GRANDEUR ET DIGNITÉ DU GESTE DE LA VEUVE
1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – année B (10 novembre 2024)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, comme on n'avait pas la télévision à l'époque de Jésus, on trouvait sa distraction en allant au Temple et en observant tous les gestes d'offrandes qui étaient accomplis par les membres d'Israël dans leur piété et leur souci de se justifier devant Dieu. Aujourd'hui, ça pourrait être intéressant de publier des tableaux sur lesquels on mettrait tout ce que chaque famille a payé comme impôts pour montrer la générosité des membres de la société. Cela ne se fait pas encore mais ça arrivera peut-être un jour… Toujours est-il qu'à cette époque le lieu du trésor du Temple, appelé le gazophylacium, était un endroit où tout le monde passait et on verra plus loin que c'était organisé d'une certaine manière.
Je voudrais d'abord attirer votre attention sur le fait que Jésus prend ici une des dernières occasions de diffuser son enseignement sur la vie du peuple. Après, Il parlera de la grande catastrophe où tout tombe sur la tête, le discours des derniers temps. Que fait-Il ? D'abord, Il s'attaque aux autorités religieuses. Si je transpose en vocabulaire moderne, Il critique les pharisiens et les gens qui circulent dans le Temple en se pavanant. Ils portent de longues robes, ce n'est pas encore la soutane mais ça va arriver. On voit de la part de Jésus une critique chez les hommes de religion qui veulent s'imposer, non seulement par la parole et les discours, mais qui veulent surtout s'imposer en disant : « Nous avons l'autorité, nous savons ce qu'il faut faire et on va vous conseiller. » Ces scribes et ces pharisiens étaient essentiellement des gens qui venaient au Temple sans doute parce qu'il y avait des occasions de trouver des possibilités de rencontre de gens dans le besoin d'une petite interprétation de la Loi qui leur faciliterait la vie. Je signale d'ailleurs que dans la Loi, une chose facilitait grandement la vie des veuves : au moment où mourait leur mari, la maison dans laquelle elles habitaient était inaliénable. Elles pouvaient y rester, ça restait leur propriété. Dire que l'Ancien Testament n'aurait pas eu de souci de la vie des pauvres, c'est inexact. Mais si la veuve en question se retrouvait avec une maison où il fallait réparer la toiture, ça devait être difficile de survivre. C'est peut-être pour ça que la pauvre veuve n'avait plus rien du tout.
On a dans cet évangile une sorte de duo de situation. La première situation, ce sont les pharisiens, les savants, qui portent de longues robes, qui se pavanent pour dire : « Voyez comme j'en sais beaucoup sur la Loi. » À ceux-là, Jésus adresse ce dernier discours. Après, c’est la Passion, Il ne leur parlera plus. C'est déjà une indication. Est-ce parce que ces pseudo-conseillers en profitent pour extorquer le peu de chose qui reste encore aux veuves ? On peut tomber sur une veuve qui a une belle habitation et qui serait heureuse de se mettre à l'abri d'un pharisien pour pouvoir vivre sa vie, on n'en sait rien. C'est quand même une manière d'évoquer le problème. Dans cette société, le statut des hommes est parfaitement clair : ils sont là pour réguler, pour imposer, pour conseiller et on dit qu'ils vont jusqu'à être des pique-assiettes chez des veuves fortunées. Cela a été de tout temps, ce n'est pas spécifique à la période d'Israël au temps de Jésus.
Mais alors immédiatement Jésus enchaîne. Comme je vous le disais, c'était un peu un spectacle de voir le défilé des gens près du trésor du Temple et certains en profitaient pour montrer à quel point ils étaient généreux. Si vous mettiez directement un billet de 50 € à la quête du trésor du Temple, vous pouviez être considéré comme un homme très pieux et donc très bon conseiller. Jésus voit bien que les apôtres ont un jugement assez limité. Et personne n'a repéré ce qu’on appelle classiquement l'obole de la veuve. C’est la deuxième situation. Par une sorte de pirouette, Jésus leur dit : « Je vous ai parlé des pharisiens qui profitaient de l'argent des veuves, eh bien, il y a une veuve et vous n'avez rien compris. Elle vient là, elle donne trois francs six sous et en réalité c'est elle qui a donné le plus. » Nous traduisons tout de suite cela en un discours édifiant. Cette pauvre dame n'a plus rien pour vivre mais elle donne son nécessaire pour vivre et c'est tout à fait remarquable. C'est le point de vue que nous avons pris dans notre société. Sauf qu'il faudra se méfier de toutes ces réformes fiscales à venir, on ne pourra peut-être même plus donner de ce qui est nécessaire, ça nous pend au nez. C'est donc difficile de transposer immédiatement ce comportement aujourd'hui.
