LA VALEUR ETERNELLE DU DON
1 R 17, 10-16 ; He 9, 24-28 ; Mc 12, 38-44
Trente-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (8 novembre 2015)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Et puis surtout, outre le décès et le deuil du mari, il fallait assumer seule toutes les responsabilités habituelles qui, dans cette société, étaient assumées par le père de famille qui assurait la défense et la protection de sa femme, celle des enfants et la gestion du patrimoine. Le fait que les textes de ce jour nous présentent deux personnages de veuves n’est pas sans importance.
Dans la lecture de l’Ancien Testament, la veuve de Sarepta est apparemment dans une situation plutôt favorable. La famine sévit dans tout le pays : c’est le prophète Élie qui l’a demandée pour se venger des prophètes de Baal et du roi Achab avec leur culte idolâtrique. Il n’y a plus de pain, plus de farine dans le pays. Et Élie va chez cette veuve et en bon “ecclésiastique”, sûr de lui, lui demande de lui donner à manger : la dîme est une tradition aussi répandue et aussi naturelle que la religion elle-même, les prêtres ont toujours vécu sur le dos des fidèles et ça continue ! Élie va donc voir la veuve de Sarepta et lui demande une galette ; la veuve trouvant qu’Élie exagère lui décrit sa situation : « Mais je n’ai qu’une poignée de farine, je vais la cuire avec quelques brindilles de bois. Je vais faire cuire un petit pain. Mon fils et moi nous allons manger cette dernière bouchée de pain et nous mourrons ».
Mais avec cette assurance que seul le clergé peut manifester, Élie insiste : « Tu me cuis d’abord la galette pour moi, et tu verras que tout se passera bien ». La veuve obéit et ils mangent la galette. Or voici la beauté du geste : Élie a mis à l’épreuve la foi de la veuve dans sa détresse (elle est face à la mort), mais il lui a donné l’assurance que le pot de farine ne se viderait pas et que l’huile ne manquerait pas. C’est ainsi que la veuve et son fils arrivent à échapper à la famine. C’est par sa foi dans la parole du prophète (un peu mal élevé) qu’elle a effectivement survécu à la famine. C’est une idée qu’on retrouve tout au long de l’Ancien Testament : la veuve, malgré la pauvreté et la détresse de son état, peut compter sur le Seigneur qui viendra à son aide. Ce n’est pas simplement un cliché, mais une réalité accablante que le Seigneur soulager chez « la veuve et l’orphelin ». Dieu à ce moment-là, assure une sorte de « sécurité sociale » pour cette femme et son fils qui devraient mourir.
Et nous voici maintenant huit siècles plus tard : les temps ont changé. Le récit de l’obole de la veuve relève d’un contexte assez différent. Vous remarquerez que l’évangéliste Marc n’aime pas beaucoup les intellectuels, on le sent dans son Évangile. Les intellectuels sont les scribes, c'est-à-dire ceux qui vivent de la copie scrupuleuse des rouleaux de la Loi – un métier assez exigeant, car il faut des rouleaux pour les synagogues et le texte est écrit à la main. En même temps, comme ils sont versés dans les Écritures et les connaissent par cœur, ils jouent le rôle de conseillers juridiques. De là à se faire conseiller en patrimoine, il n’y a qu’un pas ! Les scribes donnaient donc souvent quelques idées à des personnes qu’ils conseillaient en essayant d’en tirer un certain profit.
Quand Marc écrit son Évangile, il met en valeur une phrase que Jésus a dû dire publiquement dans le Temple : ne suivez pas les exemples des scribes, parce qu’ils vivent uniquement sur leur réputation de lettrés. Ils se débrouillent d’une façon ou d’une autre pour se faire valoir par un certain pouvoir intellectuel ... Ces scribes ne sont pas des prêtres car les prêtres avaient déjà leur système organisé de revenus grâce aux sacrifices, ce qui n’était pas le cas des scribes. D’où la pointe de la critique de Marc : « Ils dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement ! ». D’où le soupçon et la méfiance vis-à-vis d’eux.
