S'OUVRIR A LA PRÉSENCE DE L'ÉPOUX

Sg 6,12-16 ; 1Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – année A (12 novembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il y a parfois des traductions un peu affaiblies du texte évangélique, parce qu’on a adopté un vocabulaire qui conduit à dire les choses de telle manière. C’est ici le cas. Quand on nous présente les dix vierges, en réalité des filles d’honneur, on les qualifie de façon erronée : on utilise les termes "sottes" et "sensées" dans la Bible de Jérusalem alors que la traduction du lectionnaire romain parle de cinq insouciantes et cinq prévoyantes. Là aussi, c’est un peu édulcoré. En fait en grec, les deux mots sont beaucoup plus parlants : il y en avait cinq qui étaient plus que sottes, en gros elles avaient le cerveau ramolli, tandis que les autres étaient futées, elles avaient le sens du réel. Deux catégories d’accompagnatrices, cinq qui avaient le sens du réel et cinq qui étaient ramollies.

Arrive ce qui devait arriver. Comme souvent dans les noces, on attend l’arrivée des mariés, presque jusqu’au milieu de la nuit ! Les sottes n’ont rien prévu, elles ont même laissé brûler leurs lampes si bien qu’elles n’avaient plus assez d’huile. Et il faut pourtant ranimer la flamme pour l’arrivée de l’époux. Quelle déception ! Elles n’ont plus d’huile. Les plus futées, l’esprit vif dès le réveil, qui ont prévu des réserves pour tout le temps que ça durera, donnent un conseil qui ne consiste pas à éloigner leurs comparses ramollies comme on le croit parfois. Elles considèrent qu’elles ne peuvent pas arriver toutes les dix avec des lampes en train de s’éteindre – ce que les sottes n’ont même pas imaginé – c’est pourquoi elles les renvoient chez les marchands.

C’est une parabole pleine d’humour – on ne le dit pas souvent dans les sermons mais je crois que Jésus avait de l’humour – mais qui n’est pas une parabole contre le partage ou les mouvements caritatifs et solidaires. La solution qui vient à l’esprit des futées est que les autres se débrouillent pour trouver de l’huile. Comme les sottes vivent toujours dans l’immédiateté, elles pensent que c’est une bonne idée que d’aller en acheter chez le marchand, sans se poser aucune question. Or, elles ratent l’arrivée du cortège et ne reviennent qu’après.

Là encore, on peut penser que le maître est très sévère. Elles frappent à la porte et le marié avance que l’organisation est lancée, la fête est commencée, leur présence n’est plus utile. Qu’elles retournent chez elles. Ce n’est pas si sévère que ça en fait, c’est le réalisme même qui consiste à ne pas vouloir désorganiser la cérémonie et la fête pour celles qui sont en retard et n’ont rien prévu.

Que signifie donc cette histoire ? Tout simplement qu’il faut vivre le temps, la manière dont se gère notre vie, à deux niveaux : d’une part, le plus évident, le fait de gérer les choses nécessaires pour la vie, tâches et besognes quotidiennes et d’autre part, les gérer en fonction d’autre chose. C’est ce dont les chrétiens avaient vraiment conscience à l’époque : ils savaient qu’ils étaient chrétiens et qu’ils ne vivaient pas uniquement pour gérer les affaires au jour le jour. Il y avait quelque chose de plus important et de plus décisif, à savoir pouvoir s’ouvrir à un événement absolument imprévisible – c’est ce qu’on veut souligner dans l’histoire du cortège en retard – un événement sur lequel on n’a aucune maîtrise, qui va se produire à l’improviste, et ça doit se produire dans ce temps.

Au fond, cette parabole nous dit que lorsqu’on est chrétien, on vit non pas à deux vitesses, mais à deux régimes qui fonctionnent ensemble : le régime du jour le jour, faire face à ce qui se passe, observable, qui suit les lois du monde et le régime dans lequel il peut surgir à certains moments à l’improviste un événement qui vient tout bouleverser. Il faut savoir coordonner les deux. C’est ce qu’on pensait que représentent les jeunes filles futées. C’est ce qu’est l’Eglise dans ce qu’elle a de plus profond et de plus beau, qui a compris qu’il ne fallait pas seulement envisager quoi faire pour s’en tirer demain mais surtout comment gérer pour que si le Christ vient et manifeste sa présence, on soit là, prêt pour ça : vivre chaque instant, pas simplement comme un instant présent fermé sur lui-même, mais un présent ouvert sur un avenir qu’il ne peut pas prévoir.

Frères et sœurs, ça commence à toucher un certain nombre d’éléments essentiels de la vie de l’Eglise dans ce monde. L’Eglise vit avec des membres qui font partie de ce monde et qui savent tous les soucis que nous avons. Il suffit d’ouvrir cinq minutes la télévision pour qu’on en soit abreuvé. Mais l’Eglise sait aussi qu’elle vit en attendant positivement, avec ce qu’il faut pour pouvoir faire face, des événements absolument imprévisibles. Dans le cas de l’Eglise dans l’histoire actuelle, c’est ce qui se passe : qui aurait pu prévoir quelques mois à l’avance l’arrivée des troupes russes en Ukraine ? Qui aurait pu prévoir le 7 octobre ? C’est d’ailleurs pour ça que c’est frappant. Même dans le temps que nous vivons, surgissent parfois des événements que nous n’avions pas prévus malgré tout le système d’observation et de renseignements américain.

