LE VISAGE DE L'ESPÉRANCE

1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 novembre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

L'Église a un visage comme toute personne et un visage dont nous ne mesurons pas toujours la profondeur des traits. Car notre regard humain, limité, souvent superficiel, s'arrête justement à ce qu'il voit, et y passe de façon rapide. C'est vrai dans nos rencontres humaines et personnelles, nous avons tant de mal à discerner et à pressentir le cœur derrière un visage.

L'Église a un visage et un visage d'une richesse immense, car le fond de son cœur c'est le cœur même de Dieu. Et ce visage de l'Église, n'est pas différent de l'ensemble de tous vos visages. Car si l'Église est un mystère, c'est un mystère incarné dans notre chair ; et dans notre chair ce qui est le plus visible, le plus beau et le plus profond, c'est bien notre visage. Et nous avons trop peu conscience que le visage de l'Église les uns pour les autres, et pour le monde, nous le présentons à travers notre propre visage. Il ne faut pas s'étonner de ce que tant d'hommes aient tant de peine à croire ! Chacun d'entre nous nous sommes une des facettes de ce visage de l'Église. Comme vous le savez, il y a les époux qui tracent dans le visage de l'Église les traits de l'amour et de la fidélité de l'amour de Dieu pour nous. Il y a les prêtres qui tracent dans l'Église ce trait particulier et essentiel du service de la foi pour la croissance du corps et le rayonnement du visage de l'Église. Il y a les moines et les vierges qui au cœur de l'Église tracent la profondeur de l'absolu qui doit être inscrit sur le visage de l'Église l'absolu de Dieu qui est capable de combler un cœur humain.

Mais l'évangile et la première lecture de ce jour nous proposent de découvrir un autre trait du visage de l'Église, un trait que beaucoup d'entre vous vivent déjà ou sont appelés à vivre et que peut-être d'autres, dans les années qui viennent seront également appelés à dessiner sur le visage de l'Église c'est le visage qui nous est donné aujourd'hui à travers ces deux textes, le visage de la veuve. Le premier texte nous décrit la rencontre entre le prophète Élie et la veuve de Sarepta, une veuve qui ne fait pas partie du peuple d'Israël, Sarepta est en Phénicie, au pays de Tyr et de Sidon. Cette veuve n'a rien, sinon un fils, Dieu envoie chez elle le prophète Élie et le prophète lui demande à manger. Et cette veuve va lui donner tout ce qui lui reste pour elle et pour son fils, puis elle mourra. Mais ce don fait au prophète Élie au ministre de Dieu, c'est-à-dire pour Dieu Lui-même va jaillir en fécondité une nourriture nouvelle, puisque la jarre d'huile ne s'épuisera pas et que le pot de farine ne se videra pas.

Dans l'évangile, il y a cet autre visage de la veuve qui n'a rien même pas d'argent, mais qui est là dans le Temple, au milieu du Temple avec tous ceux qui ont encore des biens, des biens matériels, mais aussi les biens affectifs de leur conjoint, elle est là, seule et elle donne presque rien dans le trésor du Temple, deux piécettes. Et le Christ dit alors à ses disciples : "elle a mis beaucoup plus que tous ceux qui ont mis dans le trésor". De la pauvreté de cette veuve, du "rien" de cette veuve, le Christ a fait jaillir l'abondance et une abondance qui dépasse la mesure de tout ce que les autres avaient donné dans le trésor du Temple.

Vous savez que dans l'ancienne Loi, les veuves étaient nombreuses, de même d'ailleurs que dans la primitive Église où beaucoup d'époux mouraient très jeunes. Par exemple, Saint Augustin a très peu connu son père, ou encore Saint Jean Chrysostome qui ne l'a jamais connu et dont la mère était veuve avec deux enfants à l'âge de vingt ans. Dans l'ancienne Loi, la veuve était protégée, protégée par la Loi et protégée par Dieu, à cause de sa faiblesse, de sa pauvreté matérielle, et à cause de cette blessure dans son cœur, puisque son époux avait disparu, laissant ce cœur ouvert et blessé. Et vous le savez puisque nous le chantons souvent dans les psaumes : "Dieu prend soin de la veuve et de l'orphelin". Ceci manifeste que Dieu prend soin de ceux qui n'ont plus rien sur la terre, de ceux qui sont privés de ce qui a fait l'essentiel de leur vie, de leur bonheur, du sens de leur existence, Dieu vient se manifester à eux. Je ne dirai pas que Dieu vient remplacer tout ce qu'ils ont perdu, car ce qu'ils ont perdu est irremplaçable, et Dieu n'est pas un produit de remplacement pour nos manques, si vrais et si profonds soient-ils. Et dans la primitive Église, les veuves étaient entourées de beaucoup d'affection, de beaucoup de protection. Lorsque les apôtres rassemblaient les biens de l'Église, constitués de ce que les premiers chrétiens apportaient aux pieds des apôtres, il y avait un service spécial pour que les veuves et leurs enfants ne manquent de rien. Et même les sept premiers serviteurs, ceux qu'on appelle les sept premiers diacres, ont été choisis et ordonnés par les apôtres pour s'occuper d'elles. Et le service diaconal a été institué pour cela, afin que les diacres puissent servir à la table et que les veuves aient chaque jour de quoi manger.

