DU SACERDOCE DU CHRIST AU SACERDOCE DES BAPTISÉS

He 9, 24-28

(9 novembre 1997???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

F

rères et sœurs, il y a quinze jours nous nous trouvions ensemble à la messe du dimanche et nous lisions un autre passage de l'épître aux Hébreux, légèrement antérieur à celui que nous venons d'entendre. Et nous avions médité quelques instants sur le sacerdoce du Christ, sacerdoce voulant dire, condition de celui qui donne le sacré, c'est-à-dire plus précisément, celui qui est capable d'établir une médiation, une alliance entre deux personnes et en l'occurrence entre Dieu et les hommes.

       Depuis toujours les hommes qui, dans quelque religion que ce soit, pressentent l'existence d'un Dieu, d'une dimension divine qui les dépasse, s'efforcent d'établir entre eux et ce divin une relation. Et pour cela ils cherchent un lieu de rencontre, un moyen de rencontre, un intermédiaire, un médiateur. La distance entre Dieu et l'homme étant à l'évidence infinie, l'homme par ses propres forces sera toujours en défaut pour rejoindre Dieu et pour établir cette Alliance, cette médiation, à plus forte raison, si Dieu ayant offert son Alliance, l'homme l'a refusée par le péché et s'est ainsi librement et volontairement coupé de Dieu.

       C'est pourquoi Dieu a voulu réaliser, rendre possible ce rêve d'Alliance et de médiation que l'homme cherchait, tout en ne cessant de le refuser et le gâcher par son péché, mieux encore ce désir d'Alliance qui était depuis toujours dans son propre cœur de Dieu et pour lequel Il nous avait créés. Et de même que dans toutes les religions, il a essayé d'avoir des prêtres, des grands-prêtres, un sacerdoce pour servir d'intermédiaire entre l'humanité et Dieu, de la même façon, Dieu va réaliser mais cette fois-ci d'une manière réelle, efficace, vraie une Alliance, une médiation en Jésus-Christ. Et l'auteur de l'épître aux Hébreux nous explique que, pour qu'il y ait médiation, il faut que le médiateur, l'intermédiaire soit à la fois agréé de part et d'autre. Et c'est pourquoi Dieu a voulu Lui-même se faire homme en Jésus-Christ pour que la même personne, celle du Fils de Dieu, Jésus-Christ devenu homme dans le sein de la Vierge Marie, étant vraiment Dieu et vraiment homme, réalise en Lui-même cette rencontre de Dieu et de l'homme qui accomplit ce rêve du cœur de Dieu et ce rêve irréalisable de l'homme de se rencontrer avec Dieu. En Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, s'accomplit la rencontre, la médiation entre Dieu et l'homme et donc le véritable sacerdoce.

       Et voici que le texte que nous venons d'entendre nous manifeste de trois manières la réalisation de ce sacerdoce en Jésus-Christ. Il nous dit : "Ce n'est pas pour s'offrir Lui-même à plusieurs reprises", comme le faisaient les prêtres des autres religions ou même les grands-prêtres d'Israël, parce qu'ils n'en finissaient pas de prier et d'offrir pour leurs péchés, ce n'est pas en offrant à plusieurs reprises des sacrifices toujours imparfaits que Jésus réalise le sacerdoce, mais "en s'offrant Lui-même une seule fois, une fois pour toutes". Le sacrifice du Christ est réalisé une fois pour toutes. Première supériorité par rapport aux innombrables sacrifices accumulés dans toutes les religions de l'histoire.

       Deuxième supériorité : ce n'est pas d'une manière symbolique dans un temple qui est plus ou moins figurativement la demeure de Dieu, mais en entrant dans le ciel où Il vit de plain-pied puisqu'Il est Lui-même réellement Dieu, que Jésus a rejoint la personne du Père. Ce n'est donc pas dans un sanctuaire qui serait une figure (l'auteur dit une "copie") comme le Temple de Jérusalem ou comme tous les temples de toutes les religions, mais en entrant dans le ciel même, dans la demeure de Dieu (le ciel n'étant là aussi bien sûr qu'une façon imagée de parler), mais nous voulons dire, en entrant dans la présence divine du Père en face de qui Il vit de toute éternité que Jésus a réalisé cette relation entre l'homme et Dieu.

