EST-CE LA FIN DU MONDE ?
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (17 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Arc de Titus : destruction du Temple - Rome
Il s'agit d'une prophétie de Jésus qui a tellement marqué la première communauté qu'on l'a rapportée avec une fidélité dangereuse. Car à l'époque, dans le monde de Jérusalem, le petit monde juif de la terre de Judée, Samarie et Galilée, dire que le Temple allait disparaître et qu'il ne resterait pas pierre sur pierre c'est comme si je prophétisais aujourd'hui que dans quelque temps, toutes les cathédrales de France et tout le patrimoine religieux allait s'effondrer d'un seul bloc. Une telle affirmation serait un scandale absolu. Dire que ce qu'il y a de plus précieux, de plus signifiant, de plus essentiel dans le patrimoine religieux d'Israël, le Temple, qui n'est pas simplement un monument historique mais qui est le signe même de la présence de Dieu. On concevait le Temple comme le marchepied du trône de Dieu qui est dans les cieux. Dire que cela allait disparaître, s'il faut une preuve d'authenticité de la prophétie, la voilà ! Qui pouvait dire une chose pareille ? il y avait bien de temps en temps quelques petites critiques du Temple, mais cela n'atteignait pas la grandeur du monument.
Nous avons ici une prophétie qui a été donnée par Jésus au moment sans doute de sa dernière visite ou pèlerinage à Jérusalem et elle a tellement marqué les communautés qu'elle est entrée dans l'évangile à leurs risques et périls parce qu'affirmer une chose pareille c'était immédiatement rentrer dans la polémique. C'est pour cela qu'au moment du procès de Jésus devant le Grand Prêtre, on lui rappellera cette prophétie, ce qui est cohérent et logique. C'est la première étape.
La deuxième étape, quarante ans plus tard, le Temple tombe. Il y a une trentaine de communautés chrétiennes dans le monde méditerranéen, ils sont tous en conflit avec les communautés juives synagogales qui sont également dans les villes, et l'on apprend que le Temple a été détruit par Titus. Il ne faudrait pas croire que les chrétiens ont crié victoire trop facilement par rapport à cet événement. Dans les communautés, c'était encore une coexistence de judéo chrétiens, de juifs non chrétiens et de païens devenus chrétiens, on a appris cela un peu comme l'événement du 11 septembre. C'était une sorte de malheur qui s'abattait sur le peuple juif et le plus gênant pour les chrétiens, c'était de leur dire : on vous l'avait bien dit ! ils se sont certainement abstenus de dire cela.On n'imagine mal aujourd'hui ce qu'a été le traumatisme non seulement pour les communautés juives, mais aussi pour la communauté chrétienne. Cette destruction réelle du Temple que Jésus avait prophétisé est tombée comme un couperet.
La tentation n'était pas de dire : on vous l'avait bien dit, mais plutôt d'exposer le raisonnement suivant. Nous sommes la communauté de ceux qui croient à la résurrection de Jésus. Il a dit lui-même qu'il reviendrait, disant : "cette génération ne passera pas que tout cela soit arrivé". La venue de Jésus pour rassembler l'univers et accomplir la fin de l'histoire cela doit se produire très bientôt. De là à dire : nous en avons la preuve évidente avec la destruction du Temple, c'est ce que plusieurs communautés on dit, pensé et mis en application. L'application était très dangereuse, c'est ce que nous dit l'épître aux Thessaloniciens. Si on avait les signes que cela allait s'exécuter tout de suite, il n'y a ait plus de souci à se faire, pourquoi aller travailler ? Donc, on attend que cela vienne, que Jésus apparaisse et que l'histoire se termine. C'est ainsi que s'est nouée dans les communautés, une sorte d'approche autour des années cinquante, quatre-vingt dix à peu près, petit à petit, on pensait que quelque chose allait se produire et que la fin des temps ce serait la venue du Christ, la résurrection générale, et on arrête tout. Il y avait probablement dans certaines communautés des gens qui essayaient de discerner les signes de l'assurance que c'est bientôt fini. Pour les gens qui raisonnaient de cette manière, ce n'était pas accessoire, mais c'était la preuve de la validité de leur foi. Le Temple étant tombé, Jésus l'avait prophétisé, donc c'est le signe de la fin des temps.