Mais si ces veuves étaient matériellement et affectivement entourées, l'Église leur demandait une exigence particulière de vie chrétienne, et à certains moments, elles étaient rassemblées dans une sorte de confrérie pour manifester la chose suivante : si elles n'avaient plus dans la vie humaine, leur conjoint à aimer, il ne fallait pas qu'elles gardent pour elles l'amour qu'elles avaient dans leur cœur, et le don d'elles-mêmes qu'elles avaient voulu faire à quelqu'un qui n'était plus là pour le recevoir, ce don qui jusque-là s'orientait vers un époux unique, leur mari, devait désormais se déployer à l'égard de tous les saints de l'Église. Et saint Paul le dit dans la première épître à Timothée : les veuves doivent laver les pieds des saints comme le Christ a lavé les pieds de ses disciples, manifestant cette charité universelle qui, dans notre cœur de chrétien, ne doit pas être uniquement orientée vers celui ou ceux qu'on aime, les plus proches, mais vers tous ceux qui nous entourent et qui en ont besoin. La veuve, dans l'Église primitive, était le signe de cette charité destinée à tous, de cette charité qui vient d'un cœur qui a besoin de se donner.

Mais, dans L'Église primitive, les veuves étaient appelées par les apôtres, puis par les évêques à être le symbole et le signe de quelque chose de plus profond encore : les époux sont le signe de l'amour de Dieu, les prêtres, serviteurs, sont le signe de la foi qui doit grandir, et les veuves étaient appelées à être le signe visible de l'espérance qui habite l'Église, car elles vivent leur amour et leur foi dans l'espérance, non pas simplement dans l'espérance de retrouver leur mari, leur époux, comme elles l'avaient aimé et connu dans la vie car le mode de vie dans le ciel n'est pas du tout le mode de vie sur la terre. Mais puisque ce qu'il y avait de plus cher dans leur vie leur a été enlevé, elles portent en elles, dans leur blessure, cet appel à l'espérance, à l'espérance par laquelle Dieu comble non seulement nos manques affectifs, et nos manques matériels, mais ce manque profond qui vient de ce que nous ne sommes pas donnés à Dieu comme nous le devrions, comme nous sommes appelés à lui être donnés dans le ciel, dans ce sanctuaire qui n'est pas fait de main d'homme, de notre nature d'homme et de nos affections humaines, mais du don du Christ mort pour nous. Telle était dans la primitive Église, l'importance et la signification des veuves dans le sein de la communauté.

Il y a beaucoup de veuves aujourd'hui dans la communauté chrétienne, et ce que je dis des veuves, est aussi vrai des hommes, des veufs qui ont perdu leur épouse, aujourd'hui même, dans notre communauté chrétienne, il faudrait peut-être que ces veuves ou ces veufs reprennent une conscience spirituelle très forte de ce que leur situation humaine blessée, pleine de chagrin pleine de malheur, doit devenir au milieu de nous, pour elles et pour nous, un honneur selon une expression de saint Jean Chrysostome :"passer du malheur à l'honneur", du malheur humain à l'honneur spirituel d'être dans l'Église le signe que tout amour sera comblé par Dieu, le signe que notre espérance n'est pas vaine, le signe que Dieu accomplira pour tous cette promesse que rien de ce qui est uni sur la terre ne sera séparé dans le ciel. Nous avons besoin de ce ministère de l'espérance donné par les veufs et les veuves, comme nous avons besoin du ministère de l'amour et du ministère de la foi. Les veuves et les veufs ont leur place dans le visage de l'Église, une place comme en creux mais une place dont le creux est rempli de l'espérance pour demain.

C'est encore saint Jean Chrysostome qui, dans la finesse de ses analyses de la psychologie humaine, disait que "ceux qui s'aiment ne doivent pas simplement être liés par l'âme ou le cœur, mais doivent être liés aussi par le corps, par le physique", et que "ceux qui n'ont plus cette présence physique sont peut-être privés d'un grand bonheur". Cela, c'est la réalité humaine, et c'est ce manque d'un grand bonheur que vivent de façon plus profonde et plus réaliste ceux qui ont perdu un conjoint. Ce manque-là est un appel à l'amour et à cette vie de l'au-delà à laquelle tous nous sommes destinés, vers laquelle, tous ensemble, nous marchons. Les uns et les autres, nous devons être signes de ce à quoi nous sommes appelés, signes d'amour, signes de foi et signes d'espérance. Et c'est vrai qu'au-delà de son visage humain, l'Église peut être considérée aussi comme une veuve, car son Époux le plus cher, celui qui est la source de son bonheur et de sa vie, puisqu'Il a donné toute sa vie pour elle, pour la racheter et la tirer de son péché et la revêtir d'un habit de noce et du diadème de l'épouse, cet Époux, le Christ n'est plus là. L'Église ne le possède pas dans ses mains, l'Église l'attend, l'Église l'espère, et chaque jour, chaque nuit, elle attend dans la nuit que son Époux l'appelle et qu'à son cri, elle se lève pour entrer dans la salle pour le festin des noces. Mais il faut pour cela que l'Église garde dans le creux de son cœur et de sa main, cette flamme de l'espérance qui lui fera reconnaître dans les ténèbres le visage de son Seigneur.

La veuve de Sarepta a ramassé deux bouts de bois pour en faire un feu pour cuire ce qui lui restait, mais ce qui lui restait est devenu source de nourriture nouvelle. L'Église, en la personne de Jésus-Christ, a ramassé les deux morceaux de la croix pour que le Christ offre son sacrifice pour elle, et qu'Il Lui donne une nourriture nouvelle et éternelle, cette nourriture d'aujourd'hui, son amour dans son corps et dans son sang, et cette nourriture qui est espérance, espérance qui sera comblée dans le ciel, car si nous n'avons rien et si l'Église d'aujourd'hui n'a rien à donner, quelle donne au moins comme la veuve, dans le trésor du cœur de Dieu et de l'humanité, deux piécettes. Alors, elle aura donné beaucoup plus que tout autre, et le monde entier pourra vivre de cette générosité qui n'est rien d'autre que le don de Dieu pour elle.

 

AMEN