ÉGLISE DE SAGES, ÉGLISE DE FOUS
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (8 novembre 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Corme-Royal : Vierges sages et folles
Vous connaissez fort bien frères et sœurs, cette parabole. La plupart du temps elle donne lieu à des questions qui ne témoignent pas de beaucoup de sagesse. Souvent la question qui vient à l'esprit est celle-ci : "Mais ces vierges qui sont sages sont rudement méchantes dans leur sagesse, puisqu'elles n'ont pas voulu partager les richesses qu'elles avaient pour que tout le monde puisse participer à la fête". Ainsi donc, cette parabole serait contre la charité chrétienne ! Et par ailleurs, cet Époux qu'il faut vraisemblablement identifier au Seigneur, est bien impatient, c'est quelqu'un qui est souvent en retard et qui se fait attendre jusqu'à minuit. Et dès que ces pauvres vierges insensées sont allées chercher de l'huile chez le marchand, ne le faisant sans doute pas attendre plus de dix minutes, voilà qu'il prend la colère et qu'il ne les admet pas à la fête.
Tout est donc déroutant et paradoxal dans cette parabole. A la fois, elle n'a rien de moral, et elle est presque désespérante. C'est parce que nous la lisons de manière tout humaine et sans sagesse, et que nous croyons que cette parole veut dire ceci : "Pendant cette vie, il faut amasser de l'huile dans nos lampes, nos efforts, nos valeurs personnelles, cultiver nos talents, voire notre jardin, et quand on sera bien prêts, alors le Seigneur peut venir, on se sent à toute épreuve, on aura son assurance-ciel et son assurance-noces". Cette interprétation de la parabole est parfaitement fausse. Il n'est pas question de générosité ni de charité, il est question de sagesse, il est question de vierges sages et de vierges folles.
En effet, cette huile qui est dans nos lampes, c'est la lumière qui éclaire, c'est la sagesse, et cette huile qui est dans les lampes des vierges sages, c'est leur sagesse. Et vous comprendrez qu'au moment où l'Époux arrive, celles qui ont de la sagesse ne peuvent pas en donner à celles qui n'en ont pas. Comme le dit le proverbe de la Sagesse Lyonnaise qui est une sagesse tout humaine et qui par certains côtés est extrêmement acide et désabusée : "Quand on est amoureux, ça n'a qu'un temps, quand on est bête c'est pour la vie". On ne peut pas donner de la sagesse. On peut donner beaucoup de son temps, de sa générosité, mais donner de la sagesse à quelqu'un qui est insensé, je mets au défi le plus sage d'entre vous d'y arriver. Le Christ à son retour trouvera toujours des gens généreux, mais ce qu'Il demande à ses disciples, c'est d'être sages. Or il s'agit d'une exigence redoutable.
Comme vous le voyez, ce cortège de vierges qui doit accompagner l'Époux, c'est l'image de l'Église. Et je dirais même que si l'on s'en tient à un regard humain sur les réalités de l'Église d'aujourd'hui, j'ai plutôt tendance à penser que le Christ a été très optimiste en disant qu'il y avait cinquante pour cent de sages et cinquante pour cent d'insensées. Si nous regardons notre propre cœur de chrétien, nous savons très bien que la partie insensée de nous-mêmes est bien plus grande que la partie sage. Et si nous essayons de voir l'Église au niveau de ses réalités sociologiques, bien souvent le manque de sens l'emporte sur la sagesse. Et pourtant, c'est bien de sagesse qu'il est question. Et ce que le Seigneur demande à ceux qui croient en Lui, à nous qui attendons le retour de l'Époux, (il s'agit donc bien de l'Église), nous qui sommes ces assemblées de vierges sages et de vierges folles, mélangés les uns avec les autres, et essayant tant bien que mal de vivre ensemble et de supporter nos folies respectives, essayant aussi de tenir les yeux ouverts malgré le sommeil qui pèse lourdement sur nos paupières, c'est que nous nous aidions les uns les autres à redécouvrir cette profondeur de la sagesse que le Christ veut pour son Église. Le Christ attend de son Église qu'elle soit une Église de Sagesse. Et c'est sûrement plus difficile encore aujourd'hui qu'à d'autres temps.
