EN MARCHE VERS LA SALLE DES NOCES

Sg 6, 12-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – année A (8 novembre 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

 

Bonjour frères et sœurs, et bon dimanche à tous car même s’il n’y a pas la messe officiellement, c’est dimanche. Et ce qui compte d’abord pour les chrétiens, c’est que ce soit dimanche. Même si on s’est levé plus tard, même si ça n’a pas exactement la même coloration que les dimanches habituels quand on se prépare pour aller célébrer l’eucharistie, même si les rites sont changés, c’est dimanche ! Même si on ne peut pas célébrer, même si les fidèles ne peuvent pas participer, car les fidèles contrairement à ce qu’on dit, célèbrent autant qu’ils participent ; là déjà on voit bien la différence. Tout le monde dit que c’est le prêtre qui célèbre la messe, non ! C’est l’assemblée, c’est l’Eglise, c’est tout le monde qui célèbre la messe. Même si on ne peut pas célébrer la messe comme on le fait habituellement, aujourd’hui le dimanche lui-même, notre attitude aujourd’hui célébrera le Christ, le Christ ressuscité, car au fond, le sens même du dimanche, le sens même de ce jour qui est totalement intégré et incarné dans le calendrier c’est « Christ est ressuscité ». Alors frères et sœurs, tout ce qui compte, c’est qu’aujourd’hui le Christ est ressuscité, aujourd’hui les chrétiens portent dans leur cœur la marque de la résurrection.

C’est d’autant plus beau que nous avons un texte magnifique. Vous le connaissez par cœur. C’est un texte humoristique. C’est le thème des vierges sages et des vierges folles. Comme vous le savez, c’est une histoire que Jésus a inventée. « Le Royaume des cieux [c’est comme ça qu’Il commence] est semblable à dix vierges [dix jeunes filles, dix filles d’honneur] qui ont pris leur lampe et sont sorties à la rencontre de l’époux ». Ça fait allusion à ce rituel assez bien connu tant chez les Grecs que chez les Romains et chez les Juifs : la célébration du mariage est la rencontre de la jeune fille avec le jeune homme qui doivent être accompagnés par un cortège de jeunes filles. Ici c’est déjà un beau cortège, parce que dix personnes, ça fait déjà du monde ! Seulement voilà, et c’est là où Jésus a beaucoup d’humour (on lit la plupart du temps ce texte comme dramatique, mais bien qu’il soit dramatique, il y a de l’humour). Les jeunes filles sont là ; elles sont pomponnées, parfumées, avec des voiles extraordinaires, elles ont répété leurs chants avec la guitare, la harpe et la cithare. Et puis voilà : ce jeune époux, peut-être un peu capricieux, qui n’a peut-être pas pu se préparer à temps – c’est assez curieux parce que c’est généralement plus la fiancée que l’on prépare plutôt que le fiancé –, ce jeune époux prend du retard. Et c’est assez drôle parce qu’il se fait tellement attendre que les jeunes filles du cortège en ont assez et s’étendent par terre, peut-être à l’ombre d’une tonnelle (on ne sait pas si c’est plutôt de nuit, mais même de jour elles devaient avoir des lampes allumées) et elles s’assoupissent. A ce moment-là, on ne sait même pas si la noce va avoir lieu. Ça devient un peu drôle, tout le cortège est assoupi avant même que l’époux arrive ! Imaginez les conditions de la célébration. Il est drôle, ce texte ! C’est de l’humour ! C’est un peu de la caricature ! Et tout à coup, il arrive. Est-ce que c’est une décision de dernière minute ? Pourquoi ? On n’en sait rien, mais il déboule. Elles sont alors averties : « Attention, il arrive, préparez-vous ! » Qu’est-ce qui se passe ? Un imprévu total : parmi les dix jeunes filles, cinq sont sages (elles ont du plomb dans la cervelle), elles ont bien pensé à prendre une provision d’huile (savaient-elles qu’il valait mieux avoir une petite réserve ?) alors que les autres n’ont pratiquement plus d’huile dans leur lampe pour accompagner l’époux. Ce sont des flambeaux, et pour que ça ait un peu d’allure, il faut des lampes qui se voient bien… On les appelle les insensées, celles qui n’ont pas de plomb dans la cervelle, qui sont un peu légères, un peu nunuches. Les nunuches disent à celles qui ont bien pensé à tout : « Vous devriez partager un peu d’huile, ça suffira juste pour le cortège ! » Et les autres répondent : « Vu tout ce qui s’est passé jusqu’à maintenant, il vaut mieux garder toutes nos provisions parce que on ne sait absolument pas comment va se comporter l’époux, donc, courez vite chez le marchand, peut-être en aura-t-il… » Elles les traitent comme des idiotes, c’est ce qui est amusant dans ce texte, Jésus souligne à gros traits le côté étrange de son histoire. Elles partent chez le marchand, on espère que les boutiques sont ouvertes, et elles reviennent. Pas de chance ! L’époux, qui jusque-là s’était fait attendre est soudain très pressé, il veut que le cortège s’organise tout de suite, et il part sans délai avec seulement cinq jeunes filles pour cortège ; ils s’enferment dans la salle des noces à sept, les mariés et les cinq jeunes filles. L’affaire est close. C’est le cas de le dire parce que l’époux veut fêter de façon tranquille et donc dit : « Ceux qui sont là sont là, on fait la noce, et on verra bien après ». Les pauvres nunuches arrivent avec du retard, frappent à la porte. La noce est commencée, on ne va pas tout changer, l’ordonnancement des tables, des places, etc. Elles ne sont pas là, tant pis.

