TOUT DONNER !
1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (8 novembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Frères et sœurs, il faut donner, mais comment faut-il donner ? Bien sûr la première partie de l'évangile que nous avons entendu est très claire à ce sujet : donner avec ostentation ce n'est pas bien du tout, du tout. Donner avec ostentation en définitive, ce qui est le plus important dans ce geste ce n'est pas le fait de donner, mais c'est d'être vu en train de donner. Par conséquent, ce qui est le plus important, c'est une instrumentalisation de ce qui est donné pour le propre ego de la personne qui est satisfaite parce que tout le monde voit qu'elle a donné, etc …
Là-dessus, l'affaire est entendue on n'a pas tellement besoin d'aller plus loin. Mais dans l'enchaînement des deux parties que la liturgie nous propose pour cet évangile, il est question dans une deuxième partie de donner le superflu. Est-ce si fondamentalement mauvais que de vouloir donner le superflu ? A entendre la démonstration de Jésus, qui oppose cette veuve qui donne sa vie en la mettant dans le trésor du temple et puis ceux qui donnent de leur superflu, on pourrait croire que Jésus là aussi émet une critique contre les gens qui ont donné leur superflu.
Parce que c'est mon côté un peu batailleur, je voudrais remettre en cause cette lecture à travers une petite histoire "drôle", d'un Père de l'Église que vous connaissez au moins de nom et qui s'appelle saint Jérôme. Qui est ce saint Jérôme ? C'est un docteur de l'Église, ce n'est pas n'importe qui, c'est un Père de l'Église, donc un des fondateurs de l'Église du quatrième siècle, c'est un homme qui est trilingue, il maîtrise parfaitement le latin, le grec et l'hébreu. C'est un homme d'un niveau intellectuel impressionnant au tournant du quatrième et cinquième siècle, il est beaucoup plus érudit que saint Augustin qui est pourtant un Père de l'Église éminent, et il connu pour avoir proposé une deuxième traduction de la Bible en latin, ce qu'on appelle la Vulgate, traduction que l'Église a utilisé pendant des siècles et des siècles. Autant dire que cet homme a marqué de son empreinte l'Église catholique et la liturgie à travers la traduction en latin du texte hébreu.
Saint Jérôme est aussi connu par ailleurs par son côté batailleur, insupportable, acariâtre, méchant, il faut oser le dire, quand on lit ses lettres, il n'est vraiment pas du tout aimable avec ses petits camarades évêques, qui eux ne savent rien, ne connaissent rien, et sont vraiment incultes. Ce brave saint Jérôme, et ceci est une anecdote qui est vraie ou du moins qu'il rapporte dans une de ses épîtres, était quand même un peu gêné, il était érudit, il connaissait tous ses classiques, Horace, Virgile, etc … et en son temps, ces lectures étaient plutôt païennes. Ce pauvre Jérôme se réveille un jour en sueur dans son lit, il vient de faire un cauchemar : il passait devant un tribunal et Dieu lui disait : tu n'es pas chrétien, tu es cicéronien. Autrement dit ta véritable religion n'est pas d'être chrétien, mais ta véritable religion c'est de te délecter des grands classiques. Je crois que nous, cela ne nous empêche pas de dormir, si vous lisez les derniers prix Goncourt, tous les romans policiers que vous voudrez, vous les lisez et "nous" passons plus de temps à lire des romans policiers qu'à lire la Bible, et cela ne nous empêche pas de dormir tranquillement. Hélas peut-être, hélas !
En tout cas, certains se sont amusés à pousser le bouchon un peu plus loin et à imaginer une suite de cauchemars chez saint Jérôme qui un jour, rêve que Dieu se présente devant lui, le pointe du doigt et lui dit : "Jérôme, tu n'as pas tout donné". Il répond : "Comment ? Je consacre tout mon temps à l'étude de la Bible (ce qui est vrai), je travaille sans arrêt, j'écris des commentaires extraordinaires sur l'Ancien Testament, je ne dors plus parce que je ne fais que cela". Il se recouche, et le lendemain, à nouveau, Jésus est devant lui et lui dit : "Jérôme, tu n'as pas tout donné". Et il répond : "Non seulement j'ai donné tout mon temps, mais j'ai donné toute mon intelligence, j'ai traduit la Bible de l'hébreu en latin pour que ce soit accessible pour les gens, c'est quand même une œuvre importante". Après avoir rétorqué cela à Jésus, Jérôme se rendort une fois encore, et le lendemain, nouvelle apparition de Jésus qui lui redit : "Jérôme, tu n'as pas tout donné". Jérôme est excédé, et Dieu sait qu'il n'en faut pas beaucoup pour qu'il s'excite, il répond une fois encore : "Je t'ai tout donné, je t'ai donné ma vie. Que veux-tu que je te donne de plus ? Tu veux que je te donne aussi mon mauvais caractère ?" Et Jésus lui répond : "Oui".