En effet, je crois que nous avons de fausses idées sur la sagesse. Parce que nous vivons à une époque troublée, intellectuellement décevante et agitée, qui ne sait plus très bien à quel saint se vouer, nous nous imaginons que la sagesse est de feindre une apparente tranquillité, de surnager au-dessus des évènements, de se donner un air compassé de vieillard et de sage qui en a tant vu qu'il ne peut plus rien apprendre. Mais cela n'a rien à voir avec la sagesse chrétienne. La sagesse chrétienne que le Christ a apportée, ce n'est pas une sagesse qui en a tant vu qu'on ne peut plus lui en conter. Car, comme le dit saint Paul, il ne s'agit pas de la sagesse des sages. D'autre part, ce que je crains aussi dans l'Église, et là elle manque parfois cruellement de sagesse, c'est que même ces vierges sages, au moment où l'Époux arrive, donnent un très mauvais conseil aux vierges folles : "Allez acheter de la sagesse chez le marchand". Et je ne suis pas sûr que dans notre Église aujourd'hui il n'y ait pas de faux sages qui donnent à des fidèles ce genre de conseil. "Écoutez, nous ferons feu de tout bois, allez acheter un peu de sagesse, en Orient peut-être, peut-être dans quelques écrits de philosophes du dix-neuvième siècle, vous y trouverez toujours quelque chose. Ce sont des marchands très généreux qui vendent actuellement leurs idées à bon marché. On pourra peut-être intégrer leur huile dans notre sagesse à nous. Et qui sait ? Peut-être qu'au moment où nous nous retrouverons devant la porte, cette sagesse faite de bric et de broc, quelques brins de sagesse du monde, quelques brins de sagesse de l'Église pourront suffire à apaiser l'Époux et à lui faire ouvrir la porte".
Non, la sagesse que nous demande le Christ est tout autre. Et même si aujourd'hui nous sommes pris par toutes sortes de tentations d'aller chercher n'importe où la sagesse, il faut que nous ayons le courage de retrouver les sources de la vraie sagesse. Or, la première source et l'essentielle, c'est le Christ, la sagesse vivante incarnée, l'Époux qui vient. C'est Lui la sagesse de l'Église. Et comme ce sont des vierges qui doivent être épousée par l'Époux parce qu'elles sont figure de l'humanité, la figure du cœur de chacun d'entre nous, ce qui est premier dans la sagesse, c'est d'aimer, mais d'aimer non pas n'importe qui, ni n'importe comment, mais d'aimer l'Époux et d'avoir le goût profond d'être aimé par Lui dans notre cœur.
Notre sagesse, c'est un amour qui est rayonnant du fait que nous sommes aimés, que l'Époux est là, à la porte, qu'Il frappe et qu'Il peut ouvrir cette porte et forcer l'entrée à tout moment. Et alors, il faut que nous ayons le goût de l'aimer et d'être aimés par Lui. Ce qui est franchement bête dans le comportement des vierges folles, c'est qu'au moment où l'Époux arrive, elles se posent encore des questions pour savoir si leur lampe va brûler ou non. Le seul problème c'est d'être aimé et de savoir que Dieu peut nous aimer avec ou sans huile dans nos lampes, à la limite ce serait l'ultime recours à la sagesse que de dire au Seigneur : "Je n'ai plus de lampe, je n'ai plus de sagesse, mais il me reste une chose, je sais que Tu viens". Voilà le cœur de notre vie chrétienne ?
Et je m'interroge et je me demande : "Est-ce que notre Église aujourd'hui, est-ce que nous-mêmes, aujourd'hui qui sommes cette Église, et n'en parlons pas à la troisième personne, est-ce que le cœur de notre foi c'est vraiment le désir d'être aimés par le Christ, le désir qu'Il vienne ? Au contraire, ne participons-nous par toutes les fibres de notre être au goût d'être installés et enfermés dans ce monde, dont par ailleurs nous nous plaignons qu'il va si mal, mais dans lequel nous nous trouvons si bien, sans vouloir que le Christ vienne nous y déranger par sa venue ? Notre sagesse, est-ce vraiment le désir de rencontrer le visage de l'Époux ? Est-ce vraiment d'être aimés ? et non pas de bâtir je ne sais quelles sécurités ou bonnes oeuvres ou quelque illusoire confort ? Voilà ce qui constitue d'abord la première attitude de la sagesse chrétienne : est-ce que nous attendons le Seigneur en vérité ? Vous l'avez remarqué le moment le plus difficile a été d'attendre la venue de l'Époux jusqu'au milieu de la nuit. Et cela les vierges insensées l'ont fait aussi bien que les vierges sages. Or, ce qu'il faut c'est veiller, mais non pas matériellement en attendant comme on attend l'autobus, mais veiller en sachant pourquoi on veille. On ne veille que pour une chose, non pas pour avoir des réserves d'huile dans sa lampe ou la faire brûler quand l'Époux arrive, mais on veille pour l'Époux. Et la deuxième réalité qui est notre sagesse chrétienne, c'est que nous avons terriblement besoin aujourd'hui de liberté. Je ne sais pas pourquoi, mais le visage de notre Église me donne l'impression de manquer de liberté. Nous chrétiens, nous sommes sans cesse à l'affût de savoir s'il va se passer quelque chose dans l'Église, comme la samaritaine, de savoir si Jean-Paul II va redresser la situation, si la nomination de l'archevêque de Paris va changer quelque chose en France, s'il faut être pour ou contre l'action catholique, ce que le Pape veut faire en nommant un visiteur canonique pour les pères jésuites. Toutes ces questions n'ont aucune importance et aucun intérêt par rapport au mystère profond de l'Église, ce mystère profond que nous sommes. Je ne sais pas pourquoi, mais notre Église aujourd'hui est devenue tellement blessée, tellement déçue qu'en réalité, à travers des préoccupations qui, après tout, sont de l'ordre de la "gestion" au jour le jour, nous avons perdu ce sens fondamental de notre sagesse qui est la liberté pour le Christ.
