CREES ET RESSUSCITES CORPS ET AME

2 M 7, 1-2 + 9-14 ; 2 Th 2, 16 – 3, 5 ; Lc 20, 27-38
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (10 novembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

            Frères et sœurs, il n'y a pas beaucoup de textes dans la Bible pour nous parler de la résurrection des morts. Il se trouve qu'aujourd'hui on en a deux, mais avouez qu'ils ne sont guère encourageants. Dans le premier texte, le livre des Maccabées, on a fait des coupes sévères pour éviter le côté très cru du passage car c'est véritablement horrible. On a droit à tous les détails, y compris le fait que les frères soient rôtis à la poêle, qu'ils soient scalpés, qu'on leur coupe la langue, qu'on les fasse souffrir atrocement, mais ils tiennent bon. Tout cela, tenez-vous bien, pour ne pas manger de cochon ! L'enjeu en valait-t-il la chandelle ? C’est un autre problème.

            Le deuxième texte est une blague. Quand les pharisiens sont allés voir Jésus, ils avaient cette blague toute prête. Cette femme est quand même d'une extraordinaire longévité et endurance parce qu'elle a eu sept maris ! C'est un Oscar de la vie conjugale, mais cela arrive encore aujourd’hui ! Sacrée histoire que celle de cette brave femme, à cause de la Loi que l'on pourrait appeler celle du beau-frère ou la "loi du beauf". Pour ne pas disperser l'héritage si le frère aîné meurt sans laisser de descendance, il faut absolument que la veuve essaie d'avoir une descendance avec le frère suivant. Apparemment, cela ne fonctionnait jamais. Cette pauvre dame était aussi endurante que stérile.

Que veulent dire ces deux histoires ? Le martyre des sept frères puis de la mère à la fin pour couronner le tout est édifiant, mais l'histoire des sadducéens est quand même un peu légère. On nous dit bien que c'est pour tendre un piège à Jésus. Mais au fond, cela nous apprend-il quelque chose de la résurrection ? J'admire beaucoup les talents pédagogiques de Jésus qui est capable de nous expliquer ce qu'est la résurrection à partir d'une bonne blague racontée par les sadducéens. Au cas où vous douteriez des talents pédagogiques de Jésus, nous en avons là la preuve évidente. Alors de quoi s'agit-il ? Chacun de ces textes demanderait de longues explications. Mais il y a quand même une affirmation centrale sur laquelle je voudrais que nous réfléchissions un peu ensemble et qui met directement au centre même de toute notre existence le mystère de la résurrection.

            Certes, le premier récit n'est pas très encourageant, parce que ces hommes meurent pour un précepte de la Loi qui est quand même relativement mineur. Je vous signale d’ailleurs que si c'était notre cas, nous mangerions du cochon sans hésiter ! C’est une chose mineure mais cela veut dire quand même que l'attachement à la Loi est tel que ces sept frères et leur mère considèrent que c'est absolument indépassable et insurpassable. S’il y a la Loi, c'est parce qu'on est tenu par elle. Ce qui est intéressant dans ce texte, c'est qu’il y à la fois la reconnaissance que l'on est tenu par la Loi et en même temps une confession du Dieu créateur. Dieu est Celui qui nous a donné notre vie, notre corps, notre existence. Par conséquent, comme la Loi pour nous est la manifestation de notre attachement à Dieu, on ne peut pas croire à l'origine divine de notre existence si on ne reconnaît pas aussi la puissance de la Loi que Dieu nous a donnée. C'est évidemment dans un cadre assez particulier et restreint, mais c'est quand même quelque chose d'intéressant : c'est la première fois que, pour justifier la résurrection, on justifie le fait d'avoir été créé par Dieu.

            Le deuxième texte est un peu la même chose. Ici, Jésus Lui-même va repartir du problème de la création. Comment Dieu a-t-Il voulu nous donner la vie ? Jésus prend une affirmation qui nous paraît a priori un peu à côté de la plaque. Dieu s'est révélé « le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob ». Certes, Il a été le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob il y a "X" siècles, quand ils étaient vivants. Mais Jésus donne ici une interprétation tout à fait particulière de la Genèse. Dieu n’est pas le Dieu des morts mais celui des vivants. Ce n'est pas « Dieu a été le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob » mais « Dieu est le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob ». On peut le définir encore aujourd'hui comme Celui qui est le Dieu. On ne peut pas se contenter de dire qu'il a été, il est le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob. Il y a un lien absolu, radical entre Dieu, Abraham, Isaac et Jacob même s’il y a vingt ou quarante siècles qu'ils sont nés. Voilà pour l’affirmation, mais comment la comprendre ?

