QUAND JÉSUS NOUS PARLE DE NOTRE RÉSURRECTION

2 M 7, 1-2+9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3-5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (6 novembre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Voilà une page d'évangile assez difficile et paradoxale. Je ne parle pas du petit problème de casuistique que les sadducéens ont compliqué à loisir pour essayer de ridiculiser la foi en la résurrection, et qui se base sur cette loi du lévirat qui obligeait un frère à prendre la veuve de son propre frère pour lui susciter une descendance. Mais la réponse de Jésus, elle, est effectivement difficile et nous demande réflexion et approfondissement. En effet, les paroles du Christ, au premier abord semblent contradictoires. Il dit : "Dans le monde à venir, dans le monde de la Résurrection, les hommes seront comme des anges". Dire : "nous serons comme des anges", nous pensons spontanément que cela signifie que nous serons de pur esprits, que nous n'aurons pas de corps, pas de chair. Mais alors que veut dire : "résurrection" puisque le monde à venir est le monde de la Résurrection ? Car il n'y a pas de résurrection de l'esprit puisque l'âme est immortelle, il n'y a de résurrection que de la chair. Comment dire que dans le monde de la Résurrection de la chair nous serons sans corps, comme les anges ?

Et encore, Jésus dit que dans ce monde à venir, on ne prendra ni femme ni mari, à la différence de ce qui se passe ici-bas. Est-ce à dire qu'il n'y aura plus de différence entre l'homme et la femme ? que nous perdrons toute caractéristique sexuelle ? Est-ce à dire qu'il n'y aura plus de tendresse spécifique de l'homme pour son épouse et de l'épouse pour son mari ? Cela contredirait les paroles de la Genèse sur lesquelles Jésus aime s'appuyer quand Il parle du mariage où il est dit que "Dieu a créé l'homme à son image, homme et femme Il l'a créé, à l'image de Dieu Il l'a créé ", indiquant ainsi que c'est l'union de l'homme et de la femme, c'est leur complémentarité qui fait l'être humain l'image même de Dieu. Alors ne serons-nous donc plus image de Dieu dans le monde de la Résurrection ? Et encore, plus troublantes ces paroles où le Christ dit : "ils ne prendront ni femme ni mari, aussi bien ne peuvent-ils plus mourir". Serait-ce que Jésus, par avance, ébauche les thèses de certains psychanalystes sur le lien entre l'amour et la mort, entre Éros et Thanatos ? Nous voilà donc dans une grande perplexité devant ces Paroles du Christ.

Je crois que pour comprendre le sens véritable et profond de ces paroles les plus détaillées que le Christ nous ait laissées sur le monde à venir, il nous faut d'abord réfléchir sur les conditions dans lesquelles nous vivons dans ce monde. Dans le monde qui est le nôtre aujourd'hui toute relation entre les personnes passe nécessairement par la médiation du corps. Il n'y a de connaissance qu'à partir des sens. Saint Thomas d'Aquin, après Aristote, l'a affirmé fermement, nous ne connaissons que ce que nous avons appréhendé par le toucher, par la vue, par l'ouïe. Il n'y a pas d'intuition directement spirituelle, il n'y a pas entre les êtres de communication métapsychique. Cela fait partie de ces rêves que l'humanité aime toujours caresser et qui signifient certainement un désir et une recherche plus qu'une réalité. Nous ne nous connaissons que par le truchement du corps, et même à l'égard de l'être le plus intime, le plus proche, même pour un époux et son épouse, on ne connaît le secret du cœur ou, plus exactement, on ne devine on n'entrevoit, on ne croit approcher du secret de la personnalité de l'autre qu'à travers tel ou tel geste, telle attitude, telle expression à travers le regard qui sont toutes choses merveilleuses précisément parce qu'on y pressent, on y devine l'être profond de celui qu'on aime. Mais ce n'est encore qu'une manière de s'approcher comme à tâtons de l'autre et au fond le secret de chaque être, le secret intime de chaque cœur reste inviolable et inviolé, même pour les plus proches. Nous ne pouvons connaître qu'à travers la médiation du corps qui à la fois est le moyen d'approcher de l'autre et en même temps porte en lui sa limite, car au moment même où les gestes, les expressions de l'autre nous révèlent quelque chose de son cœur, ces mêmes gestes, ces expressions demeurent opaques. Et le mystère demeure caché, et nous ne pouvons que nous en approcher comme dans la nuit. De la même manière, quand nous nous aimons, nous ne pouvons manifester cette affection, cet amour que par le moyen du sourire, des gestes de tendresse, ou bien quand il s'agit de l'amour humain par excellence, de l'amour conjugal, par le moyen de cette union mystérieuse et profonde des corps qui est porteuse de tout ce que l'homme et le femme ont de plus riche, de tout ce qu'il y a de plus intense dans leur capacité de don et leur capacité d'amour, et en même temps qui reste terriblement insuffisante pour exprimer la totalité du cœur de la personne.