       Et puis, troisième supériorité, ce n'est pas avec le sang des victimes, des taureaux, des boucs, des génisses comme on le faisait dans toutes les religions anciennes, mais avec son propre sang que Jésus a réalisé cette rencontre de l'homme et de Dieu. C'est pourquoi à cause de cette supériorité unique du sacerdoce du Christ, il aboutit non pas à un "jugement" dans lequel l'homme se trouve encore séparé de Dieu, mais il aboutit au "Salut" : "le Christ après s'être offert une seule fois, enlevant le péché d'un grand nombre, apparaîtra à nouveau pour donner à ceux qui l'attendent le Salut", c'est-à-dire la délivrance, le pardon, la réconciliation, l'entrée définitive dans l'amitié de Dieu. Voilà donc comment l'épître aux Hébreux nous présente la supériorité du sacerdoce du Christ sur tous les sacerdoces préparatoires qui avaient été inventés par les hommes dans leur désir de Dieu, dans toutes les différentes religions, celle d'Israël y compris. Nous sommes donc arrivés à un sacerdoce qui réalise vraiment ce que l'homme cherchait :  la rencontre avec Dieu.

       Mais je voudrais prolonger cette réflexion sur le sacerdoce du Christ, tel que nous le présente l'épître aux Hébreux, en vous précisant une dimension nouvelle aussi de ce sacerdoce. C'est que non seulement le sacerdoce du Christ, la médiation du Christ, la rencontre réalisée en Lui entre l'homme et Dieu vaut pour l'humanité tout entière, non seulement Il nous a tous réconciliés avec Dieu, mais encore Il nous rend nous aussi capables avec lui d'être des réconciliateurs, Il nous fait partager son sacerdoce.

       En effet Jésus a en commun avec nous cette nature humaine qu'Il a prise dans le sein de Marie et qui fait qu'Il est vraiment homme comme nous. Cependant, chez nous, êtres humains, nous ne possédons chacun cette nature humaine que d'une façon partielle et limitée, nous sommes un être humain parmi d'innombrables autres, et chacun de nous ne réalise que de façon très parcellaire cette réalité humaine de telle sorte que, chez nous, êtres humains, ce qui fait que nous sommes une personne c'est-à-dire un sujet libre d'action, de pensée, d'amour, ce qui fait que nous sommes véritablement autonomes, est inextricablement lié avec le fait que nous sommes un individu de la nature humaine, c'est-à-dire une réalisation partielle et limitée de cette nature. C'est de la même façon, bien qu'il s'agisse de choses tout à fait différentes, que nous sommes une personne autonome unique et que nous sommes un individu limité et partiel. L'un ne va pas sans l'autre et il y a ainsi à la fois dans la personnalité humaine la plus grande richesse de chacun d'entre nous, car c'est ce qui nous fait indépendants et libres, et en même temps une limite extrême.

       Mais en Jésus, il n'y a pas une personne humaine semblable à la nôtre qui ne serait qu'une réalisation partielle de l'humanité, car en Jésus c'est dans sa Personne divine que s'unissent à la fois la nature divine en laquelle Il est le Fils de Dieu, Dieu le Fils, et la nature humaine qu'Il a prise de Marie. Il n'y a pas en Jésus une personne divine et une personne humaine, sans quoi Il serait deux personnes, deux êtres conjoints, Jésus ne serait pas le Fils de Dieu, mais il y aurait, d'une manière ou d'une autre, une sorte d'accrochage entre la personne divine d'un côté et la personne humaine de l'autre, un peu comme un wagon s'accroche à un autre wagon. Mais cela ne ferait pas un Être unique. Ce qui fait toute la richesse du Christ, c'est qu'Il est dans une unique personne, comme un unique sujet, comme une unique liberté, Il est à la fois Dieu et homme. Mais Il est la personne même du Fils de Dieu, de Dieu le Fils, la deuxième personne éternelle de la Trinité qui a pris une nature humaine et qui donc vit dans cette nature humaine, mais tout en étant la personne divine. Ce qui fait qu'Il ne vit pas cette nature humaine d'une façon partielle, parcellaire comme nous le faisons, chacun d'entre nous. Il vit cette humanité avec toute la plénitude et tout l'infini de sa personne divine. C'est divinement, je veux dire par là en totalité, en absolu, en plénitude, que Jésus vit sa nature humaine.

       Et c'est la raison pour laquelle Il peut communiquer avec toutes les autres personnes humaines, alors que pour chacun d'entre nous, notre autonomie est liée à notre limitation et donc au fait que nous ne sommes pas l'autre, nous ne sommes nous-mêmes qu'en n'étant pas les autres. Il y a dans notre richesse particulière, exclusion de tout ce que sont les autres. En Jésus la richesse de son humanité, parce qu'elle est celle qu'assume une Personne divine infinie, cette richesse n'exclut aucune des richesses des autres. Au contraire, elle devient principe de communication et de communion avec les autres. Et c'est la raison pour laquelle Jésus, quand Il meurt et ressuscite, quand Il établit par sa Pâque l'Alliance entre Dieu et les hommes, le fait non seulement pour Lui, mais pour nous tous parce qu'Il nous porte tous en Lui, parce que sa nature humaine assumée par la Personne divine est une nature humaine en communication, en communion immédiate avec toutes les natures humaines de tous les êtres humains de tous les temps et de tous les lieux.