On pourrait mettre d'autres personnes derrière cette petite histoire qui est très importante. Dans cette progression dans l'évangile, donner par ostentation où l'exercice consiste à flatter son propre ego, je pense que ce n'est pas tout à fait la même chose que de donner son superflu. Il peut y avoir quelque chose de beau à donner le superflu, c'est-à-dire à donner le meilleur de nous-même. Qui pourrait nous accuser de vouloir donner le meilleur de nous-même ? Personne. Et en même temps, dans cette petite histoire on découvre que cela ne suffit pas à Dieu et que Dieu veut non seulement le meilleur de nous-même, mais qu'il veut même ce que nous refusons de voir, ce que nous n'aimons pas de reconnaître en nous, ce que nous préférons enfouir, ce que nous couvrons parfois sous des actes de charité justement. Or, c'est cela que Dieu veut. C'est ce que fait la veuve de l'évangile : quand elle met ses deux piécettes dans le trésor du temple, elle donne, et l'on pourrait traduire plus précisément mot à mot le texte de saint Marc, elle donne sa vie. Après avoir mis ces piécettes, il ne lui reste plus rien.
Je voudrais revenir sur la première lecture parce que dans l'évangile nous avons affaire à une femme, une veuve, et Dieu sait que dans l'Antiquité, et malheureusement encore de nos jours dans certaines cultures, et même encore en France actuellement, on peut dire que la condition de la veuve est une des pires conditions qui soit, car en fait, elle n 'a aucun soutien financier et elle est livrée à elle-même. C'est bien ce qu'il faut imaginer quand Jésus voit cette veuve venir au trésor du temple pour déposer les plus petites piécettes. C'est une femme qui n'a rien du tout. A travers ce geste, je crois que ce qui est célébré, ce n'est pas d'abord la charité (la charité c'est très bien, ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit), ce qui est célébré c'est plus précisément la confiance, la vertu de l'espérance de cette femme qui comprend envers et contre tout qu'en donnant même sa vie, elle ne perd rien. En même temps, on ne sait pas vraiment ce qui lui passe dans la tête, on voit le geste et c'est tout.
En revanche dans la première lecture du livre des Rois, il nous est donné d'entendre l'histoire d'une autre veuve, la veuve de Sarepta. L'histoire est assez différente de celle rapportée par l'évangile. Que se passe-t-il à Sarepta ? Je rappelle brièvement l'épisode précédent. Élie a annoncé qu'il n'allait plus pleuvoir pendant trois ans, le ciel se ferme, donc pas de récolte, pas de cultures. Élie se cache au bord du torrent, il est nourri par un corbeau, mais au bout d'un moment, le torrent s'assèche, il n 'y a plus rien à boire ni à manger, et Dieu dit au prophète : maintenant va chez les païens (Sarepta est dans le territoire païen), va voir cette veuve qui va te nourrir. C'était cruel. Dieu dit à son prophète d'aller voir une veuve non pas pour l'aider dans sa déréliction parce que non seulement elle est veuve, mais en plus elle a un enfant à nourrir, Dieu ne lui dit pas de faire un acte de charité en aidant cette pauvre veuve qui meurt de faim, mais il lui dit d'aller auprès d'elle pour qu'elle le nourrisse. Vu de l'extérieur, franchement c'est assez cruel et inhumain. Nous sommes faits de telle manière que lorsqu'on voit quelqu'un dans le besoin, on ne vient pas lui dire : tu es malheureux, mais est-ce que tu ne pourrais pas en plus me nourrir, me loger, me blanchir, etc … ? Au contraire on aurait plutôt tendance à dire : cette personne est dans le besoin, je vais lui donner ce dont elle manque pour vivre.
Là, le fonctionnement est complètement inversé. Le prophète vient chez cette veuve, et il lui demande de le nourrir. Vous aurez remarqué que le comportement de cette femme est assez ambigu, car elle est à la fois dans le désespoir et en même temps, elle va obéir. Elle est dans le désespoir, car elle dit : mangeons et mourons. Généralement, c'est parce qu'on ne mange pas qu'on meurt. Or, elle dit : mangeons et mourons, je n'ai rien à te donner, j'ai un fils à nourrir, je n'ai que le fond d'une jarre de farine, le fond d'une jarre d'huile, j'ai deux morceaux de bois, mais je vais quand même respecter les lois de l'hospitalité, quitte à ce que moi et mon fils, nous mourrions. L'accueil de l'étranger est plus important dans le cœur de cette pauvre veuve que sa propre vie. Et cela existe encore aujourd'hui dans pas mal de pays, j'ai été moi-même témoin dans certains villages reculés d'Égypte que je visitais avec des Filles de la Charité, j'y ai rencontré des hommes qui n'avaient que de la terre battue pour dormir, quand on leur demande comment ils vont, ils disent, "bien, grâces à Dieu", et ils ont encore les moyens de vous proposer une tasse de thé très sucré comme savent le faire les égyptiens. C'est cela la démarche de cette femme, elle est à la fois habitée par le désespoir parce qu'elle sait que l'avenir est bouché, elle va mourir, et en même temps, elle obéit et elle accepte de donner ce qui va lui manquer.
