus grand dans le paradis, et que par conséquent les parents n'oublieront pas l'amour qu'ils ont eu pour leurs enfants, ni les enfants pour æ leurs parents, et moins encore les époux n'ou­blieront pas le lien d'amour qui les a liés l'un à l'autre sur cette terre, mais ce lien d'amour sera magnifié, accompli, amené à sa plénitude dans le paradis parce que l'amour de Dieu n'est pas un amour qui annule les amours humaines mais qui au contraire les magnifie parce qu'il en est la source et qu'il veut les amener à leur plus grande perfection.

Par conséquent, frères et sœurs, dire que dans ce monde-là, on ne trouvera plus ni femme ni mari, cela veut dire que, puisque nous serons ressuscités, la procréation qui assure le renouvellement de l'huma­nité et qui en quelque sorte sort compense les pertes que la mort fait subir à l'humanité, la procréation ne sera plus nécessaire, mais cela ne veut pas dire que les liens d'amour qui sont la partie la plus profonde et la plus intense et la plus belle de la vie conjugale dispa­raîtront. Cette vie conjugale n'aura plus pour but de mettre de nouveaux enfants au monde, mais elle sera pleinement épanouie dans la vérité de cet amour parce que, si Dieu nous ressuscite par amour et pour que nous vivions de son amour, c'est pour que cet amour se répande en nous et se démultiplie dans toutes les relations d'amour que nous aurons établies les uns avec les autres et en particulier dans ces relations d'amour privilégiées qui unissent les époux comme elles unissent les parents à leurs enfants.

Seulement, sur cette terre, ces relations d'amour sont en quelque sorte exclusives. On aime intensément, on aime comme unique au monde un nombre relativement restreint de personnes. Nous aimons notre conjoint, nous aimons nos enfants, nous aimons nos proches, nous aimons quelques amis, et puis, il faut bien le reconnaître, les autres, nous les aimons d'un amour beaucoup plus général, d'une sorte de philanthropie un peu vague, ils font un peu partie du décor. Ceci c'est la limite du cœur humain ici-bas.

Au paradis, notre cœur sera dilaté aux dimensions du cœur de Dieu, c'est-à-dire que nous deviendrons, par participation à cet amour de Dieu, capables d'aimer comme Il aime c'est-à-dire non seu­lement d'aimer tel ou tel d'une façon privilégiée, mais d'aimer tous les hommes non pas d'un amour vague et général, tous les êtres non pas d'une philanthropie un peu abstraite, mais nous aimerons tous les hommes, tous les êtres comme si chacun était unique au monde, ce qui est le privilège de l'amour de Dieu, mais que Dieu à ce moment-là répandra dans notre cœur. Par conséquent les liens particuliers que nous aurons éta­blis sur cette terre avec telle ou telle personne très proche de nous ne seront pas abolis, mais au lieu d'être exclusifs d'autres liens, ils se démultiplieront, ils prolongeront en un amour semblable à celui du cœur de Dieu, capable de s'étendre à tous les êtres sans les confondre dans une sorte de généralité vague, mais en les aimant chacun tel qu'il est, dans sa parti­cularité, dans sa personnalité, son] individualité, en l'aimant chacun comme s'il était unique au monde, ce qui est le privilège de Dieu, mais que Dieu voudra nous communiquer à ce moment-là.

Voilà, frères, ce que je crois nous pouvons es­sayer de dire à partir de cette page d'évangile au pre­mier abord un peu amusante et ridicule, mais finale­ment si profonde. Voilà ce que le Christ nous révèle sur la résurrection, sur le monde de la résurrection et sur ce paradis où nous serons pleinement remplis de l'amour et de la vie de Dieu.

 

 

AMEN