ANALYSE D'UNE CRISE (IM)PRÉVISIBLE

Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 novembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Et si on attendait que ça passe ?
Frères et sœurs, quand je vous disais au début de la messe que ce dimanche était le dimanche de l'imprévu, peut-être que certains d'entre vous ont pensé après la première lecture : il va nous dire l'imprévu c'est la femme parfaite, qui la trouvera ? Rassurez-vous, les femmes parfaites sont relativement faciles à trouver, peut-être un peu plus souvent que les hommes parfaits. Je ne veux pas créer la panique dans les ménages et je réserve ce sujet pour une autre occasion.

Non, quand je parlais du dimanche de l'imprévu, c'est bien à cause de l'évangile que nous venons d'entendre. Cet évangile est très intéressant parce qu'il est d'une actualité extraordinaire. C'est l'évangile de la crise économique mondiale. Qu'est-ce qui fait la nature même d'une crise ? précisément, c'est l'imprévu. C'est la déstabilisation à cause de l'imprévu. C'est là qu'on voit la différence entre le prévisible et l'imprévu. L'imprévisible c'est ce que vraiment on ne peut pas prévoir. Or dans la crise actuelle curieusement, maintenant que la crise est arrivée, tout le monde vous explique que c'est à cause de la dette des états, de la folie des trader, etc … Curieusement, tout le monde sait maintenant pourquoi il y a la crise. Donc, en fait, cela aurait dû être prévisible, la crise n'était pas de l'imprévisible. Mais la crise était de l'imprévu parce que personne ne voyait, ne regardait en face ce qui était prévisible. C'est bel et bien ce qui fait le cœur même de notre manque de lucidité, d'intelligence et de regard sur les choses et les êtres. Nous vivons sans cesse confrontés à l'imprévu, parce que nous n'avons pas su voir ! La grande difficulté, c'est de voir. Et quand on tombe sur l'imprévu, quand tout à coup cela nous arrive dessus, comme on ne l'a pas vu, cela fait la crise. Pourquoi ? parce qu'on perd pied. On était tellement habitués à ce que cela se passe "comme çà", les taux de croissance, les placements, les rapports financiers, tout cela semblait rouler et tellement bien rouler, qu'on roulait les gens. L'imprévu c'est générateur de crise, car à force de nous faire croire "que tout va bien, placez votre argent et vous allez voir, vous allez faire des profits extraordinaires", et se laisser berner par ces discours, c'est au moment où l'on s'aperçoit que cela ne va plus marcher, littéralement, on perd pied et on ne s'en sort plus. La crise est paralysante, parce que quand vous vous trouvez tout à coup devant cette situation, on se demande ce qu'il faut faire. Et alors, on dit que ce sont les chefs qui doivent résoudre la crise. Au moment où il faudrait faire face, on dit que ce serait mieux que les autres fassent face.

Cette histoire dénote une des composantes essentielles de l'histoire humaine qui est faite d'une succession de crises et d'imprévus, en bien comme en mal. Qui aurait pu prévoir à la fin de 1945 qu'il y allait y avoir les "trente glorieuses" ? L'Europe était dans un tel état lamentable que cela ne pouvait être que glorieux ce qui viendrait après. Qui pouvait prévoir ? C'est de l'imprévu. En général quand c'est de l'imprévu en bien cela dynamise, au besoin, cela étourdit, on ne prévoit pas un choc pétrolier par exemple. Quand c'est de l'imprévu en mal, le résultat c'est la paralysie, et c'est ce qui est un peu dans le cœur des hommes aujourd'hui. Il y a beaucoup de gens qui sont très contents de savoir qu'enfin en 2012, cela va être la vraie fin du monde et que tout sera résolu.

Les anciens qui étaient très fins là-dessus, redoutaient l'imprévu, la mentalité des grecs c'était le "pourvu que ça dure". Tous les jours, l'armée Perse pouvait vous tomber dessus, mais on espérait que le système allait tenir. Souvent dans les civilisations anciennes, l'équipement technique, social, culturel est organisé pour résister à l'imprévu. Mais l'imprévu est toujours plus fort. C'est ce qui fait que les civilisations quand elles sont confrontées à l'imprévu se disent qu'elles n'ont pas les outils pour faire face.

Si ce préambule était un peu long, c'est parce que c'est exactement l'évangile que nous venons d'entendre. C'est un évangile sur une situation de crise. Pourquoi ? A cause de la première ligne : "Un maître de domaine s'en va et part en voyage". Tout le problème est posé : il possède un domaine qui marche bien, il y a des bons serviteurs, quand il y a un problème, on consulte le maître et il prend les décisions qui conviennent. Et voilà que tout à coup, le maître part. Il n'y a rien de tel pour déclencher une situation de crise. Que va-t-on faire sans maître ? comment va-t-on s'organiser ? C'est toute la parabole : il y avait un maître qui apparemment avait l'œil à tout, et voilà qu'il part ! Il part et tel l'évêque qui confie une mission difficile à un prêtre qui lui faisait remarquer qu'il lui confiait une chose un peu compliquée, et à qui l'évêque a répondu : voyez, et quand vous aurez vu, vous verrez ! Le maître dit : je pars en voyage, il ne donne aucune précision sur la date de son retour éventuel. Il confie à ses serviteurs des sommes absolument mirifiques : un talent, c'est l'équivalent de soixante mille francs or et il les laisse se débrouiller avec son argent.