Cette démarche est assez évocatrice et on pourrait en tirer au moins deux conclusions aujourd'hui pour nous. Je pense notamment dans la relation parents – enfants. Le frère Bertrand Kasmareck qui est à la fraternité d'Istres et est formé au séminaire saint Luc à Aix, a fait pendant une semaine un stage de vidéo avec des jeunes d'Istres, et il a filmé dans ce que nous appelons très gentiment, les quartiers sensibles d'Istres. Il nous racontait l'autre jour qu'il interviewait devant la caméra un jeune, et je ne fais pas de racisme, mais je suis sûr que la plupart d'entre nous si on le croisait dans une rue d'Aix un peu sombre le soir, on s'écarterait un peu. C'est vraiment la caricature du jeune de banlieue difficile, la casquette de travers, etc … Bertrand lui demandait : est-ce que tu as une déclaration d'amour à faire devant la caméra ? Ce garçon répond : en fait, je voudrais déclarer tout mon amour à ma mère parce que quand plus personne ne croyait en moi, ma mère continuait à croire en moi. Je trouve qu'il a quelque chose pas tout à fait d'équivalent, mais d'approchant dans la démarche de cet homme de Dieu qui vient provoquer un surcroît de désespoir dans cette veuve de Sarepta justement pour la faire ressurgir, pour re-susciter son espérance, la faire ressusciter, il y a quelque chose d'équivalent dans cette démarche de Dieu auprès de cette veuve, et cette mère qui croit toujours en son fils, alors que tout le monde a fait une croix sur lui en disant qu'il était bon à rien.
La deuxième conclusion que je voudrais tirer est peut-être d'ordre plus général dans le rapport de la sainte Mère l'Église pourrait-on dire, avec ses brebis. Il est vrai que l'Église elle-même, et peut-être que là-dessus nous-mêmes prêtres, nous devrions battre notre coulpe, nous aurons tendance naturellement à nous tourner vers les gens qui ont du temps, qui ont ceci ou cela (je ne parle pas d'argent, ce n'est pas le propos), et leur demander est-ce que le surcroît de temps ou d'autres choses que vous avez, est-ce que vous pourriez le mettre à la disposition de l'Église ? De fait, dans notre société, il est extrêmement difficile pour nous de nous comporter comme Élie, l'homme de Dieu, auprès de vous. C'est vrai que la société fonctionne de telle manière qu'on nous répondrait : vous ne vous rendez pas compte, vous êtes cruel, vous en demandez toujours de plus en plus, vous ne prenez pas en compte la difficulté de la vie des gens, mais qu'est-ce que vous avez dans la tête, cela ne fonctionne pas et vous êtes complètement en-dehors des réalités. Mais pourtant, ce que je trouve très beau dans la démarche d'Élie et que peut-être l'Église, nous les prêtres et aussi les laïcs entre vous, ce que je trouve très beau c'est qu'exiger de quelqu'un c'est faire preuve de grande confiance. Que les parents exigent de leurs enfants, c'est effectivement faire preuve d'une grande confiance. C'est comme s'ils disaient à leurs enfants : ne croyez pas que vous n'êtes que ce que vous croyez que vous êtes, et maintenant, mangeons et mourons. Mais au cœur même de ce que vous pensez être dans votre indigence, vous pouvez y puiser des réserves d'espérance, de charité et de foi, et véritablement changer les choses.
Je pense que c'est cela que nous avons à prendre en compte aujourd'hui dans ces deux dimensions : à la fois par rapport au cœur même des vies de nos familles, dans les relations de parents à enfants, mais aussi dans la relation que vous avez avec les prêtres et avec la paroisse. Nous avons tendance plutôt, et je le redis pour moi, ce n'est pas négatif, à travers ma petite histoire de saint Jérôme, nous aurions plutôt tendance à vouloir réserver le superflu, ce que nous considérons être le mieux de nous-mêmes à offrir à l'Église, ou à la communauté paroissiale ? Mais en fait, ce que nous dit Jésus à travers l'évangile et ce que nous dit peut-être encore le rédacteur du livre des Rois, c'est qu'on peut tout donner, on peut même donner notre indigence. Et c'est à partir de cette indigence que Dieu change les choses.
Frères et sœurs, c'est ce que nous allons d'ailleurs célébrer dans quelques minutes avec l'eucharistie. L'eucharistie qu'est-ce que c'est ? C'est le moment où le prêtre monte à l'autel avec un peu de pain, un peu de vin, à la fois fruit du travail des hommes et de la vigne que nous n'avons pas plantée, fruit du travail des hommes et de ce blé que nous n'avons pas semé, et nous offrons cette indigence à Dieu qui la transforme et en fait sa vie pour nous.
AMEN