       Mais cela va encore plus loin. Ayant réalisé dans sa personne cette communication avec tous les autres, faisant de sa personne non pas une propriété privée qui exclut les autres, mais au contraire un principe d'ouverture, un principe d'accueil, un principe de rassemblement de tous les autres, Jésus nous donne de quitter cette condition qui est la nôtre, d'êtres limités et de ne posséder notre richesse personnelle que par exclusion de la richesse des autres, autrement dit de ne rechercher à être nous-mêmes qu'en nous différenciant des autres, ce qui est notre condition normale et notre attitude spontanée. Car nous passons notre temps à essayer d'être nous-mêmes et pour cela de bien établir des barrières, des limites, nous ne sommes pas comme celui-là, nous sommes différents, nous avons telle et telle caractéristique, et c'est notre gloire et notre plaisir et notre satisfaction.

       Jésus nous invite à découvrir que, comme Lui-même, nous pouvons être pleinement nous-mêmes, non pas en nous excluant des autres, non pas en nous différenciant des autres, non pas en insistant sur les limites qui nous séparent, mais au contraire en cultivant l'ouverture à l'autre, la communion avec l'autre, la relation avec l'autre. Et plus nous serons en relation les uns avec les autres, plus nous deviendrons vraiment nous-mêmes, non pas en cultivant notre petit jardin intérieur, mais au contraire en ouvrant largement les fenêtres de notre être aux autres de telle sorte que la relation avec les autres devienne le plus précieux de ce qui nous constitue nous-mêmes. Nous ne serons pas pleinement nous-mêmes en établissant quelque chose qui nous appartiendrait à nous seuls et qui mettrait les autres de côté, à leur charge de se débrouiller eux aussi à être pleinement eux-mêmes en se différenciant les uns des autres, mais nous découvrirons une autre manière d'être nous-mêmes, une manière divine d'être soi-même, d'être une personne, en accueillant en soi l'existence de l'autre, la différence de l'autre, la relation avec l'autre de telle sorte que cet échange entre ce que nous sommes et ce qu'est l'autre, devienne constitutif de ce que nous sommes et de ce qu'est l'autre, que l'autre et nous-mêmes, nous nous épanouissions dans l'échange que nous faisons l'un avec l'autre et non plus dans la séparation et dans l'autonomie.

       Quand nous parlons en morale de l'égoïsme et de l'altruisme, c'est très juste et c'est cela qui doit guider notre façon de vivre, mais cela s'enracine dans quelque chose de beaucoup plus profond. Ce n'est pas simplement une règle de savoir-vivre ou une manière de vivre en société qui serait plus agréable et plus pratique et moins gênante les uns pour les autres. Il s'agit en réalité de remodeler notre façon même de nous comprendre, de nous connaître, d'être nous-mêmes, la remodeler à la manière que Dieu, en Jésus-Christ, veut nous faire connaître. Et à ce moment-là si nous sommes nous-mêmes ouverture aux autres, nous devenons nous-mêmes, comme Jésus-Christ, principe de réconciliation des autres avec eux-mêmes, avec nous et avec Dieu. Et ainsi nous devenons tous prêtres comme l'est Jésus-Christ, puisque être prêtre, c'est être médiateur d'unité, médiateur d'alliance. Si nous nous concevons nous-mêmes de cette manière-là, non seulement nous établissons entre nous et Dieu une alliance, mais entre nous et nos frères, et entre nos frères et Dieu, et entre nos frères et eux-mêmes, et nous sommes, chacun à notre place, un ferment, un facteur, un centre de communion, d'unité, d'alliance. C'est cela dire que nous sommes tous prêtres en Jésus-Christ.

       Et avant de parler du sacerdoce de ceux qu'on appelle les prêtres, les évêques, etc..., ce que théologiquement on appelle le "sacerdoce ministériel", ce qui est fondamental et premier, c'est le sacerdoce de Jésus-Christ qui réconcilie en Lui-même l'humanité tout entière avec Dieu et puis le sacerdoce de toute l'humanité, le sacerdoce baptismal de tous les chrétiens qui, chacun à la manière de Jésus, deviennent facteurs de communion, d'unité, de réconciliation pour eux et pour tous les autres. Après cela, bien sûr, il y aura des prêtres et cela pourra servir à quelque chose, mais d'abord il y a que nous sommes tous appelés à être prêtres, les uns pour les autres, c'est-à-dire à être, en Jésus-Christ, des personnes d'ouverture, de communion, de rassemblement qui se définissent non pas par rapport à eux-mêmes, mais les uns par rapport aux autres, et tous ensemble par rapport à Jésus-Christ et, à travers Jésus-Christ, par rapport au Père.

       AMEN