GRATUITE PRESENCE DE DIEU DANS SON TEMPLE

1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (7 novembre 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

On ne s’imagine pas tous les enjeux qui sont derrière cette simple petite histoire d’une pauvre veuve qui va donner "rien du tout" dans le trésor du Temple. De fait, c’est un véritable traité de théologie qui est en cause dans cette affaire.

Je m’explique. Depuis les origines, qu’est-ce qu’un temple ? Cela paraît évident, mais c’est plein de pièges. Un temple est le lieu de la présence. C’est pourquoi la plupart du temps dans beaucoup de religions, le temple est le lieu de présence d’une statue – Marseille de ce point de vue est continuatrice avec la Bonne Mère du temple comme présence avec la statue qui brille au sommet du clocher. La plupart du temps – en tous cas dans la tradition juive c’était exactement cela –, on voulait tellement manifester la présence divine qu’il n’y avait ni statue ni dépôt d’offrande, ni quoi que ce soit. Dans l’Antiquité souvent, les temples étaient des banques – cela a beaucoup changé – parce qu’on déposait tous les objets précieux – le trésor – qu’on avait remportés dans une bataille et avec lesquels on voulait honorer le dieu. C’était intouchable, c’était la possession du dieu. Et parce que le dieu habitait dans le naos, dans le centre du temple, à ce moment-là il faisait rayonner sa présence protectrice, d’abord sur le temple, éventuellement après sur ceux qui venaient prier.

Or, comment les hommes ont-ils perçu cela ? Dans beaucoup de cas, on a perçu cette présence comme un lieu d’adoration : il y avait des processions, des gestes qui aboutissaient inévitablement au pied des marches du temple – selon les traditions vous entriez ou non dans le temple –, mais il y avait ce geste de prosternation qui faisait que vous étiez dans le temple, non pas en train de contempler – il n’y avait pas beaucoup de phénomènes extatiques, c’était une religion assez réaliste – mais reconnaissant la présence.

Pour qu’un temple fonctionne, il fallait du personnel. C’était déjà un problème économique. Il fallait des prêtres, des lévites, tout un personnel affecté à plusieurs tâches, notamment quand on voulait fêter la présence du dieu, on faisait un banquet. Ces personnels coûtaient cher, dans le monde antique comme aujourd’hui d’ailleurs. Il fallait donc le temple avec la présence reconnue et ensuite il fallait les gens qui faisaient tous les services attribués à l’entretien, à la reconnaissance, à la mise en valeur de cette présence.

Tant que les rois, Salomon et ses successeurs, s’occupèrent de financer le Temple, cela fonctionna tant bien que mal. On arrivait avec la comptabilité du Temple de Jérusalem à rentrer à peu près dans ses frais. Mais on s’est aperçu très vite qu’au fond la présence était quelque chose d’appréciable. On a donc pensé qu’il fallait "monnayer la présence". On pourra tourner le problème dans tous les sens, les traditions religieuses, païennes ou juives, n’ont pas échappé à ce phénomène. Il fallait que les gens puissent reconnaître qu’ils bénéficiaient de la présence quand ils allaient au Temple. Mais il fallait qu’ils manifestent de la reconnaissance si bien qu’existaient le système des offrandes, le système économique de l’impôt du Temple, qui faisaient que le Temple lui-même était un des lieux privilégiés de l’échange économique. L’exemple n’est pas tiré de la seule tradition juive : chez les Grecs, les principales boucheries étaient les temples. On y abattait les bêtes avec les gens qui venaient faire des offrandes et le surplus, après le passage du clergé, servait au commerce de la boucherie avec la mise en vente des pièces de viande pour les clients qui passaient – on a des dessins sur des poteries significatifs à ce sujet. Le plus intéressant fut lorsqu’on en arriva avec la diaspora, à convaincre les juifs établis au loin qu’il fallait absolument venir au Temple pour donner de l’argent afin de financer la vie du Temple.