            Frères et sœurs, la plupart du temps, nous avons une vision de la résurrection comme la récompense du dessert. On a été très bien pendant toute la vie, on a fait tout ce qu'il fallait, on a rempli les observances. Ce ne sont plus les observances de la Loi mais on va à la messe le dimanche, on donne au denier de l’Eglise, on s'occupe de tas de choses de bienfaisance, donc on va hériter du Royaume de Dieu. La résurrection serait une récompense. C'est assez satisfaisant, cela évite de désespérer Billancourt et cela mobilise les troupes. Mais est-ce la véritable raison ?

            Je vous ai déjà cité il n'y a pas très longtemps le cardinal John Henry Newman, canonisé récemment par le pape François. Le cardinal Newman a fait des sermons paroissiaux et je trouve génial qu'il y ait un saint qui soit illustre pour ses sermons paroissiaux (qui entre nous soit dit – mais là je ne veux pas être méchant – sont quand même un peu plus intéressants que ceux du saint Curé d’Ars). Toujours est-il que Newman a fait un très intéressant sermon sur la résurrection. Il prêche dans les années 1830 – c’est le premier grand essor de la science, de l'attitude un peu critique, moderne, toute la religion c'est des vieilleries etc. – et je crois qu'il tape dans le mille. Pour Newman, ce qui est important, c'est la résurrection des corps. C’est clair, même si c'est le plus difficile à accepter. Voilà ce qu'il dit de la résurrection : « Nous avons tendance à parler de notre corps comme si nous en connaissions véritablement le fonctionnement et la nature ». Aujourd’hui, même si de temps en temps on voit bien que les médecins hésitent, la plupart du temps on considère que l'on comprend le fonctionnement de notre corps quand il a la grippe ou quand il est infecté par des virus ou des bactéries. Enfin on essaie. On sait tout, la médecine n'a plus de secret pour nous, on peut tout étudier. Alors que précise Newman « Nous n'en connaissons que ce que nos yeux nous apprennent de lui ». Voilà un point de vue intéressant.

Comment je connais mon corps ? Je le connais par les moyens que j'ai de connaître mon corps. C'est l’évidence, même s’il faut toujours se méfier, si par hasard quelqu'un disait qu'il pratiquait la médecine parce qu'il a reçu cela directement de l'inspiration divine et du Saint-Esprit. Moi je n'irais pas en tout cas. Donc « le corps semble croître, parvenir à maturité, tomber en décrépitude ». Nous connaissons surtout la dernière phase. « Mais, après tout, nous ne savons de lui que ce qui parvient à nos sens. Il est certain que Dieu voit dans notre corps bien plus de choses que nous n'en pouvons voir ». Voilà quelque chose qui est intéressant, il faut un certain recul. Notre corps est évidemment pour nous ce que nous en voyons. Mais qu'est-ce que Dieu en voit ? Qu'est-ce que Dieu perçoit de notre corps ? Le voit-Il et comment le voit-t-Il ? Et c'est là que Newman continue : « Nous n'avons aucune connaissance directe de ce qu'il est permis d'appeler la substance vivante du corps. Qui a l'intuition de son corps ? » Newman n'est pas un naïf. Il ne dit pas que les scientistes ont tort. Il demande qui a la véritable intuition de son corps ? Personne en réalité ! Nous avons uniquement une perception de ce qu’il appelle ses "accidents", c'est-à-dire : j’ai mal à l’estomac, j'ai fait une crise de foie, j'ai des problèmes de cataracte. Toutes les misères que nous détectons par l'observation médicale. Est-ce cela, le corps ?

            Newman induit ici directement le mystère du corps. Le mystère du corps n'est pas ce que nous en voyons, ce que nous en percevons. C'est très utile de temps en temps, même la plupart du temps, mais en fait le vrai problème est ce que nous croyons savoir du corps. Est- ce cela le vrai, l'essence, la réalité du corps ? La question mérite d'être posée. Vous me direz que cela ne guérit pas de faire de la philosophie sur le corps et encore moins de la théologie. C’est vrai, mais il n'empêche que la question est extrêmement profonde. Au fond, qu'est-ce que cela veut dire pour nous que de vivre dans un corps ?

Alors Newman continue un peu plus loin et j'en ai fini de le citer : « Dieu dans sa bonté, quand Il s'est révélé, s'est désigné comme le Dieu d’Abraham, d'Isaac et de Jacob » et il précise : « Il n'a pas dit : Je suis le Dieu de l’âme d’Abraham ». C’est curieux que personne n'ait jamais pensé avant Newman à faire cette réflexion. Dieu n'a pas dit : « Je suis le Dieu de l’âme d’Abraham, de l’âme d’Isaac ou de l’âme de Jacob ». Mais simplement : « Je suis le Dieu d’Abraham ». Il a béni Abraham et lui a donné la vie éternelle, non pas à son âme à l'exclusion de son corps, mais à Abraham, être unique et entier. Voilà une chose d'une simplicité déroutante mais qui pourtant nous place au cœur du problème.