Pourquoi Marc renouvelle-t-il si souvent cette pique ? Il se trouve au moins vingt fois en délicatesse avec eux, beaucoup plus qu’avec les prêtres ou les pharisiens. Une explication possible (c’est de l’ordre de l’hypothèse) suggère que peut-être dans certaines communautés, certains scribes s’étaient convertis et avaient gardé leurs vieilles habitudes, notamment en ce qui concernait les captations d’héritage. D’autres indications dans le Nouveau Testament notamment dans ce qu’on appelle les épîtres pastorales insistent sur la nécessité de protéger les veuves parce qu’elles sont soumises à de fortes pressions notamment en ce qui concerne leur subsistance. Et du coup, Marc enchaîne sa critique des scribes avec l’histoire bien connue de l’obole de la veuve. Spontanément, on pense qu’il s’agit d’un épisode édifiant à lire avant la quête ou avant la campagne du denier de denier de l’Église. Mais ce n’est pas si simple. Cette veuve très démunie va donner le peu qu’elle a au trésor du Temple. Le peu qu’elle a : on dit toujours deux piécettes, en fait c’est deux « pelures », deux « épluchures », si l’on en croit la dénomination populaire des deux piécettes de métal si fines que cela faisait penser à des pelures.
Jésus réagit de façon très marquée : le contexte est bizarre, concret et réaliste par rapport aux usages et à la vie du Temple. Avant le parvis des femmes, c'est-à-dire le lieu où tous pouvaient accéder (hommes et femmes), il y avait treize troncs, un peu comme les portiques du métro : on était obligé de passer entre les troncs et il fallait donc donner quelque chose. Pour chaque tronc, une intention différente. Le plus cocasse en l’affaire, c’est que Jésus se pose là, au milieu, et observe les gens pour voir ce qu’ils donnent. Vous imaginez que je suive les quêteurs qui vont passer tout à l’heure en disant : « Holà ! mais vous ce n’est pas beaucoup, c’est juste des pelures, des pièces rouges ! ». C’est un système économique vieux comme le monde : ces petites offrandes, comme les petits ruisseaux font de grandes rivières.
À ce moment là, on assiste à un zoom comme on dit en photographie ou en cinéma. Jésus semble perdu dans la foule puis il concentre son regard sur les gens qui passent devant les troncs. Et tout à coup, il focalise sur une veuve, et là il voit même ce qu’elle donne, trois fois rien. Il fait alors venir les disciples : « Vous voyez ce qu’elle a fait : elle a donné plus que tous les autres ». On s’émerveille de ce que Jésus a repéré la générosité de cette femme : il nous montre cette veuve – et si on renvoie à la réflexion précédente sur les scribes – une veuve qui n’a plus rien, qui pu être dépouillée par les scribes, grugée par le système religieux de l’époque.
Ajoutez à ce constat que ce sont les dernières paroles de Jésus avant qu’il évoque la fin des temps et la destruction du Temple, en disant à ses disciples qui admirent les pierres du Temple – (c'est-à-dire le résultat des offrandes !) : « Il n’en restera pas pierre sur pierre ». On constate de façon presque cruelle que la veuve a été “plumée” par une organisation cultuelle apparemment prestigieuse mais qui va disparaître : elle donne ses deux piécettes pour le maintient d’une forme cultuelle qui va disparaître quarante ans plus tard. Ce que suggère Marc, c’est que « De toute façon, tout cela est perdu ». On a là une critique assez impitoyable et presque cynique de la religion juive dans sa forme ancienne. On dit parfois que la religion est l’opium du peuple ! Jésus échappe à la critique, car il constate, d’un point de vue social, la manière dont les pauvres étaient littéralement dépouillés par un système très bien rôdé mais sans pitié et d’autre part il va sitôt après faire le bilan lucide de la situation : « De toute façon, le Temple dont nous sortons maintenant, avec ses belles pierres et ses les troncs, tout ça ne sert à rien, ça va s’effondrer » ...