Oui, toutes les relations humaines, en ce monde utilisent nécessairement le corps comme moyen, un moyen merveilleux, et en même temps terriblement limité. Et c'est la raison pour laquelle l'être humain ne peut aimer que d'une manière encore imparfaite, insuffisante, et d'une manière très restrictive : on ne peut aimer d'amour qu'un seul être à la fois. C'est tellement vrai que, lorsqu'on nous dit de Dieu qu'Il aime chacun d'entre nous comme s'il était seul au monde, tout en nous aimant tous si nombreux que nous soyons, cela nous semble incroyable, incompréhensible, car pour nous, aimer comme un être unique au monde, c'est nécessairement refermer notre amour sur cet être-là, et d'une certaine manière à l'exclusion des autres, en tout cas en mettant les autres dans une position seconde et plus éloignée. Oui, l'amour humain est véritablement une participation à l'amour de Dieu, c'est réellement l'intensité de l'amour de Dieu qui nous est donnée de manière participée, et en même temps cet amour humain rétrécit, focalise de façon extraordinairement limité cette capacité d'amour qui est dans le cœur de Dieu.

Cette nécessaire médiation de la réalité charnelle de l'homme vaut non seulement dans nos relations les uns avec les autres, mais aussi dans nos relations avec Dieu. Ici-bas il n'y a pas d'amour, il n'y a pas de relation de tendresse de l'homme qui ne passe par ce moyen humain, et même quand il s'agit d'aimer Dieu, nous devons l'aimer de manière charnelle corporelle, nous avons besoin de signes, nous avons besoin de ces manifestations sensibles, précises que sont précisément les sacrements. C'est cette eau qui coule sur le front de l'enfant, ce pain, ce vin, qui sont partagés, cette assemblée que nous constituons qui est l'Église, c'est cela qui nous conduit à la rencontre de Dieu. C'est cela qui nous permet d'approcher ici encore à tâtons, ce mystère invisible de Dieu. Et si Dieu s'est fait homme, si Dieu s'est fait chair, c'est précisément pour que nous puissions, nous qui sommes des hommes de chair, le toucher, nous approcher de Lui et le recevoir à la manière qui est la nôtre et qui est cette manière charnelle. Et là encore, ce qui est médiation merveilleuse est en même temps limite, et étroitesse, ce qui ne permet pas d'aller jusqu'au bout de ce que Dieu veut pour nous.