On trouve cette parabole absolument insupportable parce que les jeunes filles qui avaient de l’huile d’avance auraient pu partager ! Qu’est-ce que c’est que ça ? Le Christ qui prêche une parabole sans la charité ! (Ce n’est d’ailleurs pas la seule fois, d’ailleurs) c’est dur à avaler. D’autre part, le comportement de l’époux… Il les avait invitées, s’il les avait laissées au fond avec un gobelet en plastique et une assiette en carton ! Il aurait pu faire un geste, ouvrir la porte. Mais non, c’est terminé. Irrémédiable. On dit : « C’est la peur, c’est la crainte, il faut être à tout moment sur le qui-vive, se dire qu’on ne sait jamais, que la mort peut arriver dans les secondes qui suivent, vous êtes au volant de votre voiture, et un fou vous arrive en face et vous rentre dans le capot ». Ce serait la parabole de l’angoisse permanente.

Ce n’est pas tout à fait vrai puisque précisément elles dorment, donc ce n’est pas la parabole de l’angoisse, elles se sont assoupies. Le Christ ne le leur reproche pas, seulement elles ont eu un réveil qui leur a ouvert les yeux et qui leur a dit : « Voilà, il faut y aller ». D’autre part, l’époux (le Christ bien sûr) ne dit pas aux jeunes filles : « Il faut y aller, et pour que mon cortège soit plus joli, partagez un peu d’huile, et vous réglerez les lampes pour qu’elles brûlent un peu moins fort », non, rien de tout cela. Ce n’est pas une parabole de l’événementiel. C’est exactement le contraire de la façon dont on organise les mariages actuellement. Les mariages actuellement, c’est tout événementiel, où vous avez quelqu’un de très gentil, qui vous guide : « A 15h02 vous entrez dans l’église, vous en sortez à 15h55, à 16h35 vous allez à tel endroit prendre des photos, à 18h55 vous ouvrez les premières bouteilles de champagne, et à 22h03 vous ouvrez le bal ». C’est absolument l’inverse. C’est la noce orientale : il y a un rituel, mais la manière de l’appliquer est très décontractée.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Ce n’est pas l’angoisse, ce n’est pas l’organisation, ce n’est même pas la charité, alors que veut-Il nous dire, que nous demande-t-Il de faire ? Permettez-moi de me référer à la mentalité actuelle. Aujourd’hui, tout est à court terme. On ne peut plus calculer à long terme. Même les écologistes, qui sont pourtant censés vouloir maintenir la planète le plus longtemps possible, tout le monde voudrait des décisions tout de suite. Tout est "maintenant-tout de suite". Sous prétexte que le pouvoir technique de l’homme permet de réaliser les choses immédiatement, il n’y a plus de délai. Conséquence : il n’y a plus de projets. On vous demande d’être une jeune fille qui accompagne le cortège nuptial, mais quoi ? Vous voulez faire ça dans la minute qui suit ? Vous voulez régler tous les problèmes ? Non. Posez-vous, et même au besoin, dormez. Tout ce qu’on vous demande est de voir un peu plus loin que le bout de votre nez. Et dans le monde actuel, c’est exactement ça : tout est à l’arraché. Tout est au dernier moment, il faut pouvoir autoriser ceci, ne pas autoriser cela, pas besoin de vous faire un dessin, vous voyez comment ça se passe. Et tout ça pour quoi ? Parce que c’est à l’immédiat, donc nous vivons dans une société qui n’a plus de projets. Ce n’est pas seulement pour les cathos, c’est pour tout le monde. Paradoxalement, ceux qui ont le plus de projet, et cela devrait nous faire réfléchir, sont ceux qui voudraient islamiser le monde entier. Le monde occidental est tellement soucieux d’efficacité immédiate qu’il ne voit plus à long terme. Le symbole même de la faillite d’une certaine culture occidentale est le déroulé des journaux en continu. On veut savoir à chaque instant ce qui se passe, ce qui va se passer, ce qui vient de se passer. Tout est dans l’immédiat. Qu’est-ce que l’immédiat ? Ce sont les jeunes filles nunuches qui se disent : « On nous dit qu’il faut aller au cortège, on y va tout de suite, hop ! On prend un peu d’huile au fond de ma fiole et puis c’est tout, j’y vais ». Ces pauvres idiotes, elles ne voient pas que le vrai problème est de voir plus loin. La manière dont Dieu va rassembler le monde autour de Lui, nous n’en savons rien. Par conséquent, que faut-il faire ? Il faut être prêt à tout. Il faut être bien muni et avoir une vision à long terme.

