1918-2018

11 novembre 2018

Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

En ce dimanche 11 novembre à 11 heures , centième anniversaire de l’armistice signé à Rethondes entre les belligérants de la Première Guerre mondiale, les évêques de France demandent que toutes les églises et tous les clochers de France sonnent à la volée, ce que nous allons faire. Il s’agit évidemment de faire mémoire de ce moment où la paix sembla revenir très provisoirement sur le continent européen d’abord et sur le monde entier, mais on connaît la suite, vingt ans plus tard.

Faire mémoire de l’armistice et des quatre années de guerre qui l’ont précédé n’est pas chose facile et ne doit en aucun cas se résumer à un cri de victoire. Car pour crier victoire, il faut savoir quel ennemi il a fallu vaincre et il n’est pas sûr que nous le sachions, même encore aujourd’hui… L’épisode tiré de l’Évangile de Marc est là pour nous tenir en éveil car cette histoire de l’obole de la veuve n’est pas anodine. De quoi s’agit-il ? Dans le brouhaha et la cohue sur le parvis du Temple, au lieu où l’on dépose des offrandes pour la liturgie et l’entretien des lévites et des prêtres de l’époque, tout le monde croit voir et comprendre ce qui se passe vraiment et essaye d’apprécier la générosité des donateurs, en fonction de l’offrande qu’ils versent dans les troncs. Or, Jésus se refuse à hurler avec les loup et à suivre la même échelle de valeurs, il affirme que « la pauvre veuve a donné plus que tout le monde » ; or personne n’avait prêté attention à son geste sinon Jésus, seul.

Quel est le rapport avec l’événement que nous commémorons aujourd’hui ? Il est impitoyablement simple. Toute l’actualité nous abreuve de souvenirs prédigérés, de poncifs et de vérités premières sur la guerre et la paix, lieux communs qui conviennent aussi bien dans les manifestations civiles, militaires et religieuses, mais dont la signification convenue et conventionnelle nous cache probablement les enjeux réels.

En effet la guerre de 14 n’est pas une guerre comme les autres : elle n’est pas la « der des der », comme la nommaient ceux qui avec Péguy, Alain Fournier et les autres, sont partis au front la fleur au fusil. Cette guerre n’est assimilable à aucun des conflits qui l’ont précédée, car elle a vu se déployer ce qu’il peut y avoir de plus horrible dans l’homme, son inhumanité la plus atroce et la plus insupportable à regarder en face.

Comme l’écritl’historien français François Furet :

« Le conflit a mobilisé plusieurs dizaines de millions d’hommes : plusieurs millions y sont morts, plusieurs millions en sont revenus mutilés ou infirmes. Ces chiffres n’avaient pas alors d’équivalent dans l’histoire des guerres. Ce volume monstrueux de tragédies individuelles, rapporté aux enjeux et aux résultats, a peu à peu ébranlé les sociétés et les régimes : moins les peuples sous l’uniforme voyaient la fin de l’épreuve, avec la récompense de leurs souffrances, plus ils étaient portés à en interroger le sens. En enrôlant tous les hommes valides sous ses drapeaux, en exigeant de tous le sacrifice suprême, la guerre de 14 a fait de chacun, fût-il le plus humble, le juge du contrat social ; elle a constitué à sa manière un test démocratique et universel. » (Le passé d’une illusion, p. 76)

On peut lui apporter le témoignage concordant d’un autre grand écrivain français, Jean Giono, qui a fait toute la guerre dans ses épisodes les plus sinistres avec un fusil chassepot qu’il avait saboté pour ne pas avoir à tuer d’ennemis. Voici ce qu’il écrit vingt ans après l’armistice :

«  Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur. Ce soir est la fin d’un beau jour de juillet, la plaine sous moi est devenue toute rousse. On va couper les blés. L’air, le ciel, la terre sont immobiles et calmes. Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque » (Jean Giono, Refus d’obéissance, Gallimard, Paris, 1937)

On voit bien ce que Giono et Furet veulent nous dire : cette guerre est unique, non pas parce qu’elle fut une guerre. Si la guerre de 14 n’avait été qu’une guerre, on en ferait mémoire aujourd’hui avec la même légèreté de cœur que la bataille de Salamine, les guerres de Rome contre Carthage, ou la Guerre de cent ans. Et d’ailleurs, si on y regarde de près, les armées de 14-18 ont été de vraies armées, avec de vrais soldats, qui eurent parfois leurs défauts ou leur manque de perspicacité, mais il faut reconnaître qu’ « ils ont fait le job » et qu’ils l’ont fait de leur mieux ; ils méritent toute notre reconnaissance et c’est entreprendre un bien mauvais procès que de vouloir discerner parmi les chefs qui mérite des hommages centenaires et qui n’en mérite pas.

