LES VRAIS VIVANTS DE L'ÉVANGILE

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (12 novembre 1989)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Qui sont ces vivants ? Qui sont les vivants que l'évangile désigne ainsi ? Qui sont ces morts ? On pourrait poser la question autrement et quand nous rentrons dans une chambre d'hôpital, quand je, moi, l'homme qui ai la santé, quand je viens rendre visite à un frère malade ou âgé et que, je saisis cette poignée et je rentre dans une chambre où quel­qu'un est allongé, alité, comme en-dessous de moi, on pourrait se demander quel est le plus vivant des deux. Quel est celui qui aux yeux de Dieu est le plus mani­festement celui qui vit vraiment de la vie de Dieu ? La réponse, elle est dure, elle est simple en même temps, ce n'est pas moi, je ne peux pas me pencher sur lui pour la simple raison qu'il est plus grand que moi. Et je viens rencontrer quelqu'un qui vit plus intensément que moi le mystère du Christ dans sa Passion et sa Résurrection.

Il est évident que celui qui souffre, que ce soit par la maladie ou pour tout autre raison, est quelqu'un qui de fait a une stature bien plus grande que la mienne, car je reste le vivant de ma vie, ma santé d'ici-bas. Il est celui qui, qu'il le veuille ou non, parti­cipe le plus étroitement possible à la vie même du Christ dans son paradoxe. C'est logique d'ailleurs pour nos frères âgés que ceux-ci vivant davantage que nous autres qui sommes plus jeunes qu'eux, c'est que, ayant longuement récolté dans leur vie l'attente d'une vie qui dure, ils sont à nos yeux ceux qui incarnent les vrais vivants. Et loin de les déconsidérer ou de penser qu'ils sont là comme humiliés par leur vieillesse, ra­baissés parce que, ce qui semble être vraiment vivant fuit de leur corps, ils signifient pour nous autres ici-bas l'attente, attente et désir qui les rends plus vivants que nous.

Frères et sœurs, il est difficile de parler ainsi parce que la vie, nous courons après, nous en prenons soin, et nous avons bien besoin de faire de notre vie terrestre une conquête permanente, même si nous savons pertinemment que celle-ci est éphémère, qu'elle ne fait que passer et que quelque chose se pré­pare derrière. Il est vrai que nos frères et sœurs qui souffrent ou qui vieillissent sont plus grands que cha­cun de nous. Mais en même temps ne concluons pas rapidement que la souffrance ou la vieillesse sont les seuls chemins pour acquérir la vraie vie de Dieu et qu'il n'y a pas d'autres apparences de mort qui sont peut-être plus graves que celles que la maladie ou la vieillesse qui semble ternir la vie de nos frères et sœurs. Et j'ai envie de parler de ces maladies qui nous empêchent aujourd'hui, dans notre vie, d'être vraiment des vivants. Lorsque les gens se plaignent d'avoir perdu le contact avec le Seigneur, d'avoir perdu comme la saveur ou la trace à l'intérieur d'eux-mêmes, qu'ils ont souvent perdu le goût de la prière et qu'ils sont comme des errants qui vont de-ci de là dans leur propre être, ne sachant pas très bien où se poser, ou se reposer. si nous comparions ces personnes "à un gaz" le volume qu'ils occupent est si large que les molécu­les de gaz sont comme éparpillées de-ci de là et la densité est si faible que l'on a beaucoup de peine à déceler sa présence. Par contre si on tentait de réduire un peu ce volume vivant, de le condenser quelque peu, de le ramasser, la personne se retrouverait un peu comme rassemblée en elle-même et ne serait plus comme une mouche qui se cogne de droite et de gau­che, ne sachant finalement où elle est. Cette maladie qui est si fréquente en nos âmes et qui est une perte de vie, pourrait s'appeler dilution, ou plus justement elle est une dilatation extrême de ce que nous sommes parce que nous nous refusons à nous situer là même où nous avons à être, à l'intérieur de nous et que nous nous situons de-ci de là à l'extérieur dans une vie pro­fessionnelle, affective, familiale, tout cela n'ayant plus aucun lien les uns avec les autres, comme si nous dilatant à l'extrême nous cessions finalement d'être. C'est une forme courante de mort. Comment voulez-vous parler au Seigneur si nous ne sommes pas quel­qu'un, "un condensé d'être" qui puisse s'adresser à quelqu'un d'autre qui est l'Etre par excellence le Sei­gneur ? Comment voulez-vous que nous lui parlions si nous-mêmes nous ne savons pas où nous sommes, si nous avons cessé, si nous avons renoncé en nous-mêmes d'être quelqu'un ? Et cette dilution d'être est pour nous un danger permanent.