Par conséquent, il ne faut pas se faire d’illusion : le système tel qu’il était mis en place à l’époque d’Hérode était nécessaire puisque le Temple avait sa propre monnaie et qu’il fallait des changeurs pour échanger une monnaie contre une autre. Mais Jésus était écœuré par ce système : L’avez-vous vu offrir un sacrifice au Temple ? Jamais ! Il était tellement écœuré qu’à certains moments, Il prit des espèces de baguettes et se mit à chasser les vendeurs du Temple. Mais ce système incroyable permettait d’honorer la présence. Cela devrait être évacué de notre esprit, mais l’on entend encore parfois : « Combien je vous dois pour la messe ? » Il fallait absolument monnayer la présence et on invitait le peuple à faire des offrandes en nature ou en espèces.

Tel est le paradoxe : la présence de quelqu’un n’est pas monnayable ni convertible en valeur économique. Il n’y a qu’au spectacle ou dans les expositions qu’on fait payer pour regarder Osiris et le roi Toutankhamon. Il faut payer tous les serviteurs des monuments historiques, mais normalement la présence de quelqu’un ne s’achète pas ! C’est à ce stade-là sans doute que le monde juif avait été particulièrement éveillé sur la question. Il y avait vis-à-vis du culte traditionnel juif d’énormes réticences – Jésus n’est pas original sur ce point –, notamment chez ceux que les évangélistes n’aimaient pas mais qui avaient pourtant la même idée sur le Temple, les pharisiens, qui faisaient tout pour essayer de dire que le véritable culte n’était pas réglé par les ordonnances cultuelles du livre du Lévitique, n’était pas non plus monnayable par des offrandes, mais que c’était l’observance intérieure de la Loi. On peut dire ce que l’on veut des pharisiens mais de ce point de vue-là, ils étaient corrects – certes parfois avec un légalisme maladif et Jésus s’est souvent énervé contre eux mais il faut bien reconnaître qu’ils étaient le meilleur auditoire de Jésus. Ce n’était donc pas un petit détail où on regardait ce que les gens mettaient dans les treize troncs prévus pour recevoir les offrandes ! C’était comme un péage à l’entrée du Temple de Jérusalem.

Où est alors le débat ? C’est le suivant : est-ce que l’on peut accepter la transformation de l’honneur que l’on doit à une présence en une simple valeur économique ? C’est un problème toujours vif aujourd’hui dans la plupart des religions et des sociétés. Au risque de "casser la baraque", il faut bien reconnaître que le problème religieux est là : si Dieu donne gratuitement sa présence, au nom de quoi le clergé affecté à la manifestation de cette présence – à supposer qu’il le fasse – réclamerait-il une indemnité pour favoriser, accueillir ou mettre en valeur la présence de Dieu ? La présence est gratuite, elle ne se calcule pas.

Ainsi se pose le problème dans le récit de la veuve. On a découvert, surtout à partir de l’époque d’Hérode ou un peu avant, que si on arrivait à traduire économiquement le mouvement de dévotion du peuple juif à l’égard du temple de Jérusalem, ce serait le pactole. D’ailleurs les juifs n’étaient pas les seuls à y penser, les Grecs, Syriens et autres Libanais avaient tous le même reflexe : si on arrivait à traduire économiquement la démarche de présence, c’était gagné. Si aujourd’hui on arrive à ce que les pèlerinages chrétiens soient la source d’une émotion extraordinaire qui laisse bouche bée devant un pèlerinage marial en fondant sinon en larmes du moins sur son portefeuille, effectivement cela marche à tous les coups. Mais est-ce que c’est la vérité ? Quand Jésus se met devant le Temple et observe le comportement de ses contemporains, ne croyez pas que c’est un épisode anecdotique et sans importance ! C’est très grave : Il est en train de voir la manière dont la présence de Dieu, la sienne, est monnayée avec les gens : « Allez-y, donnez ! » Il n’y a qu’à regarder les sites internet de tous les diocèses, « donnez, donnez ».

C’est la même chose. Jésus ne montre pas une attitude de scandale, Il regarde simplement et constate que d’abord tout le monde donne, avec un cierge on est tranquille pour la journée. Ensuite, les plus riches sortent la carte "gold", cela risque de marcher encore mieux pour eux ; et puis tout à coup, il y a cette espèce d’intruse, la veuve. Et que donne-t-elle ? C’est drôlement intéressant. Comme on considère que le public catholique n’est pas très cultivé, on ne traduit plus le mot. Elle donne deux leptes, cela veut dire deux épluchures ou deux pelures, la raclure du fond du porte-monnaie. "Lepte", c’est un morceau de peau, rien du tout, il n’y a rien à "rosiller" (ronger). C’est cela que Jésus fait comprendre à ses disciples : la veuve qui n’a rien, jusque dans ce rien où elle est démunie de tout, vient y laisser sa peau. Il n’y a pas de plus bel hommage à la présence de Dieu dans le Temple que le geste de cette femme qui dit : « Tant pis, j’y laisse ma peau, je risque ma vie puisque je n’aurai peut-être plus rien à manger ce soir ». Dans le geste de donner deux leptes, quelque chose qui lui coûte sa propre peau, sa propre survie, elle se démunit totalement.