D’où la terrible question : ce récit de l’obole de la veuve est-elle un encouragement ou une critique ? Ce n’est pas simple à trancher. Les commentaires de cet Évangile révèlent les deux tendances. Certains soulignent la générosité de cette veuve qui donne tout ; d’autres pensent que non, et concluent que Jésus souligne la vanité de ce geste parce qu’il ne servira à rien. Elle a déjà été dupée et continue de l’être : elle est le prototype de la victime. C’est son destin de veuve.
Aujourd’hui, nous savons que nous ne sommes pas “dans la tête” de Jésus et que nous ne savons pas exactement ce qu’il a voulu dire dans cet épisode apparemment tout simple. Donner une interprétation positive de son jugement est sans doute rassurant, car cela signifie que, même lorsqu’on ne peut pas grand-chose face à une situation désespérée, le peu que l’on fera sera tout de même un signe de salut ! En l’occurrence, on reste encore dans le système du calcul religieux qui consiste à penser qu’avec de la bonne volonté, on s’en sort toujours. Est-ce si sûr ?
De l’autre côté, nous avons l’attitude presque cynique qui consiste à envisager jusqu’où une certaine forme de religiosité a été capable d’exploiter la naïveté de pauvres gens.
Ce qu’en pensait exactement Jésus, nous n’en savons rien ; on sait tout de même, et c’est une chose terrible, qu’il avait prophétisé la destruction prochaine du Temple. Quand il félicite publiquement la veuve pour son obole, cette louange prend d’autant plus de valeur. Mais il faut être réaliste : on se fait toujours un peu avoir ! Pensons à nos réactions, lorsque nous comparons les mérites et l’efficacité de chacune des œuvres humanitaires, religieuses ou non !
Mais il reste tout de même de cet épisode anodin, un aspect que je trouve extraordinaire : Jésus, dans ces circonstances difficiles, affirme que tout geste, que ce soit celui des scribes qui exploitent les veuves, ou celui des veuves qui donnent généreusement pour le système religieux du Temple, tout geste humain a une signification morale, une signification d’éternité. Autrement dit la bonté est indépendante de tous les facteurs utilitaires (valorisants ou dévalorisants) que l’on peut imaginer. Et la méchanceté est souvent aussi hélas indépendante de ces mêmes facteurs. Nous sommes ici sur le fil du rasoir. Si on veut vraiment faire quelque chose de bien, même si on a été dupé, même si le don a été détourné de l’intention initiale, en réalité le fait que cette femme ait voulu donner pour le Temple prend une valeur absolue. Et ceux qui ont exploité les veuves, ont aussi posé un geste qui a aussi une valeur d’éternité. C’est d’une certaine manière le dernier message que Jésus laisse à la foule, avant d’entrer dans les épisodes qui vont clore son ministère à Jérusalem.
Voilà qui paraît assez abrupt mais en réalité cela dévoile le sens ultime de chacun de nos gestes et sa valeur d’éternité. Marc nous présente une scène très proche de celle du Jugement Dernier que l’on trouve chez Matthieu : « J’avais faim, vous m’avez donné à manger, j’avais soif, vous m’avez donné à boire ». Le sens est le même. L’acte que nous posons a une portée éternelle. Peu de traditions religieuses ont dit cela de façon aussi claire et aussi décisive. Pour nous chrétiens, la bonté qui peut inspirer certains de nos gestes a une valeur tellement absolue et radicale qu’elle ne peut venir que du cœur de Dieu.
Frères et sœurs, nous sommes parvenus pratiquement à la fin de l’année liturgique et cet évangile est comme une mise en évidence du sens de notre destinée. Notre destinée, c’est la bonté, une bonté absolue, gratuite, comme celle de cette femme qui n’a pas calculé. Elle ne s’est pas demandé ce qu’allait devenir son argent comme d’ailleurs nous-mêmes nous ne devons pas trop nous interroger sur la destination ultime de l’argent que nous donnons, mais l’essentiel, c’était la valeur absolue du don. C’est le plus grand trésor, c’est notre trésor et c’est pour ça que nous devons le respecter infiniment chez les autres et dans notre propre cœur. Amen.