Mais un autre aspect qu'on ne souligne pas assez mérite d'être approfondi. Où se passe la scène ? Elle se passe dans un coin bien précis de l'entrée du Temple, généralement plutôt bien placé pour que tout le monde se sente, comme on dit aujourd'hui, interpellé. Là, c'est l'offrande publique, pas simplement au sens où on montre sa générosité, mais l'offrande publique où le don sert à l'entretien public. Là aussi, quand on regarde l'histoire d'Israël et surtout celle des institutions du Temple, on constate deux types d'offrandes. Le premier type est celui qui était bien connu des juifs, il fallait aller dans l'espèce de caravansérail avec les pigeons, les colombes, les oiseaux de toute sorte, les objets de piété et les objets pour les libations et là les offrandes concernaient des actes privés. Ceux qui y allaient et qui achetaient, c'était pour se racheter de leurs propres péchés. On était dans un système financier – on aime ou on n'aime pas, mais en tout cas c'était évident pour eux – grâce auquel on allait compenser les fautes et les péchés commis pour demander à Dieu le pardon par le sacrifice qu'on lui offrait. En général d'ailleurs, on vendait plus de pigeons que de bœufs gras et en bonne santé. C'était très cher, d'autant plus qu'il fallait choisir des animaux de grande qualité. On ne pouvait pas prendre un taureau à qui il aurait manqué un œil. On n'offrait pas à Dieu n'importe quoi. Là, on essayait de faire un acte privé pour demander à Dieu de nous purifier de nos péchés. Bref, c'était la notion de sacrifice telle qu'elle était très répandue dans le monde antique.
Mais le Trésor du temple, c'était un autre type d’offrande. Là, il n'y avait ni tarification, ni sacrifice à faire. C'est un peu comme les troncs dans les églises, on passe devant et on se dit : « Tiens, cette église est très jolie, on va encourager ceux qui l'ont restaurée » et hop, on glisse une petite offrande. À ce moment-là, la destination était publique au sens où l’on donne, publique au sens où elle servait à l'entretien du Temple et de Jérusalem. On n'imagine pas à quel point la vie financière et sociale était importante à l'époque : quand on donnait au trésor public, c'était pour l'entretien du Temple qui était doré à la feuille dans tous ses recoins et c'était aussi pour que l'on magnifie la fierté religieuse du peuple de Jérusalem, ce qui permettait à tout le monde de venir admirer le Temple de Jérusalem, déjà connu à l'époque comme un temple particulièrement prestigieux puisque Hérode qui ne reculait devant aucun sacrifice s'était dit : « Plus je valoriserai la valeur religieuse du Temple de Jérusalem, plus je valoriserai ma royauté de roi usurpateur sur le peuple d'Israël. » La situation était compliquée. Il n'empêche que dans la mentalité des gens, le don au trésor du Temple était un don à usage public, pour que le peuple se réjouisse d'avoir un beau temple, qu'il puisse s'y retrouver avec bonheur et prier parce que simplement l'espace est beau, grand et inspire à la prière.