La destruction du Temple de Jérusalem n'a pas été comprise dans le sens de donner raison aux chrétiens contre les juifs. Sans doute que la chute du Temple a aggravé les choses, c'est certain, mais on n'essayait pas de dire aux juifs qu'ils avaient tort. Mais le jour où la prophétie se réalise, le réflexe est de constater que Jésus l'ayant prophétisé, et que c'est le souvenir de sa prédication sur Jérusalem le plus marquant que nous ayons, alors, c'est que c'est pour demain. La fin des temps est donc pour dans quelques jours. Cela conditionne le refus de s'engager dans la vie courante, d'où ce comportement de ne plus travailler, de prendre même une certaine licence dans la vie courante. La première grande crise de l'Église c'est dans ces années-là. Le Christ va venir supprimer toute réalité historique. Le danger, c'est le désengagement des chrétiens dans l'histoire, dans le monde et dans la société. La première tentative de constituer un monde à part pour les chrétiens, c'est vraiment à cette époque que cela s'est produit : on va vivre uniquement en attendant la venue du Christ.
C'est ainsi que l'on comprend mieux le problème des cheveux sur la tête. Ce que Luc a essayé de démontrer dans son évangile, en reprenant beaucoup de paroles du Christ. Luc dit : il va y avoir cela, mais ce n'est pas encore la fin, il va y avoir cela mais auparavant, on fera cela, il va encore y avoir cela, oui, mais ce n'est pas fini. L'effort critique de Luc parlant aux communautés auxquelles il s'adresse c'est de les prévenir : n'essayez en aucun cas d'assimiler un événement du monde à la condition de la venue du Christ. Laissez l'histoire être l'histoire, laissez les cheveux sur votre tête qui ne périront pas, et ne cherchez pas à dire que les événements historiques que vous vivez au jour le jour vont contraindre Dieu à se manifester et à venir pour clore la fin de l'histoire. Luc, et sans doute plus que les autres évangélistes, celui qui a vu le danger de tous les Nostradamus de la terre, c'est-à-dire de vouloir absolument contraindre l'accomplissement de l'histoire à des événements ponctuels, circonstanciés de notre existence. Pour Luc, il n'y a pas de fin du monde. Pourquoi ? parce que cette histoire de ce monde, comme les cheveux ne doivent pas tomber de la tête, cette histoire doit se dérouler dans toute la richesse, la variété et la diversité de ses événements dont aucun ne dit que tout à coup c'est précurseur d'une fin brutale de l'histoire. C'est la première fois que l'on présente dans un contexte très polémique et de discussion très vive la compréhension de ce qu'on appelle la fin des temps ou les fins dernières, en disant qu'il ne faut pas confondre les torchons et les serviettes. L'histoire, c'est l'histoire. La venue du Seigneur, c'est la venue du Seigneur. Mais n'essayez pas vous, avec vos moyens humains de connaissance de discerner que tel événement conditionne, oblige ou provoque cette venue du Seigneur.
C'est très important encore pour nous aujourd'hui parce que ces phénomènes sont résurgents. Dans beaucoup d'endroits, il y a des discours eschatologiques, il y a toujours quelqu'un qui vous annonce que la fin du monde est pour décembre 2102, qu'il faut se réfugier dans tel ou tel village. Mais plus grave encore, est-ce que notre foi, notre espérance en la venue du Christ nous déconnecte du souci et de l'appartenance à l'histoire. Nous sommes dans l'histoire, nous sommes les cheveux de la tête, et il faut que ces cheveux de la tête ne périssent pas. Nous ne pouvons pas prendre prétexte de la venue du Seigneur pour vivre au rabais notre histoire présente, avec les hommes qui nous entourent, les crises, les détresses, les guerres. Il n'y a pas de désengagement possible par rapport à cela. Si un chrétien vit l'attente de la fin de temps comme une vengeance où Jésus va venir et régler les comptes de ceux qui n'auront pas cru en lui, c'est une erreur.
Frères et sœurs, ce discours eschatologique veut dire exactement le contraire de ce que nous suggère une première lecture un peu inattentive. C'est difficile, ce texte a été travaillé par Luc pour essayer de bien faire apparaître ce qu'il voulait dire. Mais pour nous aujourd'hui, ce qu'il veut dire, c'est cela. N'assimilons aucun malheur, aucun changement, aucune brutale évolution dans le monde religieux, dans le monde civil ou dans le monde historique, ne l'assimilons jamais à cette perspective eschatologique que tout va s'effondrer. Que nous ayons vis-à-vis de nous-même, cette bonne santé qui consiste à ne pas mélanger ce qui est de l'analyse normale des événements du monde dans lesquels nous sommes impliqués, et d'autre part, notre foi et notre espérance dans la venue du Christ. Mais que cela ait comme conséquence de savoir que là où nous sommes aujourd'hui, dans la situation actuelle, nous avons d'abord au nom même de l'espérance qui est en nous, de faire que tout ce qui se passe dans l'histoire, qu'elle soit collective, individuelle, sociale ou familiale, nous avons le devoir de faire que cette histoire soit vécue et accomplie de la façon la plus vraie, la plus juste et la meilleure possible.
AMEN