DE LA PEUR DE LA LIBERTE A LA LIBERTE QUI N'A PLUS PEUR
Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 novembre 2014)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Pour ma part, je crois que cette interprétation-là est vraiment erronée, car ne se réfère qu’à l’attitude de peur du troisième serviteur, celui qui a reçu un talent et qui le rend en disant : « Je sais que tu es un maître terrible, tu veux que tes affaires soient rentables. Tu es impitoyable et, puisque tu m’as confié un talent, par sécurité je l’ai enfoui en terre. Politique du bas de laine, qui me permet de te le rendre tel quel » . Il précise même qu’il a eu peur. Or cette attitude est précisément celle que réprouve Jésus, ce n’est pas une référence, il faut au contraire l’éviter. D’où la réponse du maître à ce troisième serviteur : « Vu l’attitude que tu as vis à vis de moi, comment veux-tu que j’aie confiance en toi ? Tu as peur, tu vis dans la peur, et bien continue à vivre dans la peur ». Il ordonne donc de jeter ce mauvais serviteur avec ses peurs, ses pleurs, ses craintes et ses angoisses, car il ne veut plus le voir. Au moins sait-on à quoi s’en tenir et ce qu’il ne faut pas faire. Mais cela ne nous donne qu’un aspect de la parabole : au fond que veut-elle nous dire ?
Exactement le contraire : en fait, ce n’est pas une parabole de la peur, mais une parabole de la confiance. Pour mieux la comprendre, je propose une sorte de contre-épreuve qui n’est pas dans le récit. Imaginez que celui qui avait les cinq talents revienne et dise à son maître : « Tu m’avais confié cinq talents, j’ai essayé de me lancer dans une affaire fantastique en bourse, malheureusement il y a eu la crise avec les subprimes et j’ai tout perdu ». Que lui aurait dit le maître, dans ce cas ? Il aurait répondu à peu près ceci : « ça ne fait rien, parce que face à la confiance que j’avais mise en toi, tu as voulu et su te montrer digne en risquant quelque chose pour moi ». C’est un peu une parabole du risque et du capitalisme, inutile de se voiler la face…
C’est donc une parabole dans laquelle Jésus explique que si Dieu nous a fait confiance, il faut que nous répondions par la confiance. Si Dieu nous a donné des talents, ce n’est pas pour les garder dans la terreur de les perdre, mais pour les mettre en jeu dans une relation de confiance avec lui et avec mes frères. Au fond, la clé de notre relation avec Dieu n’est pas la peur (c’est la caricature de la foi et c’est précisément ce que Jésus ne veut pas). La clé de notre comportement, c’est la confiance.
Puisqu’il nous a fait le don de ce que nous sommes par son acte créateur, il faut impérativement que ce qui a été donné croisse, fructifie et embellisse. C’est une mentalité du risque, qui consiste à jouer son va-tout : voilà ce que Jésus demande. Si il nous a donné le salut, on ne peut pas le conserver “à l’identique”. Ce n’est pas une parabole de la congélation de l’existence et de l’action humaine pour l’éternité, c’est une parabole de la fructification et de la fécondité. Il faut que l’humanité croisse, qu’elle pousse, qu’elle grandisse et se déploie dans la liberté que Dieu lui a donné. Dans la mesure où on joue ce risque, on imite exactement le maitre qui a joué le risque de nous confier des talents. Vous comprenez qu’il y va vraiment de la conception de la liberté chrétienne.
Qu’est-ce que la liberté chrétienne sinon un cadeau ? C’est un don, c’est un geste inouï de confiance de la part de Dieu. Par conséquent, si on prend ce geste de confiance que Dieu nous a fait pour ensuite nous replier sur nous-mêmes et comme un chat devant la cheminée, et vivre uniquement sur l’acquis, on défigure le don lui-même et on réduit à rien le don que nous avons reçu. Tel est le grand problème de la vie chrétienne. Comment est-ce que je peux risquer ma liberté dans le sens même de la confiance que Dieu m’a faite en me créant ? Ce n’est pas la parabole des assureurs de la MAÏF ! Ce n’est pas une parabole qui nous inviterait d’abord à essayer de calculer et de prévoir tous les risques, puis on tirerait quelques pièces de monnaie de son portefeuille, pour se comporter comme un « petit joueur » ! C’est au contraire : « Je risque tout, parce que Dieu a tout risqué pour moi ».
Et donc, si nous sommes en face de cette parabole, c’est pour qu’elle nous dévoile et nous révèle à nous-mêmes. Elle est comme toutes les paraboles, elle révèle par l’interprétation que nous lui donnons notre propre attitude devant Dieu. Quand Dieu nous confie donc des talents, il y a deux manières de réagir ; ou bien, je me les prends, je me les garde, comme on dit ici, ou bien je les joue en bourse. Cette parabole doit d’abord résonner en nous comme une école de liberté, sinon on n’a perdu son orientation fondamentale.
Mais il se pose alors une deuxième question plus délicate ; cette plus-value, en quoi consiste-t-elle ? C’est bien beau de dire qu’on va jouer son va-tout et ses talents, qu’on va chercher à s’enrichir, etc. Mais cette plus-value, comment la traduire dans notre langage d’aujourd’hui et dans la logique du récit de Jésus ? La parabole va être le plus difficile à interpréter sur ce terrain. D’une manière ou d’une autre, nous les lecteurs de cette parabole, nous sommes tous des traders. Nous pensons que la plus-value ou le surplus gagné est du même ordre que la bas financière du capital que nous avons risqué ; je reconnais que tout, dans cette parabole, semble aller dans ce sens.