C'est là qu'intervient la situation de crise. Normalement, plus rien ne doit fonctionner puisque le maître n'est pas là pour gérer. Au moment où survient la crise, on constate deux types d'interprétation. La première interprétation concerne les deux premiers serviteurs qui ont reçu respectivement cinq et deux talents. Ils estiment que le maître leur ayant appris à gérer, ils peuvent risquer de prendre des initiatives pour faire fructifier l'argent que le maître leur a confié. C'est plus dur quand ce n'est pas votre propre argent, il y a un peu d'angoisse, mais on essaie ? Quant au troisième, il considère la sévérité du maître qui veut toujours avoir plus de capitaux sur le dos des travailleurs, et il décide d'enterrer le bien, et d'attendre. La situation même de la crise le paralyse, le départ du maître le rend totalement inefficace.

Au moment où le maître revient, il questionne ses serviteurs. Les deux premiers font un rapport très positif, ils ont pris des risques, ils ont géré, et le résultat est satisfaisant. Le troisième rapporte le talent sans aucun bénéfice, et le maître est furieux à cause du comportement de ce serviteur qui n'a pas fait face à une situation nouvelle. Que s'est-il passé dans l'Église primitive ? au fur et à mesure que l'on voyait le temps où Jésus avait vécu, avait donné toutes ses paraboles, on voyait bien aussi que le maître était parti, et il y avait deux tendances devant le vide de son absence. C'est pour cela que cette parabole est d'une actualité extraordinaire. C'est une parabole sur le retrait de Dieu. Si Dieu ne se fait pas voir, que fait-on ? Si Dieu ne se fait pas voir comme quelqu'un qui tient la cravache et qui dit : fais des bonnes œuvres, fais des sacrifices, que faisons-nous ? L'homme, les premiers chrétiens, les premières communautés au moment où le Christ semble avoir disparu, le texte de Matthieu est rédigé à peu près une cinquantaine d'années après la mort du Christ, et Matthieu voit bien qu'il y a des réflexions et des réactions très différentes dans les communautés qu'il connaît. Il y a ceux qui disent qu'il faut se mettre à l'abri, qu'il faut se replier, on garde les talents, on ne bouge pas, pas d'annonce de l'évangile, pas de confrontation avec la synagogue, parce qu'il y a danger. Pas de confrontation avec les païens, parce qu'ils ne vont rien comprendre, c'est le troisième serviteur, c'est celui qui ne veut rien oser, rien risquer, rien décider. Il a reçu l'évangile, il l'a mis dans un bas de laine, et il attend que cela passe. Mais Matthieu dit que le Christ ne nous a pas laissés dans cette situation pour que nous restions dans l'inactivité. Si le Christ a pris le risque de nous sauver, nous pouvons bien prendre le risque de l'annoncer. C'est le sens de la parabole.

Si aujourd'hui nous, chrétiens, nous sommes fondés sur celui qui a pris le risque de sauver le monde, nous devons bien prendre le risque d'affronter le monde et de prendre le risque avec les autres personnes de ce monde pour essayer de faire face aux difficultés auxquelles nous sommes confrontés. Cet évangile est extrêmement salutaire, non seulement pour réfléchir sur son salut éternel qui ne semble plus comme la préservation d'un patrimoine auquel il ne faut pas toucher, mais qui nous paraît précisément comme l'initiative d'une nouvelle manière de vivre et de faire face à la crise.

Je voudrais terminer pas une petite citation extraite d'une revue que j'aime beaucoup qui s'appelle : "Politique internationale" qui est une revue très intelligente. Les hommes politiques sont interrogés sur différents sujets, et cette fois, il s'agit du bras droit d'Angela Merkel, Wolfgang Schäuble. Cet homme est assez extraordinaire, il a été attaqué par un psychopathe et il continue sa carrière politique en fauteuil roulant, c'est le seul ministre étranger qui a été invité à un conseil des ministres en France. Dans un interview il y a à peine deux mois, on lui demandait : "L'Europe perdra-t-elle dans cette crise le soutien de la population ?" Il répond : "Je ne le crois pas, la crise ce n'est pas une raison pour partir chacun dans son coin, ce n'est pas le sauve qui peut. On peut même concevoir des avancées qui auraient été plus difficiles auparavant. Le fait est que de grandes réformes sont plus aisées à réaliser après des secousses, telles que des catastrophes ou des guerres. Heureusement, en 2011 nous sommes loin de cela. Néanmoins, les crises apportent une prise de conscience plus vive des réalités, elles font mettre en question ce qui paraissait acquis, et accélèrent ainsi les décisions".

Je ne sais pas si Monsieur Schäuble est très chrétien, mais c'est un commentaire parfait du point de vue de ce que signifie la parabole de l'évangile. Non pas aborder le monde qui vit l'histoire dans la peur, dans la crainte et le repli sur soi, mais au contraire, apprendre parce que le Christ, même s'il nous a laissé apparemment faire face seuls par son absence, nous prend par la peau du cou et nous fait répondre à cette vocation qui est toujours de faire face à l'imprévu.

 

AMEN