D'autres exemples : nous avons souvent ten­dance et la tentation est souvent grande en nous de démissionner de ce que nous sommes pour nous ap­puyer sur les autres ou pour nous plaindre des autres, c'est souvent la même chose, comme nous avons du mal à tenir notre propre être, alors nous acceptons d'être dépendants de tel ou tel autre, de tel ou tel sys­tème. Et notre propre être cessant d'être ce qu'il a à être se répand, se dilue, s'échappe, comme par une ouverture faite dans ce volume propre ou ce gaz. Et cette démission en nous est aussi une autre forme de mort. Et là aussi nous cessons d'être vraiment des vivants. Il y a mille facettes, frères et sœurs, de notre vie où nous avons accepté que la mort, la mort, entre en nous.

Alors vous allez me dire : "oui c'est bien beau de préconiser de rentrer en soi, de retrouver ce pivot, ce point d'appui, ce centre de gravité intérieur qui est là où nous sommes". Si nous tentons ensemble l'expé­rience, le premier sentiment que nous aurons, sera peut-être l'effroi parce que l'endroit où nous nous réfugierons n'est pas d'abord un en droit de paix, de tranquillité, il est un endroit de blessure, de brisure intérieure profonde. Et c'est pour cette raison que nous nous sommes échappés. Il nous fallait tout faire pour échapper à cette vision insupportable d'être abî­més, cassés en mille morceaux ou en pièces déta­chées, alors qu'il nous faudrait resserrer les éléments les uns avec les autres pour tenter, avec ce que nous sommes, de redevenir quelqu'un qui est. Et pendant un instant, et pendant un moment, et pendant un cer­tain temps nous aurons mal à l'endroit où nous som­mes, à l'intérieur, même si le Seigneur nous y attend, il y aura un moment de désert et d'attente. Car nous pouvons en conclure quel est vraiment le vivant aux yeux de Dieu, c'est celui qui, comme le malade de tout à l'heure, comme le vieillard ou comme qui­conque qui se tient à l'intérieur de lui-même et qui attend, refuse de donner un contenu par lui-même à sa vie. C'est celui qui attend inlassablement, qui attend jusqu'à la fin que quelqu'un d'autre lui confère ce contenu, ce sens à sa vie. C'est celui qui a refusé de chercher mille contenus à sa vie, mais qui sait qu'il n'en aura pas d'autre que de le recevoir de Dieu. C'est celui qui se tient dans un vide, son corps qui souffre, son corps qui fléchit ou son être qui se dilue pour recevoir de Dieu dans cette prière simple et d'aban­don: "Seigneur, me voici devant Toi afin que Tu me remplisses, afin que ta Sagesse m'inonde, que ma vie ait le contenu que Tu veux lui donner et non pas ce que je pourrais, moi, en faire". Alors à ce moment-là notre être, comme branché sur l'être suprême de Dieu, trouvera sa raison d'être et, j'allais dire, se remplira. Encore faut-il qu'il ait été en creux comme un récep­tacle pour qu'il puisse recevoir la grâce de Dieu et que cette grâce de Dieu l'inonde et le remplisse totale­ment.

Et notre façon d'être morts aujourd'hui, c'est d'avoir de-ci de là rempli nos différentes pièces qui constituent notre propre être, d'un contenu variable et éphémère, alors qu'il nous faudrait simplement nous ramasser, nous rassembler, nous concentrer un peu à l'intérieur pour, dans ce vide, devenir cette personne qui attend, qui ouvre ses mains vers le Seigneur et qui attend que de Lui un véritable sens, un véritable contenu. Alors, frères et sœurs, nous pouvons nous inviter les uns les autres à cette densité d'être inté­rieur, nous pouvons nous inviter à faire tomber en nous ces différentes morts qui sont peut-être plus gra­ves que la mort de la fin de la vie parce qu'elles nous empêchent de déployer ce que Dieu veut faire de nous. Ces convenances, ces masques que nous in­ventons parce que nous ne savons pas être vraiment ou nous hésitons à nous exposer ou à être vulnérables. Alors nous nous inventons mille façades, mille mas­ques pour empêcher d'être vraiment, acceptant que notre être se dilue ça et là, sans aucune direction, sans aucun sens. Nous pouvons nous inviter les uns les autres à cause de Celui qui dans un instant sera un corps livré pour nous, un être livré, donné pour nous, pour nous rassembler au plus intime, comme en un seul point. Que nous soyons celui qui attend et n'at­tend que ça.

Frères et sœurs, ne restons pas des morts de­vant le Seigneur, ne restons pas de ceux qui font sem­blant d'être vivants. Mais acceptons vraiment d'être des vrais vivants de Dieu, c'est-à-dire de ceux qui réclament non pas la vie humaine, mais la vie de Dieu, car c'est la seule qui dure.

 

AMEN