Nous, chrétiens, sommes en train de tomber dans le panneau. Puisque le monde vit à court terme, il faut que l’Eglise vive à court terme. Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ne veut rien dire. Nous ne sommes pas faits pour vivre notre christianisme à court terme. C’est vrai que j’aimerais bien célébrer la messe avec tous ceux que j’aime et qui m’écoutent par internet, mais on ne va pas s’exciter sur le court terme d’un dimanche. La venue du Seigneur ne se joue pas uniquement sur le calcul du dimanche prochain. C’est le calcul du sens de ma vie par rapport au Christ pour l’éternité. Nous devrions être par excellence ceux qui vivent sur le long terme, et on donne finalement l’exemple de ceux qui sont le plus exigeants sur le court terme. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Frères et sœurs, cette parabole est extrêmement riche, et je suppose que Jésus l’a traitée sur le mode de l’humour parce qu’Il savait que c’était difficile à faire passer, cette affaire de ce qu’on a appelé le retard de la parousie, c'est-à-dire le retard de la venue du Seigneur. Il devait bien savoir que les premiers auditeurs pensaient tous que cela allait se passer dans le quart d’heure qui suivait. Dès la première génération chrétienne, ils voulaient que ce soit tout de suite. Même saint Paul est tombé dans le panneau. Regardez les autres textes de ce dimanche. Les deux premières générations chrétiennes fourmillent d’allusions dans leur témoignage, dans ce qu’on en sait, que ça va arriver tout de suite. Mais on n’en sait rien, alors essayons de gérer la vie sur le long terme. Comment se fait-il qu’il y ait aujourd’hui tant de petits chipotages dans l’Eglise ? Tout est sur le court terme. Regardez la façon dont sont gérées les communautés, il faut sans arrêt changer son fusil d’épaule, sans arrêt trouver de nouvelles méthodes … Qu’est-ce que ça donne, tout ça ? Ça ne donne rien. On ne vit pas la foi dans l’immédiat. C’est le résultat de cette magnifique parabole des vierges sages et des vierges folles. La sagesse chrétienne consiste à vivre sur le long terme. Vous me direz que c’est le prétexte pour toutes les paresses, pour toutes les planques, pour toutes les situations établies. Eh bien allez-y ! Vivez la situation établie, et vous verrez que si vous n’êtes pas vigilants, vous retomberez toujours dans le court terme. La vigilance est de vivre sur le long terme.

Frères et sœurs, nous sommes aujourd’hui dans les conditions qui nous obligent à penser notre foi chrétienne, notre vie chrétienne, sur le long terme. Il faut vraiment que nos communautés chrétiennes retrouvent le long terme. Ça ne veut pas dire qu’il faut tirer des plans sur la comète en disant : « Dans trente ans… » Trente ans, c’est même trop court par rapport au long terme ! Le fond du problème est de dire où est le but fondamental de ma vie, ce n’est pas à l’intérieur du temps tel qu’il est inscriptible par nos activités, nos passions, nos soucis, nos projets. C’est de commencer à ouvrir notre façon d’être, notre manière d’être, sur la destination ultime que Dieu veut, cette entrée dans la salle des noces. Alors, je vous propose que tous nous ayons soin de tout faire pour entrer dans la salle des noces et tout ira bien. Amen.