VOICI L'EPOUX QUI VIENT

Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (11 novembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Cette parabole nous est bien connue. Aussi ne voudrais-je pas une fois encore déterminer, ou essayer de déterminer avec vous, qui sont ces vierges sages, qui sont ces vierges insensées. Je voudrais seulement méditer pendant quelques instants sur l'évènement central de cette parabole : "Au milieu de la nuit, un cri se fait entendre. Voici l'Epoux qui vient ".

Le Seigneur Dieu est appelé d'abord et avant tout : Celui qui vient. Ce n'est pas Celui qui viendra, ce n'est pas Celui qui tarde à venir et dont nous imaginons que la venue est renvoyée dans un avenir plus ou moins indéfini. Le Seigneur, c'est Celui qui vient à tout instant, qui ne cesse pas de venir, Celui qui est en train de venir, dans l'histoire du monde, dans la vie de chacun de nous. Dans l'Apocalypse, pour désigner le Seigneur Dieu, Jean emploie l'expression : "Celui qui est, qui était et qui vient". "Celui qui est" c'est la permanence, la présence, la réalité instante de Dieu. "Celui qui était", c'est l'éternité enveloppante de Dieu qui précède toute chose et qui entoure tout l'univers de sa puissance qui est toujours plus profonde et plus radicale que toute chose. "Celui qui vient", c'est le mystère que je vous invite à méditer maintenant, c'est le surgissement permanent de Dieu dans notre histoire comme dans l'histoire du monde. Et le tort des vierges insensées c'est d'avoir cru que l'Epoux tardait à venir et que, par conséquent, sa venue n'était pas imminente, mais que l'on pouvait attendre et s'endormir.

Le Seigneur est Celui qui vient, c'est-à-dire qu'à tout instant de notre existence, dans chaque évènement de notre vie, à chaque moment, le Seigneur vient, Il se fait plus proche. Le Seigneur ne cesse de s'approcher de nous pour aller toujours plus profond dans les moindres détails de cette vie qu'Il veut remplir de la merveilleuse puissance de sa Présence actuelle, de sa présence vivifiante. Le Seigneur est une source qui ne cesse de jaillir au fond de notre être. Et ce qui est fondamental pour notre existence chrétienne, c'est de prendre conscience de ce jaillissement, c'est d'être attentif à cette venue de Dieu, c'est de désirer ce surgissement, c'est de nous ouvrir à cette Présence, c'est d'attendre Celui qui doit polariser tout notre être et toutes les fibres de notre être.

Le Seigneur est Celui qui vient. Et Il est Celui qui vient au milieu de la nuit. Il vient au milieu de la nuit parce qu'Il vient à l'improviste. Non pas qu'Il mette un malin plaisir à nous surprendre, à nous prendre en défaut, à arriver au moment où nous ne l'attendons pas. Mais bien plutôt parce que ce surgissement de Dieu est constant, et parce qu'il est toujours nouveau, nous ne sommes jamais prêts à cette venue Et cette venue nous apparaît toujours comme une surprise, une surprise qui n'est pas nécessairement quelque chose de déroutant ou de pénible, mais une surprise qui peut être aussi un émerveillement, un épanouissement, un éblouissement. Oui, le Seigneur est Celui qui vient au milieu de la nuit de notre vie qui est ténèbres tant que Dieu ne la remplit pas de sa clarté. Car notre vie quotidienne est souvent remplie de soucis, de doutes, de souffrances, de tristesse, de ténèbres. Et même si nous avons l'impression, si nous avons la chance que notre vie, aujourd'hui, soit une matinée de printemps remplie de lumière et de soleil, il n'empêche qu'en réalité cette apparente joie de notre vie n'est encore que ténèbres par rapport au surgissement du Seigneur qui vient. Notre vie est une nuit parce que la seule lumière qui puisse véritablement, de fond en comble, lui donner épanouissement, la seule lumière qui puisse réellement aller jusqu'aux derniers recoins et confins de notre être pour y apporter la clarté, la vérité et la joie, c'est la lumière de la venue de Dieu. Dieu vient au milieu de notre nuit, nuit d'inconscience peut-être nuit de légèreté, nuit d'indifférence, peut-être encore nuit de la dureté de notre cœur, ou bien nuit d'épreuve.

