DEUX VISAGES POUR UN VISAGE

1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (10 novembre 1991)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Malheureux évangile ! Et voici de retour les veuves et les pauvres, l'argent du Temple et les nouveaux riches du temps aimant pavaner avec grand habit, et non moins de pitié, alors, un sermon de plus sur les pauvres, ça se fait depuis des centaines d'années et il y a toujours autant de pauvres, mais d'ailleurs Jésus ne nous avait-il pas averti : "les pauvres, vous les aurez toujours avec vous" (Jean 12,8), ou encore un sermon sur la charité obligée des riches : donnez, donnez, messieurs ! enri­chissez les pauvres ! résultat, les pauvres le sont tou­jours autant, les riches beaucoup moins, et en plus ils ont très mauvaise conscience, ce qui est tout à fait mauvais comme cet adjectif l'indique clairement.

Attardons un instant notre regard sur cette scène qui ne manque pas d'être étonnante. Voyez : Jésus, le Fils éternel de Dieu, assis tranquillement sur un banc, dans le Temple, Lui, la pierre angulaire du Temple Nouveau, le pasteur suprême de son peuple observe les va-et-vient de cette foule pratiquante, les yeux mi-clos, centré sur le mystère intérieur de Dieu, et ouvert sur celui des hommes, contemplant dans un morne regard l'un et l'autre, lui Dieu dans la chair des hommes. Son regard, loin d'être indifférent, se porte sur cette foule, son troupeau, boucs et brebis défilent beaucoup avec un geste de pitié et un air d'indiffé­rence, ça va bien souvent ensemble depuis très long­temps, chacun dépose son dû, et tout le monde repart tranquillement avec des airs satisfaits de bon parois­siens ayant accompli leur B.A. ou au moins une part de leur devoir religieux, rassurés d'avoir fait quelque chose de juste pour le bon Dieu et d'utile pour l'Église, car il faut bien faire vivre les curés. Jésus observe d'un regard aigu, "Il observe tous les habi­tants de la terre, lui qui forme le cœur de chacun qui pénètre toutes leurs actions" (Psaume 32). Il consi­dère les apparences, celles-là qu'il dénonçât à propos des scribes, pharisiens et autres grand prêtres, il voit tout ce petit peuple mettre quelques monnaies dans le trésor. Et voici cette femme, veuve, déposant deux piécettes, deux fois cinq sous. Ce visage, ce geste semblent retenir très particulièrement son attention intérieure, ses disciples le voit frémir, comme s'éveiller de sa méditation, ils discutaient entre eux sur quelques sujets secondaires, au témoignage de l'évangile, cela leur arrivait. "Voilà, cette veuve a mis beaucoup plus que tous, tout ce qu'elle avait pour vivre". Jésus pouvait dire d'elle ce qu'il avait dit à propos d'un autre pauvre venu au Temple : "Elle s'en retourne chez elle justifiée, tous les autres non". En regardant cette veuve, Jésus méditait, Lui la Parole de Dieu faite chair, cette même Parole que le Père avait inscrite dans le cœur des justes de la première alliance. Pour Jésus, Verbe de Dieu, la Parole divine n'est ni un dis­cours, ni un concept, mais les fibres même de son cœur et de son esprit, de sa chair et de son âme. La veuve du Temple fit vibrer en Lui deux fibres qui firent apparaître deux visages des anciens : Elie et la veuve de Sarepta.

