LES VIERGES FOLLES
Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire - Année A (12 novembre 1978)
Homélie du Frère Jean-Miguel GARRIGUES

Olympie : lampe à huile
Cette parabole des vierges folles, combien de fois ne l'avons-nous pas entendue ? Peut-être pensons-nous que vraiment cela ne nous concerne pas ? Quelle est la parole que Dieu veut nous adresser à travers cette histoire? Comme beaucoup d'autres paraboles nous croyons la connaître, nous croyons la comprendre. En fait, comme les autres paraboles elle se présente d'abord comme quelque chose de facile à comprendre et nous pensons en avoir la clé tout de suite. Au fond, elle serait, avant la lettre, une version de la fable : la cigale et la fourmi. Elle serait là pour annoncer que ceux qui n'ont pas pris le temps de travailler à leur salut en ce monde ne pourront, en définitive, que compter sur eux-mêmes puisque d'une part les autres refuseront de partager ce qu'ils ont amassé par leur travail et d'autre part que Dieu leur fermera la porte au nez quand ils arriveront pour s'adresser à Lui.
Cette parabole ainsi comprise, et c'est je crois la manière inconsciente dont nous la comprenons, est peut-être très morale, d'une morale des fables de La Fontaine. Mais ce n'est certainement pas cela la parole que le Christ est venu nous apporter Lui-même. Ainsi comprise elle irait contre deux traits fondamentaux de toute la révélation et en particulier de la bonté de Jésus, de l'amour fraternel qui nous demande de partager ce que nous avons. Or les vierges sages paraissent redouter de partager leur huile. Et le pardon de Dieu, ce pardon que Jésus est venu annoncer, ce pardon qu'Il est Lui-même dans sa chair, serait refusé quand ces pauvres vierges folles, revenant d'une course éperdue chez les marchands, se trouveraient devant la porte close d'un amour du Seigneur qui se refuserait à elles. Il est bien entendu que cela ne peut pas être le sens de la parabole. Les paraboles ne sont pas des fables destinées à faire passer une morale.
Elles sont la manifestation, encore à moitié voilée, d'un mystère qui touche les rapports entre Dieu et l'homme ce que nous appelons le dessein d'amour de Dieu pour les hommes et la manière dont il se déroule. Rien d'étonnant que ces paraboles soient déroutantes pour le bon sens et la morale habituelle des hommes puisqu'elles sont surtout destinées à révéler non pas la relation des hommes entre eux et la justice équitable qui doit régner entre eux, mais le rapport tout à fait particulier de la créature à son créateur, rapport qui n'est pas de la même mesure que celui de la vie sociale entre nous.
Le sens fondamental de cette parabole réside dans l'attente, par ces vierges, de l'Époux. Il est curieux qu'on ne dise pas que l'épouse est avec elles, qu'on ne parle pas de cette noce. Elles attendent l'Époux, un point c'est tout. On ne nous dit pas qu'elles sont à des noces, qu'il y a un époux, une mariée qu'on prépare. Non, voici que ce groupe de jeunes filles vierges attend l'Époux, attend l'Époux tard dans la nuit. Ainsi se manifeste déjà un point obscur de cette parabole. Qui est l'Épouse ? Où est l'Épouse ? Or ces jeunes filles sont là. Certaines n'ont pas la provision d'huile suffisante pour que leur lampe reste allumée, Ici, nous croyons comprendre en pensant que cette huile ce serait les mérites que l'homme aurait accumulés à la force de son poignet, de sa volonté, en vue de la rencontre de l'Époux qui va venir. Les vierges sages ont ainsi accumulé dans cette huile beaucoup d'œuvres et de mérites. Les vierges folles, par gaspillage, ont tout dilapidé. Or tout ce que les vierges sages possèdent, c'est justement leur sagesse. Elles sont qualifiées de sages, parce que cette huile de leur lampe est leur provision de sagesse.
Or la première lecture de ce jour nous rappelle qu'il y a une chose au monde que l'on ne peut pas acquérir à prix d'argent et qui s'appelle la Sagesse. Ce n'est donc pas à prix d'argent ni à coups de mérites, par l'échange de quelque chose qu'elles auraient donné à l'avance, que les vierges sages ont leur provision de sagesse. Cette sagesse, comme le disait le premier texte, c'est l'amour gratuit de Dieu pour les hommes, cet amour imaginatif et créateur qui a fait une création dont Il veut être l'Époux. Le prophète Isaïe disait : "Ton architecte t'épousera." Tout dans notre statut, dans notre état de créature, est là pour devenir épouse de Dieu, pour devenir chambre nuptiale où Dieu puisse habiter. Les vierges qui ont leur provision d'huile dans la nuit, ce sont celles qui ont su accueillir cette révélation de l'amour gratuit de Dieu. Elles sont riches de cette huile du Saint Esprit, de cet amour de Dieu répandu dans leur cœur. Elles savent, elles attendent l'Époux. Elles savent que dans la nuit de ce monde, la création révèle, et en elles-mêmes se révèle leur état d'épouse. Elles savent que l'Épouse, c'est elles et elles savent qu'elles ne sont pas invitées comme des participants étrangers au banquet des noces, mais qu'il s'agit de leurs propres épousailles. Elles sont sages parce qu'elles se savent épousées. Elles sont sages parce qu'elles savent qu'elles sont, dans leur virginité, ni destinées à être des prostituées, ni non plus destinées à être des vieilles filles. Mais elles sont destinées à être l'Épouse de Dieu.