Ainsi, toute relation sur la terre est une relation corporelle. Mais quand nous serons dans le monde nouveau, le monde de la Résurrection, alors ce n'est plus à travers notre chair, à travers notre corps que nous entrerons en contact les uns avec les autres, et moins encore que nous entrerons en contact avec Dieu. Dieu se fera tout en tous, Dieu se manifestera à chacun d'entre nous, Dieu révélera son visage, son visage invisible aux yeux de notre chair se fera visible aux yeux de notre cœur, sa présence sera immédiate et c'est Lui qui sera le moyen de communication entre Lui et nous, et entre nous et nos frères. C'est à partir de cette présence irradiante de Dieu, à partir de cette tendresse de Dieu qui nous imprégnera tout entiers, qui nous prendra jusqu'à la racine de nous-mêmes que nous nous connaîtrons et nous nous aimerons les uns les autres. Nous nous aimerons réellement avec l'amour de Dieu, nous nous connaîtrons avec les yeux de Dieu, avec le regard de Dieu. Et c'est pourquoi, à ce moment-là, cette connaissance et cet amour que nous aurons les uns pour les autres seront sans fin et sans limite. Ce seront un amour et une connaissance véritablement divinisés, ayant la profondeur, l'intensité et le caractère illimité de la connaissance et de l'amour de Dieu. Dieu nous fera entrer dans sa manière de voir et sa manière d'aimer. Et c'est pour cela que Jésus dit que nous serons comme des anges, car les anges qui n'ont pas de corps, qui n'ont pas cette médiation qui est aussi une limite, se connaissent à travers la présence de Dieu. C'est dans la contemplation remplie de louange que chaque ange a pour son Dieu qu'il communique avec les autres anges, êtres immatériels, purement spirituels. Car au dire des théologiens, les anges, précisément parce qu'ils n'ont pas de corps qui les limite et qui en même temps les démultiplie, constituent chacun un univers, non pas qu'ils aient autour d'eux des étoiles, des planètes et une terre qui correspondraient à leur nature, mais ils sont eux-mêmes aussi complets et totalisés qu'un univers. Et chacun de ces univers angéliques ne rencontre l'autre univers qu'à travers le visage de son Dieu vers lequel il est tourné dans la louange.

C'est ce qui se passera pour nous dans la Résurrection. A ce moment-là, nous verrons Dieu face à face, nous le verrons tel qu'Il est, et c'est pourquoi, nous dit saint Jean, comme vient de nous le dire Jésus, dans ce passage de saint Luc, nous serons véritablement fils de Dieu parce que nous serons de sa race, nous participerons à sa nature, à sa manière de vivre. Dieu qui déjà nous a pris comme enfants en nous créant avec amour, Dieu qui déjà nous adoptés comme ses fils par le baptême, Dieu à ce moment-là, nous donnera en plénitude de vivre sa propre vie, de vivre à son rythme, à sa manière et selon ses mœurs, Dieu nous donnera la capacité d'aimer comme Il aime et de connaître comme Il connaît. Cela ne veut pas dire que nous n'aurons plus de corps. Bien au contraire, Jésus l'affirme dans ce passage et Il ne fait là que pousser à sa plus grande explication ce qui se trouve à bien d'autres endroits de l'évangile ou le Nouveau Testament, nous ressusciterons tout entiers, avec notre chair aussi bien que notre esprit, tout notre être sera assumé dans la joie et l'éternité de Dieu. Mais, au lieu que notre corps soit un moyen de communiquer, moyen à la fois merveilleux et limité comme ici-bas, notre corps bénéficiera de cette surélévation que Dieu nous donne en nous faisant participants de sa propre nature et de sa propre vie. Et à ce moment-là notre corps sera entraîné dans cette lumière, dans cette joie, cette capacité d'aimer et de communiquer propre à Dieu et qui irradiera de proche en proche à travers notre âme, notre cœur et aussi notre chair. Au lieu que notre chair impose sa limitation à notre communication interpersonnelle, elle sera entraînée au-delà de ses limites dans toute la plénitude de Dieu.