Alors je vous propose de regarder chacun de ces deux visages : Elie, le prophète, pour cette veuve c'est l'Envoyé de Dieu qu'elle reçoit, il est vraiment l'image de Dieu. D'ailleurs le nom Elie en hébreu signifie : "Mon Dieu, mon Seigneur, mon Seigneur et mon Dieu". Rappelez-vous le cri de saint Jean au bord du lac : "C'est le Seigneur", c'est Elie. Rappelez-vous Thomas devant le Christ ressuscité : "Mon Sei­gneur et mon Dieu". C'est encore Elie, envoyé de Dieu, image de Dieu, mais d'un Dieu qui peut tout exiger, d'un Dieu qui va tout demander, jusqu'au der­nier sou, jusqu'aux deux dernières piécettes, jusqu'au reste de pain, jusqu'au reste d'huile, c'est-à-dire, en filigrane, jusqu'à la mort, jusqu'à ce que mort s'en­suive : "Je vais faire cuire le pain, nous mangerons puis nous mourrons". Cette femme comprend bien que Dieu par le prophète lui demande tout, pas simplement son superflu, la pauvre elle n'en avait plus, mais l'essentiel, le nécessaire, le substantiel, le pain de chaque jour. Et ce pain de chaque jour n'est pas sim­plement le pain de la farine, mais le pain de sa vie : "nous mourrons ... J'accepte donc de donner ce que tu me demandes au nom de Dieu, j'accepte donc de don­ner à Dieu tout ce que j'ai et tout ce qui me reste, ce que je suis, moi et mon enfant". Pour la veuve, Elie est donc bien cette image de Dieu, ce visage de Dieu qui peut tout exiger et qui attend de l'homme tout ce qu'il a et tout ce qu'il est.

Maintenant, pour Elie, cette veuve de quoi est-elle l'image ? Alors vous allez me dire : de la souf­france du monde, c'est vrai, de la désespérance, de la solitude, c'est encore vrai, vous allez me dire : l'image de la pauvreté, de la précarité, comme on dit, des nouvelles pauvretés. Je ne fais pas un sermon sur ce sujet, je vous l'ai déjà dit au début. Je crois que pour Elie, la veuve c'est aussi l'image de Dieu, l'image d'un Dieu qui peut tout donner, pour que l'homme vive. Car la veuve de Sarepta a tout donné pour que son prophète vive. Eh bien, Dieu veut donner à l'homme tout ce qu'Il est et même son Fils et jusqu'à la mort : "Nous mourrons, Moi et mon Fils, pour que l'homme vive ..." Voilà, pour Elle, quels traits il discerne dans le visage de cette veuve : un Dieu, vous comprendrez ce mot, veuf de la vie de l'homme, un Dieu qui n'a qu'une attente partager avec l'homme ce qu'Il est pour que celui-ci enfin vive. Car le pain c'est la chair de Jésus-Christ, inépuisable, riche de vie, toujours don­née. Et le salut de Jésus-Christ, inépuisable, jamais épuisé pour que l'homme vive.

Voilà, frères et sœurs, ce que je vous propose de recevoir ce matin. Pour Elie, la veuve est l'image d'un Dieu qui jusqu'au bout donnera tout : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, Il les aima jusqu'au bout", son corps et son sang pour le pardon des péchés et pour la vie. Pour la veuve, Elie est l'image d'un Dieu qui exige tout de l'homme, jusqu'à ce que mon s'ensuive, c'est-à-dire même sa mort et toutes ses formes de mort. Alors que nous faut-il pour vivre Cet évangile ? Eh bien, je vous propose sim­plement ceci : que nous soyons les uns pour les autres le reflet d'un trait de Dieu. Elie a su discerner dans le visage de cette veuve un trait de l'amour de Dieu. Cette veuve de Sarepta a su discerner dans Elie un trait du visage de Dieu.

Pourrions-nous apprendre ensemble, les uns vis-à-vis des autres, à reconnaître en chacun de nos frères un trait du visage de Dieu et à laisser nos frères reconnaître en nous un trait de ce même visage divin. Evidemment, vous le sentez bien, vous le percevez bien, ça va nous coûter très cher, car ces deux piécet­tes d'argent nous coûtent fort cher. Cependant, n'est-ce pas cela que nous devons verser au trésor de l'amour de Dieu, puisque c'est cela que Lui-même a versé pour notre cœur qu'Il a créé pour être un inépui­sable trésor.

 

 

AMEN