            Qu'est-ce que Dieu a créé ? Est-ce que, comme l’imaginaient un certain nombre de philosophes grecs, Il a créé des corps qu'Il a revêtus et dans lesquels Il a insufflé une âme ? Non, Dieu a créé Abraham. Il n'a pas créé l'âme d'Abraham en disant : « Je vais te mettre un petit complément d'outillage qui s'appelle le corps, les mains, les yeux, la tête et les bras ». Non, Dieu a créé Abraham.

On touche ici le cœur même de la foi en la résurrection. Qu’est-ce que la foi en la résurrection ? C’est d'abord le fait de croire à la création. Dieu n'a pas créé en deux morceaux, il n'a pas créé en deux temps, il n'a pas créé l’essentiel, les accessoires et l'outillage. Non, Il a créé un seul, corps et âme. Et donc si nous, avec notre vue et notre connaissance de ce que nous voyons, c'est-à-dire finalement le vieillissement qui se termine par la mort, nous avons le pain et le couteau du point de vue de notre appréhension humaine pour dire que l'homme est en deux morceaux et que le corps disparaît mais que l’âme par miracle est comme sauvée, Newman nous dit que ce n'est pas du tout cela et que cela n'a rien à voir. En fait, Dieu a voulu que l'homme soit tout entier, unique et indivisible. C’est la foi donc dans le projet créateur de Dieu qui explique la résurrection. C'est peut-être banal mais personnellement je crois que c'est le cœur même du problème.

            Si Dieu nous a créés avec une vie spirituelle, psychique et un corps, cela n'est pas parce qu'Il a fait cela en deux temps. Il l’a fait d'un seul bloc, d'un seul coup, d'un seul geste. Avec ce regard unifié qu'Il a sur nous, Dieu veut que nous soyons les témoins de cette totale emprise sur notre être. Nous devons être témoins de la création unique de Dieu pour chacun d'entre nous et de la résurrection unique pour chacun d'entre nous. Dieu ne peut pas avoir créé des hommes humains pour leur dire : « A la fin, on lâchera la carrosserie et on ne fera tourner que le moteur ». Nous ne sommes pas de purs moteurs. Nous sommes des êtres de chair et de sang, avec une âme et un esprit qui sont liés. Et c'est vrai que la plupart du temps on a beau dire qu’on a corrigé le tir mais en réalité, c'est cela notre erreur. C'est presque une sorte de réflexe incroyable mais nous percevons notre corps comme un complément. "Frère Âne", comme disait ce brave François d'Assise qui sur ce point-là se trompait complètement. Le corps n'est pas "Frère Âne", il est uni totalement au mystère de Dieu.

On pourrait croire alors que ça va contre les évidences puisque "Frère Âne" un jour est mis au cimetière. L'homme, l’humain, Abraham, nous, nous n'existons que par ce regard de Dieu. Et comment ce regard de Dieu sur nous peut-il renoncer à ce qu'Il nous a créés âme et corps ? Il ne le peut pas. Si nous croyons à cette démarche que Dieu a faite de vouloir que nous existions en plénitude comme humain, âme et corps, Il ne peut pas à un certain moment se dédire et dire finalement que le corps n'a pas d’importance.

            Frères et sœurs, c'est difficile et c'est ce qu’explique Newman. La plupart du temps, nous avons un regard sur notre corps, sur notre vie et sur notre âme qui est ce que nos yeux en perçoivent. Mais là, Newman dit que c'est le regard humain. Ce que nous avons n'est pas un regard pour nous satisfaire par des raisons et des analyses. Non, c'est le regard de Dieu Lui-même qui nous tient dans l'unité et dans la globalité de notre être. Croire que nous vivons sous le regard de Dieu, ce n'est pas simplement comme on l’a fait trop souvent étudier un Dieu voyeur qui essaierait de savoir ce qu'il y a dans le tréfonds de notre âme et aussi de temps en temps dans le tréfonds de notre cœur ou de notre corps pour le condamner. Non, c'est croire que le regard même de Dieu, ce regard créateur, nous tient dans l’unité.

Même si à un certain moment cet être que nous sommes doit passer par la mort, avec toutes les conséquences que nous voyons, cela n'empêche que Dieu pour autant ne renoncera jamais à ce projet créateur qu'Il veut accomplir par la résurrection. C'est pour cela que chaque dimanche, quand nous disons : « Je crois à la résurrection des corps », nous devrions beaucoup réfléchir à cela parce que ce n'est pas simplement une certaine manière de gérer l'avenir ou de prendre des bons du trésor pour le paradis. Non, c'est véritablement découvrir le regard de Dieu sur nous. C'est cela qui a quand même changé l'attitude des humains vis-à-vis de la mort, même si à certains moments c'est extrêmement difficile.