L'HUILE DONT NOUS AVONS BESOIN POUR GARDER NOS LAMPES ALLUMÉES

Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 novembre 1987)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'évangile, tel que nous le lisons ne se présente pas comme un traité. Il n'a rien d'un traité du bonheur. Tout au contraire le Christ procède comme à l'inverse d'un traité. Et de fait, au lieu de commencer par nous dire ce qu'il faut faire, Il ne dit rien et Il le fait.

Prenons le début de l'évangile : Christ se fait baptiser, Christ part dans le désert pour y être tenté, et seulement à la fin, Il proclame comme avec timidité, la Loi Nouvelle, le commandement nouveau : "Aimez-vous les uns les autres". Mais Il n'a pas commencé par en faire un titre de chapitre en nous expliquant "par a plus b" que le problème c'est de nous aimer et d'aimer Dieu et d'expliquer comment il faut faire pour y arriver. Il a commencé par être, par marcher, être avec nous, marcher avec nous et être dans ce monde. Ainsi le Christ nous précède sur ce chemin et dessine par ce qu'Il est, comme une attitude qui est celle qui pourrait nous donner le bonheur.

Certes il y a bien les Béatitudes que nous trouvons dès le début dans l'évangile, mais vous sen­tez bien, frères et sœurs, combien elle avancent avec précaution sur le chemin du paradoxe. En effet il n'y a pas de plus grand paradoxe que de dire : "Heureux les pauvres, heureux ceux qui pleurent, heureux ceux qui ont faim, heureux ceux qui ont soif de justice".

C'est bien derrière cela comme une timidité à parler du bonheur. Christ nous montre le chemin, et comme pédagogiquement Il nous prend par la main pour nous dire : "Je te précède, suis-Moi". L'évangile de ce jour nous présente une des attitudes proposées par le Christ, que ce soit celle des vierges folles ou insensées, ou des vierges sages, ou la parabole des talents qui suit immédiatement celle-ci. Il s'agit de la vigilance, il s'agit de l'attente, il s'agit finalement, ou l'on pourrait le résumer ainsi "ne rien faire, ce n'est pas bien faire", c'est-à-dire que le Christ nous invite à être vigilants et à l'être de façon active, intelligente, dans ce monde.

Certes nous ne voulons pas être des vierges folles, nous voulons avoir de l'huile dans nos lampes pour que le soir où l'Epoux arrivera nous puissions à notre tour, rentrer dans la salle des noces. Le pro­blème, c'est que pour suivre le Christ dans cette voie de la vigilance, nous avançons comme en boitant. En effet, le péché originel a fait en nous quelques failles par-ci par-là qui nous empêchent de commander im­médiatement à notre personnalité, nous ne pouvons pas nous dire : "je vais être vigilant, je vais être intel­ligent", et ainsi le devenir. Il y a comme un chaos intérieur, des ruptures intérieures qui nous empêchent d'être immédiatement ce que nous voudrions être, comme disaient les anciens : "Je vise les choses les meilleures et pourtant j'emprunte la voie des choses les pires". Nous voulons ce bien, mais nous avons la douleur de ne pas pouvoir le faire par nous-mêmes. Il y a comme des éléments dispersés en nous-mêmes qui nous empêchent d'être uns, totalement tendus vers ce bonheur. Finalement l'impression que nous avons, c'est d'être un peu en pièces détachées.

Alors l'évangile va nous parler du cœur, du cœur de l'homme, l'évangile va nous parler de ce cen­tre qui pourrait être l'occasion de nous unifier, de ras­sembler entre elles toutes ces pièces détachées. Le livre des prophètes dit d'ailleurs : "En toute vigilance, garde ton cœur, car c'est de lui que jaillit toute la vie". C'est dire que ce cœur pourrait être le lieu de la décision où nous pourrions demander, exiger en nous-mêmes d'être vigilants, d'être responsables, d'être intelligents. Seulement voilà quand nous parlons de cœur, nous aimons bien en parler, mais nous le ca­chons. Il y a des gens qui ne le sortent que dans les grandes occasions, il y a des gens qui l'ont caché der­rière des carapaces. Pour beaucoup, et pour moi peut-être, c'est comme un "bijou de famille", nous n'osons pas trop le sortir parce que cela fait un peu mal de montrer son cœur ou de vivre avec son cœur. Notre cœur, nous avons tellement l'expérience que c'est dif­ficile d'aimer et qu'on ne nous aime pas, qu'on ne sait pas nous pardonner et qu'on ne sait pas pardonner nous-mêmes, qu'on préfère ne le sortir que dans les moments les plus intimes, et encore on n'en sort qu'un petit bout pour garder le reste à l'intérieur. Le cœur, à force d'en parler dans l'Église, on ne sait plus très bien ce que c'est. Ce n'est pas cet organe qui reçoit tous ses sentiments, mais c'est peut-être quelque chose de plus profond et qui serait peut-être à la racine même de notre unité.