Nous sommes arrivés dans une situation où même le temps ordinaire est jalonné d’événements imprévisibles qui vont soudainement casser l’organisation de la vie ordinaire du monde. Notre surprise ne fait que manifester notre imprévoyance, même sans être chrétien, sans attendre la fin du monde et la venue du Christ dans son Royaume.

C’est encore plus vrai, frères et sœurs, du fait que nous portons l’espérance qui dit que la venue du Messie est encore plus imprévisible que les terribles événements que nous vivons dans notre histoire. Comme chrétiens, nous devons vivre à ce niveau-là, non pas pour mépriser les choses du monde : les jeunes filles futées ne disent pas qu’elles rentreront sans leurs lampes allumées. Elles continuent à tenir compte des exigences du monde, mais en prévoyant les imprévus. On vit donc à deux niveaux et c’est ce que les premières communautés chrétiennes ont eu beaucoup de mal à admettre. L’histoire du monde continuait apparemment comme avant, et les chrétiens faisaient face aux mêmes problèmes, à Corinthe, Ephèse ou Rome, à Jérusalem ou Antioche. Quand ils ont vu arriver les Romains pour envahir la Judée, ou la guerre des juifs en 70, ils ont dû penser que c’était un événement imprévisible.

Ces textes essaient de faire comprendre aux chrétiens que la venue du Messie peut aussi être imprévisible que ce dont ils viennent d’être les témoins par l’invasion de Titus et de Vespasien. Certes aujourd’hui les chrétiens ronronnent doucement, mais ça pose une question centrale pour la vie actuelle de l’Eglise. Trop souvent, des réflexes consistent à dire qu’il faut de l’huile pour chaque jour, en accommodant son petit système religieux pour que ça tienne tranquillement sans avoir de souci.

On peut alors avoir apparemment une vie dans le Christ régulière, dévote, généreuse. Mais à certains moments, on a l’impression que la vie de l’Eglise peut être un peu ramollie : on est présent pour un baptême ou un mariage, puis on n’est plus là… Ce n’est pas à vous que je devrais le dire puisque vous êtes là tous les dimanches, même si la pratique eucharistique pourrait être la petite ration d’huile hebdomadaire ! A quel niveau de profondeur vivons-nous le temps qui nous est donné actuellement ? C’est ce que veulent dire les vierges sages. Dans la première lecture, la sagesse est décrite comme quelqu’un assis à la porte de l’homme : on n’y fait pas attention, c’est Dieu qui est là dans mon cœur… Elle est assise, attendant que le cœur s’ouvre. C’est le même effet de surprise. Considérons-nous que la sagesse de Dieu est assise à notre porte ? Ou bien la laissons-nous tranquille à la porte pendant que nous organisons notre petite religion ? A certains moments, c’est la tendance. La compréhension même du mystère de la présence du Christ est parfois trop dépendante de la manière dont nous la mesurons, au besoin que nous ressentons en nous-mêmes. Si c’est à partir de nous que nous estimons tout cela, sommes-nous capables de comprendre que ce que nous devons viser est la présence assise à la porte ?

Autrement dit, cette parabole nous dit une chose qui devrait nous faire dresser les cheveux sur la tête : « Vous êtes préoccupés d’un tas de choses, même pour votre vie religieuse, très bien ! Mais avez-vous compris que le fait d’être chrétien, baptisé, ne vous empêche pas de ne plus voir la réalité même qui vous est offerte ? » C’est la caractéristique des veilleurs : ils sont toujours prêts à voir ce qui se passe et pas simplement à rêvasser assis à l’entrée de la porte. C’est cet état de veille qu’a tant préconisé le Christ : ne vivez pas comme si tout allait ronronner tranquillement jusqu’à la fin des temps, vivez en essayant de distinguer ce qui est véritablement important : si on manque d’huile lorsque le fiancé arrive, tant pis, on peut essayer de rentrer sans lampe allumée, mais ce qui compte, c’est que l’époux soit là !

Ainsi, c’est une démarche d’approfondissement dès le Nouveau Testament, dès les origines, pour comprendre vraiment ce qui constitue la conscience chrétienne du temps. Le temps n’est pas simplement ce qui se passe à travers les circonvolutions des astres, la mesure des horloges etc. Le temps est ce lieu où tout peut arriver, notamment ce qui éminemment doit arriver un jour, la venue du Seigneur.

C’est pourquoi quand les chrétiens célébraient l’eucharistie, ils disaient à un moment : « L’Esprit et l’épouse disent : viens. Que vienne ta grâce, que ce monde passe, et Tu seras tout en tous ». En réalité, c’est une formule que nous devrions avoir en notre cœur au moment où nous célébrons chaque eucharistie. La venue de Dieu, l’irruption de Dieu, le fait que de ce temps puisse surgir quelque chose que nous ne soupçonnons pas, que nous n’attendons pas et qui est pourtant la venue du Christ, même à travers des événements difficiles et terribles à supporter : c’est l’enjeu même de notre attente. Soyons du bon côté, ne nous préoccupons pas trop des lampes, préoccupons-nous plutôt de la présence de l’Epoux. Amen.