DIEU IMPROVISÉ, IMPROVISE …
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 novembre 1990)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
En réalité, c'est à cause de cette compréhension de Dieu que nous nous plaignons toujours de Lui et que nous nous disons sans cesse : "Si j'étais Dieu, je ferais autrement ou j'aurais prévu les choses autrement." Effectivement, si Dieu est cet homme, ce businessman de l'organisation parfaite et de l'ingénierie, on peut alors Lui reprocher beaucoup de choses qui ne marchent pas ! Mais précisément la question est de savoir si Dieu est grand ordonnateur de pompes (funèbres ou pas). Le problème est de savoir si Dieu a pour but de faire que tout se passe comme un défilé de 14 Juillet où tous les soldats, les chars d'assaut et les porte-missiles sont alignés dans l'axe de l'Arc de triomphe.
En réalité si on regarde déjà dans l'expérience de la sagesse des hommes, on s'aperçoit déjà dans l'expérience de la sagesse des hommes, on s'aperçoit que la plupart du temps, une trop grande organisation peut devenir terriblement nuisible. Vous savez la différence qu'il y a entre Sedan, sous Napoléon III, et Austerlitz, sous Napoléon Ier ? C'est qu'avant Sedan, un des généraux, je crois que c'était Bazaine, a dit fièrement qu'il ne manquait pas un bouton de guêtre. Et l'on sait la terrible défaite qui a suivi. En réalité les vraies victoires se remportent uniquement en fonction immédiatement de la situation : ce fut la position du soleil et le contre-jour de la brume pour Austerlitz. Et donc le coup de génie de l'art militaire, c'est effectivement de pouvoir improviser exactement et immédiatement en fonction de la situation.
De la même façon, les grandes civilisations trop bien organisées ont toujours été, vous le savez, "des colosses aux pieds d'argile". Et la chute est d'autant plus abrupte et dangereuse que, précisément, cette civilisation croyait qu'elle "tournait parfaitement", que la machine administrative du pouvoir était parfaitement rodée. Et c'est même souvent comme cela que ces grandes civilisations, comme l'Egypte ou la Mésopotamie, attribuaient une sorte de pouvoir démiurgique et divin aux souverains : il suffisait qu'ils bougent le petit doigt pour que toute la machine se mette en marche, jusqu'au jour où quelqu'un d'autre bouge le petit doigt, et tous ceux qui dépendent du pharaon ou du roi d'Assyrie, devenaient complètement paralysés parce qu'ils ne comprenaient plus ce qui se passait.
Ainsi donc il ne faut pas mettre exclusivement sa confiance dans l'organisation. Et je crois que nous risquons fort de nous tromper si nous prenons Dieu uniquement pour un organisateur permanent de l'histoire, une sorte de "G.O." de cet immense "Club-Méditerranée" qui serait la création ! En réalité, toute la sagesse de Dieu consiste, comme nous l'a dit la première lecture : "à aller au devant", c'est-à-dire d'improviser. Parce que, pour Dieu, sa sagesse et sa providence n'ont pas simplement pour but de faire plier toute chose à un ordre préétabli. D'une certaine manière ce n'est pas très satisfaisant, il n'y a que les petits potentats de républiques bananières qui se contentent de cela ! En réalité, la Sagesse et la providence de Dieu, c'est au contraire de promouvoir la liberté des hommes, c'est au contraire de les inviter par différentes initiatives, à répondre à différents appels. Et vous savez très bien vous-mêmes que le vrai problème de l'éducation de vos enfants, ce n'est pas de les couler dans un moule, parce qu'alors l'éducation n'est qu'un dressage, mais c'est au contraire de leur apprendre à faire face à la diversité des situations. Or, pour Dieu, c'est exactement la même chose. Pour Dieu, son œuvre de Créateur et de Sauveur, implique à tout moment l'improvisation. Comme on dit d'un grand organiste qu'il improvise, le grand souci de Dieu c'est d'improviser avec nous. Et la plupart du temps nous faisons la mauvaise tête et nous ne voulons pas assister à cette merveille use improvisation de Dieu parce que nous préférons le ronron ensommeillé d'une vie bien organisée. Et c'est alors précisément que rien ne va plus, parce qu'il n'y a plus de place pour nous dans la salle des noces, comme vient de nous le rappeler l'évangile de ce jour.
En effet Dieu, déjà dans l'œuvre de sa création, a voulu qu'il y ait une part d'improvisation. Il y a, vous n'en doutez pas, une grande part de fantaisie dans la création. Nous nous plaignons de ce qu'il y ait des serpents et des scorpions. Peut-être, mais on peut penser aussi que cette efflorescence généreuse de toutes les formes de la vie sont précisément la manifestation de cette fantaisie de Dieu qui crée toutes choses au gré de sa volonté. Autre exemple : le cosmos est trop grand, par rapport à ce que nous pouvons en observer, par rapport à nos moyens humains de nous déplacer. Le cosmos est absolument démesuré et dépasse infiniment ce dont nous avons besoin pour subsister, même du point de vue des ressources énergétiques. Ainsi donc, Dieu a eu la fantaisie d'improviser un cosmos très grand : ça nous gêne et c'est une des raisons pour lesquelles, au seizième siècle, on pensait que si tout n'était pas centré dans un système géocentrique autour de la terre, une telle vision du monde allait contre la Révélation. Mais c'est idiot. Au contraire l'infini de la création et du cosmos sont la marque de ce génie improvisateur de Dieu qui a fait un univers trop grand, c'est-à-dire à sa mesure ! Et beaucoup plus profondément et plus important : le temps. Comment vivons-nous le temps ? Est-ce pour le mettre, minute après minute, heure après heure, dans cette boîte de conserve qui s'appelle notre agenda ? Ou bien vivons-nous dans ce temps comme l'occasion où, à tout moment, peut surgir l'inattendu de la rencontre de Dieu ?