Pourtant, je ne pense pas que Dieu ait simplement envie de nous dire : « Je vous ai créés dans la liberté, simplement pour augmenter votre capacité de vous affirmer et d’être le plus vous-même, dans la dynamique de la condition de créature ». Bien sûr que cette capacité nous est donnée, mais serait-ce la seule dimension de ce don de Dieu. En fait, la plus-value, il faut la chercher dans ce que nous expérimentons lorsqu’on fait l’expérience d’un cadeau et de la gratuité qui l’accompagne. Je crois qu’il s’agit là d’une chose très simple : il suffit de se demander quelle est la plus-value dans un cadeau ? Ce n’est évidemment pas le cadeau lui-même, c’est le cœur avec lequel ce cadeau est offert. Si on calcule pour faire un cadeau, le cadeau risque de se réduire à la seule dimension économique et monétaire. Mais comme le disait un prédicateur au moment de la quête : quand on aime, on ne compte pas ! Si effectivement, je calcule trop le geste de mon cadeau, ce n’est plus un cadeau. La plus-value du cadeau, c’est le cœur. Au fond, c’est la véritable clef de cette parabole. Dieu dit : « je te donne une liberté : mets donc en œuvre sa plus-value, augmente le dividende, place le mieux possible tes actions, mais avec ton cœur » …
Je trouve cette parabole extraordinaire. Elle est extraordinaire parce qu’elle nous montre comment Dieu, quand il nous a donné quelque chose, nous rend en même temps capables de le faire fructifier pas simplement dans la ligne de ce qui nous a été donné – ça c’est l’économie habituelle de la création : Dieu nous a donné une terre pour la faire fructifier et nous essayons de faire fructifier cette terre plus ou moins bien… À ce moment-là, nous disons « Je fais fructifier le don dans la ligne même de la création ». Et ce n’est déjà pas si mal : plaise à Dieu que toute l’humanité puisse un jour aborder son avenir et son humanisation sous ce jour-là ! …
Mais dans la parabole, la fructification et la plus-value me semblent d’un tout autre ordre. Comme je vous le disais tout à l’heure à propos du cadeau, si vous faites ce cadeau et que la personne à qui vous l’offrez sent qu’il y a toute la générosité de votre cœur dans ce cadeau, dans ce cas on a totalement dépassé le domaine du calcul. Ce n’est pas simplement qu’on a doublé la mise des cinq talents, on est passé à une valeur infinie. Voilà ce que Dieu attend de nous : il veut qu’on fasse fructifier dans l’ordre de la gratuité, parce que lui-même nous a créés et sauvés dans la gratuité. Quand Dieu nous a donné la liberté, il ne nous a pas simplement donné un pouvoir d’action, ce qui ne serait déjà pas mal, mais au fond on en resterait toujours au niveau de ce que Voltaire disait quand il reconnaissait que l’horloge de l’univers marche et qu’il faut donc un horloger pour la fabriquer et la faire marcher. On reste dans une perspective mécanique. Or précisément Dieu n’a pas fait la Création « mécaniquement » : Voltaire n’était pas assez fin pour comprendre une chose pareille. Déjà dans le geste créateur de notre liberté, Dieu y avait inscrit l’infinité de son amour personnel pour chacun d’entre nous. Et donc, lorsque nous mettons en jeu cette liberté par notre action et nos projets, il faut que nous mettions en œuvre la plus-value de cette générosité : celle de Dieu et la nôtre.
Plus on essaie d’approfondir cette parabole apparemment si simple, plus on s’aperçoit que le geste de la communication, le geste de risquer est un geste en abîme. Plus je risque, plus je me rends compte de la capacité que Dieu m’a donnée de donner. Et cet effet d’abîme constitue évidemment une chose extraordinaire : on peut dire que toutes les grandes mystiques chrétiennes se sont comprises à partir de là.
Vous le voyez, c’est un peu ce qui manque à nos sociétés modernes. À partir du moment où par le biais de cette “mesure” qu’est l’argent, on en est venu trop souvent à n’avoir qu’une vision économique de toute activité et même de la charité, nous perdons progressivement cet effet d’abîme et de reflet qui existe entre la gratuité du geste créateur et la gratuité de la réponse humaine. Il est vrai que nous avons maintenant, même sur la charité, parfois une vision spontanément économique : est-ce rentable ou non ? Je ne crois pas que Dieu pense le problème exactement de cette façon.
Personnellement, je crois que Dieu “pense” le problème de la grâce et du salut comme une générosité “à fonds perdus”. Cette caractéristique est la signature même de la générosité que Dieu attend de nous. Dans d’autres paraboles, il dira à peu près la même chose ; il faut inviter des gens dont on n’attend pas d’invitation en retour, par exemple signifie pratiquement la même chose. Que la liberté humaine, – ce magnifique cadeau, ce talent prodigieux que chacun d’entre nous a reçu – ne soit pas fermée sur elle-même mais qu’elle soit ouverte à travers le geste de donner ou de “risquer”, sur l’aventure absolue de générosité à fonds perdus, c’est une clé majeure pour la lecture de l’Évangile. Pourquoi tout le cœur de l’Évangile se résume-t-il dans l’amour de Dieu ou dans l’amour du prochain, sinon parce que l’amour est une chose qui échappe à tout calcul et à toute mesure. Lorsqu’il y va véritablement d’aimer l’autre, on échappe à une limite et une contrainte qui tombe d’elle-même : je prends un risque énorme, mais c’est la même chose de la part de Dieu à notre égard. Amen