Et, de la même manière, cela ne veut pas dire que dans la Résurrection il n'y aura plus homme ni femme, ni que l'époux et l'épouse ne s'aimeront pas d'un amour tout à fait particulier qui sera le fruit ressuscité et magnifié de l'amour qu'ils auront construit ici-bas. Mais cela veut dire que précisément cet amour vécu ici-bas atteindra sa plénitude, et au lieu d'être exclusif, au lieu d'être restrictif, limitatif, il sera infiniment ouvert sur toutes la possibilité d'aimer qui est celle de Dieu. Et tout en aimant passionnément celui qui a été notre conjoint sur la terre nous ne l'aimerons pas seul, il ne sera pas exclusif de l'amour des autres, mais cet amour-là rejaillira en amour définitif qui nous permettra, de même que Dieu aime chaque être comme s'il était seul au monde, d'aimer tous nos frères avec cette plénitude de tendresse comme si chacun de nos frères était celui qui est le plus cher à notre cœur. Et cela ne veut pas dire que nous aimerons moins ceux que nous avons aimés passionnément sur la terre (Saint Thomas enseigne expressément le contraire), car il n'y a pas de plus et de moins dans l'amour, il n'y a que des amours qui sont chaque fois nouveaux, chaque fois uniques, chaque fois pléniers, et nous aimerons chaque être dans la plénitude de ce qu'il est, et ceux qui nous ont été proches dans la plénitude de cette proximité magnifiée et ressuscité en Dieu, car Dieu nous aidera à assumer toute chose et à aller au-delà de ce que nous n'avons pas pu vivre ici-bas sur la terre.

Telle est la signification de ces paroles du Christ. Elles ne signifient donc pas que toutes les richesses de la terre disparaîtront dans le monde de la Résurrection, mais au contraire qu'elles seront comme reprises à nouveau, transformées de l'intérieur, parce que ce qui sera au centre de tout et ce qui sera finalement l'unique chose importante de quoi tout le reste découlera et dans quoi tout le reste trouvera son accomplissement et sa plénitude, ce sera la présence de Dieu. Dieu est tout, Dieu est seul, Dieu est unique. Voir Dieu, cela suffit, le connaître et l'aimer, être aimer par lui, être connu par Lui, être rempli de son amour, et remplit de sa lumière, cela suffit parce que c'est la plénitude de tout ce qui est possible. Et nous n'aurons rien d'autre à faire que de contempler Dieu et de l'aimer et d'être aimé par Lui. Mais dans cette contemplation de Dieu, dans cet amour qui remplira de lumière et de joie notre être tout entier, tout ce que nous avons vécu, les moindres choses seront recueillies avec délicatesse, avec douceur parce que Dieu aime chacun de nos actes, chacun des événements de notre vie, parce que rien de tout cela ne peut être perdu, rien ne lui est indifférent et tout cela doit entrer éternellement dans le bonheur de Dieu à travers le bonheur qui nous communiquera.

Frères et sœurs, que cette perspective de la Résurrection nous invite à la fois à nous enraciner fortement dans tous les événements, dans toutes les relations fondamentales de notre vie ici-bas, car tout cela est un chemin vers la Résurrection, un chemin vers le bonheur éternel. Tout ce que nous vivons ici-bas est l'apprentissage de ce que nous aurons à vivre plus tard. Et plus nous nous aimons, plus nous apprenons à aimer, et plus nous préparons notre cœur à cette plénitude d'amour qui sera celle du paradis. En même temps que nous sachions que Dieu seul comble le cœur, que Dieu seul est la source de toutes les affections, et seul peut les conduire à leur plénitude, que Lui seul peut vraiment nous apprendre à connaître et à aimer, et que c'est seulement en le préférant à tout, en le mettant au centre de tout, dès maintenant, en Lui faisant non pas une place dans notre vie, mais la place centrale et unique, c'est seulement de cette manière que nous pouvons véritablement aller au fond de nous-mêmes, aller jusqu'au bout de notre vocation, jusqu'au bout de l'appel de Dieu et du bonheur qu'Il nous réserve.

 

AMEN