Frères et sœurs, si l’on y réfléchit un instant, c’est vraiment un des problèmes majeurs présent dans l’enseignement de Jésus et dans celui des premières communautés : à partir du moment où l’on se rend compte que le Temple peut être dévié dans le sens d’une exploitation économique, on risque que le lieu de la présence, même avec la meilleure volonté du monde, soit profané. S’il n’y a pas la gratuité du geste, cela devient terrible. Or, c’est souvent le problème. On ne peut pas mesurer, calculer, rendre en termes économiques la présence de Dieu. On ne peut pas considérer que le Temple est le moyen de monnayer la grâce, la présence et les bienfaits de Dieu pour ceux qui viennent y prier.

Alors, Jésus annonce en se fâchant – la plus grande prophétie de Jésus a été proférée sous la colère, quand Il est dans le Temple dans l’épisode d’après et on le rapporte de façon dérivée par les témoins qui veulent L’accuser – : « Détruisez ce temple qui a été fait de main d’homme et moi J’en restaurerai un autre qui n’est pas fait de main d’homme ». A partir de la notion du Temple, les premières communautés chrétiennes ont compris qu’à un moment donné, il fallait quelque chose d’autre que le Temple : il fallait la présence mais pas une présence comme un temple dont on exploite les possibilités économiques. Paul a alors eu cette idée géniale : si le Christ a dit que quand on détruit le Temple de pierre fait de main d’homme, Lui va en faire un autre non fait de main d’homme, c’est qu’il y a un temple nouveau en train d’être fabriqué. C’est pour cela qu’il dit à ses disciples de Corinthe : « Ce temple, c’est vous ».

Frères et sœurs, grâce à Dieu, Eglise veut d’abord dire peuple rassemblé avant de désigner les murs du temple. Il faut absolument tenir à cela : le temple, c’est vous, l’Eglise c’est vous, c’est nous tous, et ce n’est pas l’organisation qui fait tourner la machine. Le Temple est ce mystère que Dieu a transféré sa présence telle qu’on la croyait liée au Temple de Jérusalem, dans chacune des communautés, Ephésiens, Corinthiens, Thessaloniciens, Philippiens… C’est cela la véritable transformation dont il faut se souvenir de la façon la plus radicale aujourd’hui : qu’est-ce que l’Eglise ? Le Temple ? C’est vous, c’est nous, revêtus de la grâce gratuite de la présence de Dieu. Il n’y a rien en dehors de cela. Qu’ensuite on essaie de faire vivre les curés tant bien que mal, c’est autre chose. Là-dessus, il faut que nous soyons déterminés et intransigeants : c’est pour cela qu’on ne peut pas dire simplement qu’il faut faire vivre l’Eglise au sens de faire marcher la machine. Le geste par lequel on aide les serviteurs de la présence à se mettre au service de cette présence, doit être d’abord le geste par lequel nous construisons l’Eglise, nous-mêmes, comme lieu de la présence, et qui revêtons le Christ comme au baptême nous avons revêtu la robe blanche, revêtus de la présence du Christ pour devenir l’Eglise, le Temple. Si on n’arrive pas à cela, si on croit que le temple est plus à Lourdes ou à Fatima que dans sa propre communauté, on commence à pêcher contre l’Eglise.

Frères et sœurs, il y a là quelque chose qui nous touche au plus vif, c’est le mystère de l’Eglise, le Temple nouveau. Dieu n’a pas rejeté Israël, il a annulé le service du Temple tel qu’il était. Nous sommes là devant un mystère extrêmement délicat et fragile, et nous devons quelque soit notre religion ou appartenance confessionnelle, être rigoureux là-dessus : le Temple, c’est nous tous, en dehors de cela, il n’y a pas de vérité de l’Eglise.