Oh ! je sais bien, il y a suffisamment de servitudes et d'obligations au jour le jour pour que nous ne nous permettions pas toute la journée d'attendre de l'imprévu et de l'inattendu, mais précisément, est-ce que nous devons totalement nous laisser enfermer dans ce qui est prévu ? Ou bien l'une des capacités fondamentales de notre être, ne serait-elle pas de faire face à des situations nouvelles ? le temps ne nous a pas été donné comme un moyen d'usure et de mort pas plus qu'il n'est un moyen de nous conserver. Le temps nous a été donné comme un moyen de grandir et de laisser petit à petit s'accomplir cet inattendu et cet imprévu par lesquels notre vie trouve sa pleine dimension, notre cœur trouve de jour en jour un plus grand accueil à tout ce qui est et, ultimement, que notre cœur trouve sa capacité, par la grâce de Dieu, d'accueillir la Sagesse de Dieu. Au fond, déjà au plan de la création le temps tel que nous le vivons n'est pas le moyen de nous contraindre, mais c'est au contraire d'ouvrir petit à petit notre être tout entier à l'être même de Dieu. Et si la création ne nous plaît pas parce qu'elle nous paraît avoir des tas de défauts, c'est donc que la création porte en elle un certain inachèvement, elle n'est pas complètement achevée. Et précisément, lorsque nous voudrions que tout soit déjà fini, nous méconnaissons le projet créateur de Dieu : Il veut que cette création ait une histoire, que tout grandisse, que tout "pousse" et que germe de partout, parce que ce devenir est le symbole même de son initiative et de son génie d'improvisateur.
Enfin, dernière chose : l'entrée dans l'éternité. Vous connaissez ces gens qui disent que, dans l'éternité on va s'ennuyer beaucoup, alors que "la plaisante sagesse Lyonnaise", un ouvrage de très profonde sagesse que j'ai déjà cité plusieurs fois, nous dit simplement : "Au paradis, on sera si heureux, si heureux que l'éternité sera bien vite passée" ! C'est exactement le même problème. L'éternité sera bien vite passée, car si nous imaginons l'éternité comme une sorte de durée de temps figé, gelé, glacé et conservé dans l'azote liquide, effectivement ce temps-là serait le plus ennuyeux que l'on puisse concevoir. Mais si au contraire, nous imaginons l'éternité comme ce surgissement permanent de la présence de Dieu au cœur de nos vies et de nos regards émerveillés, alors l'éternité ne sera que cette immense improvisation où Dieu arrivera à nous faire tous danser dans ce ballet d'opéra qui est la danse de sa gloire et qui sera tout simplement la manière même dont nous serons tous à Dieu et Dieu tout en tous.
Vous comprenez maintenant pourquoi, la plupart du temps, nous sommes des vierges folles et pourquoi le Christ a dû nous dire et nous mettre en garde contre de défaut terrible. C'est vrai, l'histoire contient du possible. Et le vieil Aristote qui était bien sage le disait déjà : "la politique, c'est l'art du possible". Celui qui connaît le mieux cette affaire-là, c'est Dieu. Car Dieu, c'est Celui qui a mis du possible dans sa Création. Et la plupart du temps, nous ne savons pas voir ce qui est vraiment possible : ou bien nous nous réfugions dans des rêves impossibles et qui sont insensés, ou bien nous nous figeons dans un organigramme rigide, un moule déjà tout fait, et nous ne savons plus lire le possible que Dieu nous a donné. Et c'est pour ça que la plupart du temps nous ronronnons, laissant nos lampes d'huile s'éteindre et nous ne pensons pas qu'il y a des réserves de lumière et de sagesse dans le cœur de Dieu et dans notre propre cœur. Nous vivons alors de façon permanente dans le gaspillage du possible que Dieu voudrait mettre en œuvre pour nous. Or le possible de Dieu en nous, c'est la grâce, et précisément c'est cela qui est pour nous le plus beau don de Dieu. Vivre ce possible de Dieu qui est la grâce. Comme l'a dit Thérèse de Lisieux : "Tout est grâce". Et comme Thérèse d'Avila, la grande Thérèse qui disait aussi que "la sainteté, c'est que tout est possible ". Telle est l'attitude que nous devons avoir et notre péché, c'est hélas, de ne pas croire à tout ce qui est possible à Dieu. Nous ne croyons pas que Dieu puisse être un improvisateur de génie avec les possibilités qu'II a mis dans sa création, et surtout avec toutes les possibilités qui sont dans son amour.
Qu'en renouvelant ce geste de l'eucharistie, de la Pâque, nous essayions de regarder avec un regard d'enfant, avec un regard de fils de Dieu émerveillés devant ce que notre Dieu improvisateur a été capable de faire par la Pâque de son Fils, que nous essayions de voir le véritable possible qui est au cœur de cette création, qui est au cœur de chacun d'entre nous et qui est au cœur de l'amour de Dieu.
AMEN