Frères et sœurs, dans l'évangile, le Christ nous aime, mais nous aime avec une volonté farouche, c'est-à-dire qu'il n'y a pas opposition entre la volonté et le cœur. Souvent nous pensons qu'aimer c'est comme un geste spontané, c'est une étreinte, c'est une avancée dans la tendresse, nous ouvrir spontanément, et si nous faisions suite à cette tendresse, à cet élan, à cet enthousiasme par une décision volontaire d'aimer, n'est-ce pas là que nous pourrions trouver l'occasion de nous unifier, de vivre vraiment avec ce cœur comme centre de décision de personne, de nous-mê­mes, ce cœur comme une capacité de donner.

Frères et sœurs, être en pièces détachées avec un cœur qui bat de l'aile de droite et de gauche, sans savoir où aller et qui ne sait pas commander notre personnalité. Le Christ nous propose donc de le suivre sur un chemin, en adoptant comme Lui les sentiments qu'Il a eu, ne serait-ce que la vigilance que nous avons vue aujourd'hui. Et pour ça, Il nous propose quelque chose de plus. Il nous propose "de l'huile". C'est ainsi que j'entends cette parabole des vierges folles et des vierges sages, c'est que les vierges sages ont quelque chose en plus, elles ont acheté de l'huile, alors elles sont parées pour la nuit pour voir l'Époux qui va ve­nir. Les vierges insensées, elles aussi, ont attendu, ont essayé de s'unifier, de marcher sur le chemin du Christ, mais rien ne suivait, il manquait toujours un élément, tandis que les vierges sages, elles, avaient tout ce qu'il fallait, elles étaient prêtes à recevoir l'époux, elles étaient tout entières tendues, vigilantes à guetter Celui que leur cœur avait toujours attendu. Leur volonté était tendue dans cette attente, et pas seulement leur sentiment, leur affection, mais tout leur être était comme lancé, projeté vers ce visage dont finalement elles savaient que c'était Lui qu'elles voulaient voir, et pas un autre.

Que signifie cette huile ? Je vais être un peu comme les Pères de l'Église qui ont souvent l'habitude de tirer de chaque côté les images de l'évangile, mais je dis simplement que l'huile, c'est l'Église tout sim­plement, c'est-à-dire que pour vraiment rétablir cette unité en nous pour devenir vraiment des personnes toutes tendues, capables d'aimer, capables d'avancer dans ce chemin, il nous faut un moyen, il nous faut des éléments. Ces éléments c'est l'Église, ce sont les sacrements, c'est le baptême, c'est l'eucharistie, c'est-à-dire cette nourriture que Dieu nous donne pour que, sur le chemin, nous puissions continuer à avancer, que nous ne restions pas comme affamés sur le bord, sans huile, sans pain et sans eau. Cette huile a pour sens et pour symbole ce que l'Église ajoute en nous de façon à être totalement capable de suivre le Christ sur le chemin où Il nous précède.

Alors, frères et sœurs, nous nous sentons en pièces détachées, nous nous sentons comme souvent éparpillés par les épreuves de la vie, nous voulons aimer, mais nous avons peur d'aimer, nous voulons pardonner, mais nous ne savons pas comment par­donner, car le fond du cœur reste sombre. Demandons tout simplement à l'Église de faire ce qu'elle a comme vocation de faire en nous, de faire notre unité, car elle a les moyens, elle a comme un fleuve de grâce, elle a un moyen extraordinaire de nous grandir, de nous élever, de nous guérir et de faire de chacun de nous des vraies personnes à l'image de Dieu, totalement unes, totalement unifiées. Demandons à l'Église d'être vraiment le moyen par lequel nous puissions avancer. Alors pour cela n'ayons pas sur elle un regard loin­tain, hautain, distant, critique, mais ayons le regard de celui qui peut recevoir d'elle ce que Dieu Lui a donné de donner la grâce de chaque sacrement.

Frères et sœurs, voilà un point d'appui solide, sûr, quasiment éternel, un bout de pain et une coupe de vin, voilà le centre de gravité du monde sur lequel nous pouvons tourner et nous appuyer de toutes nos forces, car c'est cela l'huile dont nous avons besoin pour attendre l'Époux, car elle a les moyens de nous rendre vraiment capables d'attendre toute la nuit Celui qui doit venir, et de ne jamais fléchir ni nous endormir. Voilà le moyen sûr, il n'y en a pas d'autre.

Demandons à ce bout de pain que nous puis­sions le lire comme le fondement de ce monde, le fondement le plus sûr, le plus solide, le plus éternel. Et frères et sœurs, sans hésiter appuyons-nous sur ce bout de pain et marchons tous ensemble.

 

AMEN