Les vierges sages, c'est l'Église, cette partie de l'humanité qui sait que le sens global de l'aventure humaine c'est d'être déjà, dans les débuts, dans les commencements d'un festin de noces. Ce sont celles qui sont déjà en fête. Et comme elles savent que la fête va être longue, elles ont recueilli autant d'huile qu'elles ont pu. Et comme le Seigneur distribuait cette huile gratuitement, elles ont fait une grande provision.
Et les vierges folles sont cette partie de l'Église, cette partie de nous-mêmes qui croit savoir où est l'Époux. La vierge folle sait qu'elle va, qu'elle est invitée à un mariage, à des noces, mais elle ne sait pas que c'est elle-même que Dieu veut épouser. Elle n'a pas conscience de l'importance qu'il y avait à être toute lumière, toute lumineuse d'amour, de cette charité ardente, de cet amour de Dieu. Les vierges folles sont venues comme à quelque chose qui ne les concerne pas elles-mêmes. Alors quand leur huile vient à manquer, elles en demandent, elles demandent aux vierges sages de leur en prêter. Or celles-ci ne peuvent pas leur en communiquer car cette huile vient de Dieu. C'est Lui seul qui peut la donner. Alors, désenchantées, elles s'en vont chez les marchands d'où elles reviennent à vide, bien sûr, parce que, comme le dit le Cantique des cantiques "Celui qui offrirait de l'argent pour acheter l'amour n'obtiendrait que le mépris." L'amour ne s'achète pas. L'amour de Dieu moins que tout autre. L'amour de Dieu on doit l'accepter, accepter d'être aimé et être reconnaissant d'avoir été aimé. C'est cela avoir sa lampe allumée. Tandis que cette attitude qui ne sait pas aimer, qui méprise l'amour, qui pense qu'il est toujours temps de commencer à aimer, qu'il est toujours temps pour se laisser aimer, pour apprendre à aimer, qu'on aura toujours le temps plus tard, cette attitude est folle. Elle est folle parce qu'elle passe à côté du sens le plus profond de cette création qui est l'antichambre du festin des Noces de Dieu avec les hommes. Ainsi ces pauvres vierges folles reviennent ayant acheté ou n'ayant pas acheté de l'huile de la mort, ayant cru qu'on pouvait acheter l'amour que nous donne le Seigneur, ayant cru qu'on peut l'obtenir en échange d'efforts ou de mérites. Mais saint Paul nous le dit : "Même si l'on donne son corps aux flammes, même si l'on donne toute sa fortune pour la distribuer aux pauvres, si cela ne vient pas de la charité," si l'on ne fait à travers tout cela que vouloir perfectionner son propre idéal de perfection particulière, sa propre vertu, "on n'est qu'un airain retentissant, qu'une cloche fêlée qui ne sonne pas l'amour du Christ".
Par cette parabole, le Christ nous dit qu'il est grand temps, que c'est aujourd'hui le temps favorable de se laisser aimer par Lui, de l'accueillir, de savoir que c'est nous avec toute l'humanité qui sommes l'Épouse et que si nous somme les vierges qui attendent le festin, c'est parce que tous ne sont pas encore appelés, tous n'ont pas encore entendu la voix de l'Époux. C'est pour cela que l'Église est encore une vierge, qu'elle n'est pas encore complètement épousée, parce que l'humanité n'a pas encore accueilli complètement le Christ, son Époux.
Ne soyons pas des vierges folles. Ne venons pas à la maison du Seigneur, ne veillons pas alors que nous ne savons pas le prix de cet amour dont nous sommes aimés. Prenons garde qu'ayant cru que nous serions toujours à temps pour commencer à aimer, pour commencer à prendre conscience de l'amour de Dieu, nous nous éveillions un jour avec le cœur sec et la lampe éteinte. Alors ni argent, ni mérites, ni efforts, rien ne pourra nous permettre d'achever cette aventure.
Cet amour de Dieu, l'Époux, cet Agneau immolé dont nous fêtons aujourd'hui le festin des noces, Il se donne à nous. Il se donne à nous dans le pain et le vin qui sont son Corps et son Sang, pour faire de nous, comme le mari avec sa femme, une seule chair. Nous sommes les vierges, mais nous sommes déjà épousées. Si nous avons compris cela, alors dans la nuit de la foi, dans la nuit de ce monde, nous sommes déjà emplis de sagesse et le Seigneur nous comble de ses dons.
AMEN