Mais c'est au cœur de notre nuit que Dieu vient. Car Dieu vient précisément à l'endroit en nous où il fait le plus sombre, à l'endroit où nous sommes le plus délaissés, où nous avons l'impression que la déréliction se fait plus profonde, c'est là que Dieu vient. Car Dieu ne vient pas simplement comme un voyageur de passage, Dieu vient en Sauveur, c'est-à-dire qu'Il vient pour nous restaurer, pour nous transformer. Et c'est là où nous avons besoin d'être transformé, que Dieu va venir. C'est donc au plus creux de notre vie, à l'endroit où nous avons l'impression d'être seuls, abandonnés, peut-être de ne plus voir clair, d'être devenu aveugles, de ne plus savoir si nous sommes encore tournés vers Dieu, c'est à cet endroit-là que Dieu va venir, parce que c'est là que nous avons besoin de sa venue, parce que Dieu vient par amour pour nous, et donc là où il est indispensable que nous soyons transfigurés.

Dieu vient au milieu de notre nuit, et au milieu de la nuit du monde, au milieu d'un monde qui semble ne plus connaître Dieu, qui semble s'éloigner de Lui. Jésus n'a-t-Il pas dit : "Quand le Fils de l'homme reviendra, trouvera-t-Il encore la foi sur la terre ?" C'est ce monde qui ne sait plus croire, qui ne sait plus espérer, ni attendre, ni aimer, c'est dans cette nuit du monde que Dieu vient.

Il y a, dans la tradition juive, un très beau poème qui s'appelle "le poème des quatre nuits", et qui résume toute l'histoire du monde en quatre nuits au cours desquelles Dieu est venu, Dieu vient, Dieu viendra, Dieu ne cesse de venir. La première de ces nuits, c'est la nuit de la création, quand l'univers n'était que ténèbres et chaos, et quand Dieu déchirant les ténèbres, a dit : "Que la lumière soit", et la lumière fut. Et l'univers a jailli dans la splendeur de cette lumière de Dieu qui sortait de son cœur pour se répandre en toutes choses. C'est la première nuit, la nuit de la merveille, de la puissance de Dieu qui fait surgir l'univers à partir de rien.

La deuxième nuit, c'est la nuit où Dieu a pris Abraham par la main en lui faisant quitter son pays et la famille de son père, en le faisant sortir de sa tente pour contempler le ciel et lui dire : "Regarde les étoiles qui sont dans le ciel : ta postérité sera aussi nombreuse que ces étoiles". Et au cours de cette nuit, Dieu a donné à Abraham l'enfant de la promesse, le sourire de Dieu : Isaac. Et au cours de cette nuit, Dieu a demandé à Abraham de Lui rendre Isaac, de le Lui offrir en sacrifice. Et Abraham est monté sur la montagne avec Isaac portant le bois de l'holocauste. Et au cours de cette nuit, Dieu a arrêté le bras d'Abraham qui allait immoler son fils en sacrifice. Au cours de cette nuit, Dieu a fait connaître à Abraham ce que pouvait être la souffrance de son cœur de Dieu devant le péché et la mort des hommes, ses enfants. Il a appris à Abraham ce que c'était que d'être Père, Il l'a fait descendre dans les profondeurs de sa souffrance de Père. C'est la nuit de la découverte de la tendresse de Dieu, de cette tendresse déchirante de Dieu qui nous aime et que nous refusons. Et c'est pour cela que nous préférons la mort.

Et la troisième nuit d'Israël, c'est la nuit de l'Exode quand Dieu a protégé de sa main les premiers-nés de son peuple au moment où l'Egypte était décimée. C'est la nuit au cours de laquelle Dieu a délivré son peuple de l'oppression de l'Egypte et l'a fait sortir par sa main forte et son bras étendu, et où Il a ouvert devant son peuple la mer pour qu'il traverse à pied sec et passe de l'esclavage à la liberté. C'est la nuit de la Pâque.