Alors c'était intéressant parce que, dans ce cas là, ce n'était pas codifié. On ne parlait pas du bienfaiteur, donateur ou membre honoraire, dans des inscriptions qui rappelaient la participation à des œuvres communes. On faisait simplement un geste de don. C'est là que la veuve a voulu faire son offrande. Fichu pour fichu, la pauvre veuve n'avait plus rien – Jésus le dit – tant pis, quitte à faire, on va mourir. Pourquoi est-ce intéressant ? Pour une chose à mon avis essentielle, c'est que de fait, la situation de veuve à l'époque était généralement une situation très difficile à assumer. Quand le mari mourait, la femme n'avait pratiquement plus aucune protection sociale. C'est pour cela que dans l'Ancien Testament on disait que si une femme devenait veuve et qu'elle avait cinq ou six beaux-frères, il valait mieux qu'elle en épouse un pour recouvrer une sécurité. C'est là que les pharisiens avaient un petit peu augmenté l'humour du sujet en disant qu'une veuve avait six beaux-frères et qu'elle se retrouvait avec sept maris de l'autre côté parce qu'ils étaient tous morts avant elle. Elle avait la vie dure et elle devait bien se débrouiller, celle-là. La seule protection sociale était le mari, surtout s'il n'y avait pas d'enfant. On voit ici que la pauvre veuve sait que pour elle les carottes sont cuites et qu'elle ne pourra plus se débrouiller. Elle n'a pratiquement plus rien et le peu de monnaie qui lui reste, les pièces jaunes, elle va les donner pour le tronc du Temple, c'est-à-dire pour la dépense publique. Il faut imaginer que tout le quartier autour du Temple était un quartier hautement industriel et artisanal. À l'époque, on savait vraiment qu'il fallait que le Temple marche pour qu'arrivent tous les juifs de la diaspora généralement beaucoup plus riches que les juifs de Judée et pour qu'ils fassent des offrandes. Il fallait restaurer sans cesse le Temple. Et comme d'autre part les normes pour construire le Temple avaient été précisément fixées dans la Bible, il fallait payer des ouvriers très spécialisés. C'était comme au faubourg Saint-Antoine à Paris, le quartier le plus riche à cause de tous les dons et toutes les autres offrandes qu'on faisait, parce qu'il fallait bien payer les ouvriers. D'autant plus que, petit détail de la législation sociale de l'époque, on faisait venir des ouvriers et des artisans de très loin, on les payait même s'il y avait des jours d'arrêt de travail ou de chômage. La carence était inexistante. C’était le quartier riche par excellence. Là, la pauvre veuve arrive à se faufiler et elle fait sa petite offrande de rien du tout. C'est l’exemple qu’utilise le Christ.
Pourquoi a-t-elle fait cela ? Au fond, la plupart du temps, on dit que Jésus veut montrer que les plus pauvres sont les plus généreux. C'est possible mais je crois que c'est plus simple. Cette femme n'a pas les moyens de se payer un bœuf pour un sacrifice pour ses péchés. Elle veut faire un geste pour participer à la générosité, à la prière, à la dimension fondamentale d'Israël qui est un peuple qui vit pour Dieu. Autrement dit, sa décision n'est pas de calmer sa conscience pour dire : « Voilà, j'ai fait ce que j'ai pu, c'est déjà pas mal. Mais plutôt, ce que j'ai fait pour manifester ma présence ici, c'est pour dire que je suis là pour participer, avec tous les juifs donateurs, à l'exaltation de la mission que nous avons reçue d'être un peuple qui vit pour Dieu, qui vit de Dieu et qui vit en présence de Dieu. »
Autrement dit, c'est l'offrande la plus gratuite que l'on puisse penser. Cela veut donc dire que cette veuve, qui en réalité avait tout pour se plaindre et pour tendre la main, eut assez de fierté et de grandeur pour dire : « Je n'ai pas un sou vaillant mais le peu qui me reste, je veux que ce soit pour manifester la grandeur du peuple auquel j'appartiens et dont je suis bénéficiaire par l'alliance que Dieu a liée avec tous les israélites. » C'est le vrai sens de l'obole de la veuve. C'est une obole totalement consciente dans la tête de la veuve de la disproportion entre le geste de presque rien, ne serait-ce que par rapport aux autres qui donnent sans doute beaucoup plus, et le fait d’être membre du peuple de Dieu, qu'elle vit dans l'action de grâce, dans la reconnaissance de ce que Dieu lui a donné. Même si c'est très peu, c'est pour Dieu.
Frères et sœurs, ce geste de la veuve est la plupart du temps mis au profit de Jésus qui aurait une sorte de voyance extralucide en disant : « C'est elle qui a donné le plus. » On veut que tout soit pour Jésus et le reste pour sa mère. Ce n'est pas du tout cela. Cette veuve a pratiquement tout perdu, elle n'attend rien du peuple lui-même et elle veut dire : « J'ai ma dignité, j'ai ma grandeur et je manifeste par ce geste tout simple que moi aussi je veux participer à la beauté, à la grandeur de la prière du Temple. »
Je n'ai pas fait ce sermon pour encourager le denier du culte. Je ne suis pas racoleur sur ce chapitre. C'est vrai que, quand on y pense, la vie publique de Jésus – puisqu’après Il va partir sur d'autres sujets comme la fin du monde – se termine par le fait que Jésus fasse l'éloge de cette générosité, de cette unité et de cette grandeur d'appartenir au peuple de Dieu.
Frères et sœurs, je pense que l'Église a vraiment besoin de redevenir une pauvre veuve pour retrouver toute sa grandeur et toute sa dignité, comme celle de la veuve.