En quoi consiste cette liberté ? Elle est de ne pas se conformer à l'esprit du monde, mais de conformer notre esprit au Seigneur. Si notre Église manque d'imagination, si par moments, elle est si ennuyeuse dans ses comportements, ses liturgies ou ses déclarations, si on a l'impression de déjà vu ou déjà su, c'est sans doute parce qu'elle manque de cette sagesse profonde qui est d'articuler toutes les ressources de notre être à l'amour de Dieu. La liberté, ce n'est pas de faire n'importe quoi quand il nous plaît. La liberté c'est l'éveil de notre cœur, de notre imagination, de notre goût, de notre foi au plus profond de nous-mêmes, au désir de Dieu. Vous savez très bien que la liberté dans un amour, pour qu'il soit solide et durable, c'est précisément que ceux qui s'aiment cherchent sans cesse à articuler les besoins et les désirs profonds de leur cœur à celui ou celle qu'ils aiment. Et bien la véritable sagesse que le Christ veut nous donner, c'est celle-là. Ce n'est pas difficile, car le Christ nous aime tant qu'Il prend soin d'éveiller Lui-même dans notre cœur, de faire jaillir du secret de notre être, par l'Esprit Saint, cette merveilleuse prière : "Abba", c'est-à-dire : "Père". C'est Dieu Lui-même qui se préoccupe d'articuler et d'éveiller en nous un cœur de sagesse, un cœur de fils. Et notre seule sagesse à nous, c'est de laisser simplement s'épanouir en nous l'œuvre de Dieu.
Enfin, la sagesse que le Christ veut pour son Église, c'est que nous ayons le cœur en fête. C'est au vrai sens littéral du terme que l'Église d'aujourd'hui n'est pas à la noce. Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour le constater tous les jours. Elle n'est pas à la noce, mais elle est "pour la noce". Et même si ce n'est pas encore très "drôle" aujourd'hui de vivre comme chrétiens, il faut savoir que nous vivons pour le bonheur que Dieu nous prépare, pour la joie que Dieu veut nous donner. Si nous vivons un peu plus avec la joie de Dieu et un peu moins avec la morosité du monde et des "mass-medias", je pense que cela changerait quelque chose dans notre cœur, dans la vie de l'Église et ultimement dans la vie du monde. Si nous savions le bonheur qui nous est préparé, si nous savions la richesse de bonheur qui est déjà dans notre cœur, si nous comprenions les béatitudes, alors nous ne serions pas là à nous lamenter parce que nous n'avons pas d'huile ou que nos lampes éclairent si mal.
Frères et sœurs, voilà ce que signifie cette parabole pour nous-mêmes et pour notre Église, l'Église que nous sommes aujourd'hui. Huile ou pas huile, à la limite, cela n'a pas d'importance. Ce qu'il faut, c'est garder son cœur éveillé. Ce qu'il faut c'est que nous ayons beaucoup d'huile, c'est de la faire briller avec toute la joie et la liberté de notre cœur. Mais surtout, et ce sera le dernier conseil, si on n'a pas assez d'huile, ou même si on n'en a pas du tout, je vous en prie, ne courez pas chez les marchands, vous n'y trouverez rien. Mais simplement, précipitez-vous aux pieds du Christ en Lui disant : "Seigneur je n'ai ni sagesse, ni droit de parler. Je suis parmi ces vierges insensées, mais il ne me reste qu'un seul recours : même si ma lampe est éteinte, je t'en supplie, prends-moi quand même." Je vous assure qu'Il n'y résistera pas.
AMEN