Et la quatrième nuit, c'est la nuit où Dieu viendra pour nous prendre, où Il viendra pour nous emmener avec Lui dans la lumière de sa gloire. Et cette quatrième nuit que le poème juif décrit ainsi uniquement dans l'avenir, nous savons, nous, que cette quatrième nuit est déjà commencée, car c'est la nuit de la croix, quand à la sixième heure les ténèbres se sont répandues sur la terre, et c'est la nuit du tombeau où le Christ est resté trois jours et trois nuits, c'est la nuit des enfers dans lesquels le Christ est descendu pour en tirer les hommes qui attendaient sa venue depuis le commencement du monde ; c'est la nuit de la Résurrection du Christ, qui jaillit comme l'aurore au milieu de l'obscurité. Cette nuit bien heureuse ne fait qu'un avec la nuit de la fin du monde. Cette quatrième nuit dans laquelle s'accomplissent les trois premières, car elle est nouvelle création, elle est révélation, dans la souffrance de la croix, de la paternité de Dieu, elle est libération de tout esclavage du péché et de la mort, cette quatrième nuit est déjà commencée : nous y sommes ! L'attente de l'Église est une attente dans cette nuit pour le moment où le cri de l'Époux va retentir. Frères et sœurs, nous sommes dans les derniers temps nous sommes encore dans la nuit de la mort et de la Résurrection du Christ. Nous sommes, même si cela semble durer très longtemps, dans les quelques heures de cette nuit qui sépare le tombeau de la lumière. C'est cela que vit l'Église, c'est cela que nous vivons ; c'est cela que vit le monde. Et nous devons être des témoins de cette nuit, de cette nuit d'attente, cette nuit de désir, cette nuit d'espérance.

Au milieu de la nuit, un cri : "Il vient". Qui vient ? L'Époux, Celui qui vient pour être au plus profond du cœur de chacun d'entre nous, l'Époux, Celui qui comblera réellement toute notre attente, tout notre désir, toute notre espérance. L'Époux, c'est le plus beau des noms que Dieu se donne à Lui-même dans la Bible, parce que l'Époux c'est Celui qui est plein de tendresse, Celui qui est plein de passion, c'est Celui qui est follement amoureux de son Épouse, Celui qui prend près de Lui son Épouse pour qu'elle soit plus belle, pour qu'elle devienne un autre Lui-même. Comme le dit Saint Paul, l'Épouse n'est-elle pas le propre corps de son Époux ? Ne sont-ils pas un seul corps, une seule chair, comme il a été dit dès le commencement de la création ? Voilà que Dieu fait avec nous un seul corps, une seule chair. Il nous prend dans sa chair. Et pour pouvoir nous unir à sa chair, Il a pris Lui-même une chair semblable à la nôtre pour pouvoir communier avec nous dans ce festin des noces. Il est l'Époux qui vient nous chercher, nous combler, nous identifier à Lui par la puissance de son amour.

Le Seigneur vient comme l'Époux, non pas tellement l'Époux de chacun d'entre nous, encore que cela soit vrai, mais surtout l'Époux de l'Église, c'est-à-dire de ce rassemblement de tous les hommes que nous constituons déjà en ébauche, mais qui doit s'accomplir quand nous deviendrons vraiment l'Épouse de Dieu, quand Dieu sera tout en tous, quand Il pourra atteindre chacun d'entre nous au plus profond de lui-même, dans la communion avec tous ceux qui l'entourent et qui sont ses frères, pour que nous ne soyons plus qu'un. Un, parce que nous avons un seul cœur et une seule âme comme on disait des premiers chrétiens à Jérusalem un parce que nous avons une seule foi, une seule espérance, comme le dit Saint Paul aux éphésiens, un parce que c'est le même Esprit qui nous habite et que nous ne faisons qu'un seul corps, un parce qu'il n'y a qu'un seul Dieu qui est tout en tous. Dieu est Celui qui nous rassemble et Celui qui nous vivifie, et c'est en Lui que nous atteindrons notre communion parfaite. Et c'est le commencement de ces noces pour lesquelles vient l'Époux.

Frères et sœurs, Il vient, maintenant, aujourd'hui, à cet instant précis. Il vient dans cette ville, dans cette assemblée Il vient dans le secret du cœur de chacun d'entre nous. Serons-nous attentifs à cette venue ? Saurons-nous désirer cette venue ? Saurons-nous orienter toutes les forces de notre cœur vers cette venue ? C'est le fondement de notre espérance, le fondement de tout le dynamisme de notre vie, car si le Seigneur vient, si nous sommes remplis de cette venue du Seigneur, alors nous devons éclater de joie, rayonner d'espérance, nous devons appeler tous nos frères à venir découvrir cette vérité si fondamentale. "Il est là, Il vient, Il vient pour toi aussi, frère, Il vient pour chacun de nous, Il vient t'appeler par ton nom, Il vient remplir ta vie, Il vient remplir ta nuit, ta vie de souffrance, d'épreuve, d'indifférence peut-être. Il vient ! Lève-toi. Sortons à sa rencontre !"

 

AMEN