Mais on sent bien qu’en fait, il s’agit de tout autre chose.C’est la guerre qui a changé de nature : on ne peut pas faire vivre des millions d’hommes qui avaient confiances dans leurs institutions politiques, dans l’identité de leur patrie, pendant quatre ans en sachant que chaque heure vécue pouvait être la dernière, en voyant les autres mourir fauchés de façon souvent atroce, en rampant dans une boue dont on ne savait plus si elle était faite de terre, de chair humaine,de feu et d’acier mortifères, en vivant dans un horizon dévasté et sans espoir d’y trouver quelques signes de convivialité avec ceux d’en face. Tous ces hommes qui venaient des campagnes où ils avaient vécu et travaillé dans la dignité, même s’ils avaient connu la pauvreté, comment pouvaient-ils comprendre ce qui leur tombait dessus et qui était pire que l’Enfer ? Pas besoin de lire Nietzsche et autres promoteurs de la volonté de puissance et de la violence pour faire face à ce qu’ils subissaient et qui s’abattait sur eux. Ils découvraient avec une souffrance dont pratiquement très peu se sont remis, que l’humanité pouvait se précipiter elle-même dans l’horreur, et non seulement y tomber, mais y vivre avant d’y mourir. On peut dire que cette mutation était « la faute à personne », bien que les politiques de tous bords aient joué sans doute un rôle prépondérant dans cette mutation quasi génétique de la guerre. Mais il est de fait que depuis la guerre de 14, on ne fait plus la guerre comme avant. Alors qu’elle était encore pensée jusque-là comme un acte d’honneur, de bravoure et de noblesse, elle devenait subitement le lieu d’une épiphanie insoutenable : des troupes entières d’hommes réduits à un état et à des conditions de vie et de défense infrahumains. Cela n’a pas beaucoup changé depuis …

Comment comprendre cette mutation ? C’est un troisième témoin, un juif allemand, Walter Benjamin qui essaye d’esquisser comment cette guerre a changé l’humanité et pour ce faire, il cite un fasciste italien Marinetti. Relisons ce qu’il écrit en 1937 :


 

« Seule la guerre permet de mobiliser tous les moyens techniques de l’époque actuelle … Dans un manifeste sur la guerre d’Éthiopie, nous lisons ceci : “Nous sommes amenés à constater que la guerre est belle, car grâce aux masques à gaz, aux terrifiants mégaphones, aux lance-flammes et aux petits tanks, elle fonde la suprématie de l’homme sur la machine subjuguée. La guerre est belle car elle réalise pour la première fois le rêve d’un corps humain métallique. La guerre est belle, car elle enrichit un pré en fleurs des flamboyantes orchidées des mitrailleuses. La guerre est belle car elle rassemble, pour en faire une symphonie, les coups de fusil, les canonnades, les parfums et les odeurs de décomposition”. » (Walter Benjamin, Œuvres III, Gallimard, Paris, 2000, p. 111-112)

Frères et sœurs, Walter Benjamin a trouvé cette citation chez un thuriféraire de la guerre d’Éthiopie, presque oublié aujourd’hui. Vous et moi, comme W. Benjamin, nous sommes révoltés par cette exaltation folle de la guerre comme une esthétique, parce qu’elle dévoile une vérité que nous ne voulons pas voir : ce qui a changé dans la guerre, c’est que l’homme contemporain se sentant de plus en plus invulnérable, réalise aujourd’hui non seulement ce rêve fou, le « rêve d’un corps humain métallique », mais encore que, grâce aux dernières technologies modernes, nous voyons que l’homme s’est donné un corps “numérique”capable de massacrer en téléguidant des engins sur un écran d’ordinateur : « on n’arrête pas le progrès ! » ... Pourtant l’évangile de l’obole de la veuve nous montre que ce n’est ni la puissance, ni le fait de métalliser notre corps et notre esprit qui nous rendront plus humains. Au contraire, l’obole de la veuve pour nous, c’est le corps non identifié d’une victime de la guerre, celui qu’on appelle le soldat inconnu et le corps de tous ceux qui aujourd’hui reposent dans nos cimetières. Dans des circonstances atroces, puisque même son numéro de matricule a été détruit, ce soldat anonyme a accompli à sa façon son « obole de la veuve » :il a donné « de son indigence et de sa pauvreté » en mourant dans un torrent de feu, victime d’un projet qu’il n’aurait jamais pu imaginer, et ne sachant peut-être pas que Dieu était le seul à le voir mourir. Et nous aussi, nous ne pouvons pas encore comprendre comment notre humanité en est venue à cette solution sans fin.Nous savons que la seule chose qui nous reste et qui nous fait vivre aujourd’hui encore, – mais pour combien de temps ? –, ce sont ces millions de gestes et de cris ultimes sur les champs de bataille dont il n’émerge aujourd’hui que le signe presque anonyme d’une croix plantée en terre …