QUI VA PRIER À TA PLACE ?
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 novembre 2010)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Travail manuel et prière
Et pourtant, aujourd'hui j'aurais voulu méditer avec vous sur l'évangile bien sûr, mais à partir de la deuxième lecture, celle qui nous vient de saint Paul. C'est vrai et je le redis, les images que nous avons entendues sont extrêmement évocatrices. Je parcourais rapidement il n'y a pas longtemps, un livre écrit par un historien anglais qui raconte comment les prédicateurs rédemptoristes au dix-huitième siècle, savaient faire trembler leurs assemblées et avisaient très sérieusement : "Si à la fin de mon sermon, les cinq premières rangées de petits garnements ne vont pas à la confesse, je considère que mon sermon n'est pas bon". Alors, faut-il aller se confesser uniquement parce qu'on a peur d'aller en enfer ? Je ne sais pas mais je crois que c'est surtout par le désir de se réconcilier avec Dieu. Laissons cela de côté.
En fait, vous pourriez comme moi être troublés par l'agencement des lectures d'aujourd'hui et vous demander : que vient faire cette lecture de saint Paul où il est question de travailler. Je ne crois pas que saint Paul a été payé par notre président de la république, mais qu'est-ce que cela vient faire au cœur d'une liturgie où nous sommes au seuil de la fin de l'année liturgique ? Les textes nous invitent plutôt à méditer sur la fin de temps et au milieu, il y a saint Paul qui nous dit qu'il faut travailler. C'est vrai que le travail, on le voit plutôt du côté de l'élaboration de la construction du monde. C'est positif, c'est optimiste. On se dit que si l'on travaille c'est qu'il y a bien un avenir, un demain. Que vient donc faire cette lecture au milieu de ces textes apocalyptiques ?
Frères et sœurs, vous ne l'avez peut-être pas remarqué, mais depuis les deux derniers dimanches, nous lisons la deuxième épître de saint Paul aux Thessaloniciens. Or, que se passe-t-il dans les années cinquante, soixante de notre ère ? Les chrétiens sont persuadés que la fin du monde est imminente. Et certains considèrent que puisque la fin du monde va arriver, il ne sert plus à rien de se projeter dans l'avenir, il ne sert plus à rien de travailler, que tout cela va être balayé par les puissances du mal, et ce sera la fin du monde.
C'est ainsi que saint Paul se retrouve face à cette communauté de Thessaloniciens qui a décidé de ne plus rien faire, de ne plus travailler, et plutôt d'attendre à l'ombre de l'olivier, à genoux, la fin du monde. Saint Paul, vous l'avez entendu, leur rappelle l'importance du travail. Cela peut surprendre, car comme je le disais il y a un instant, le travail peut être envisagé comme une construction et une élaboration et vous l'avez entendu dans l'évangile : à quoi bon avoir passé des dizaines d'années à construire ce temple de Jérusalem, puisque de toute façon, il va être détruit. Or le travail n'est pas simplement une élaboration d'une construction parfaite, dans laquelle viendrait comme s'entrechoquer l'élément, la nouveauté qui fait que tout ce qu'on avait construit patiemment se casse, tombe. C'est exactement comme le château de sable très beau que vous avez construit et d'un seul coup de ballon, tout est détruit.
En fait le travail peut être envisagé sous un autre angle. J'aurais voulu avec vous, lire un texte que j'aime beaucoup : un apophtegme des Pères du désert. C'est une petite histoire comme des auteurs ont pu en récolter énormément de ces Pères, notamment égyptiens, qui vivaient dans le désert. Voici cette petite histoire : "Certains moines qui obéissent au précepte de la prière continuelle, se rendent un jour chez l'abbé Lucius et le vieillard leur demanda : quel est votre travail manuel ? Ils dirent : nous, nous ne touchons pas à un travail manuel, mais comme le dit l'apôtre, nous prions sans cesse. (Saint Paul dit qu'il faut beaucoup travailler et ailleurs il dit qu'il faut prier sans cesse. Comment faire les deux ?) Nous, nous ne touchons pas à un travail manuel mais comme le dit l'apôtre. Le vieillard dit : vous ne mangez donc pas ? Si, répondirent-ils. Alors il leur dit : pendant que vous mangez, qui donc prie à votre place ? Il leur dit encore : ne dormez-vous pas ? Mais si, dirent-ils. Le vieillard dit : alors, quand vous dormez, qui donc prie à votre place ? Et ils ne trouvèrent rien à lui répondre. Alors, il leur dit : Excusez-moi, mais vous ne faites pas comme vous dites. Moi, je vais vous montrer que tout en faisant mon travail manuel je prie sans cesse. Je m'asseois avec Dieu, mouillant mes petits rameaux de palmier et tressant de la corde en disant : "Aie pitié de moi ô Dieu, selon ta grande pitié et selon la multitude de tes miséricordes, efface mon iniquité". Et alors, il leur demanda: n'est-ce pas là une prière ? Oui, répondirent-ils. Puis, il leur dit : quand donc je reste toute une journée à travailler et à prier, je gagne plus ou moins seize deniers. J'en dépose deux à ma porte, et je me nourris avec le reste. Celui qui prend les deux deniers prie à ma place pendant que je mange ou que je dors. Et ainsi, par la grâce de Dieu, j'accomplis le précepte de prier sans cesse".
En fait, je le redis, ces derniers dimanches, nous avons lu à la fois cette épître de saint Paul aux Thessaloniciens, et dans les évangiles nous avons lu plusieurs extraits qui parlaient de la prière. Or, le problème de l'apocalyptique n'est pas si éloigné que ça de la prière, de la constance. C'est ce mot qui frappait la fin de l'évangile sur la prière, c'est la constance. Si nous pensons que le travail c'est créer des murs, agencer des pierres tellement bien tenues les unes avec les autres que rien ne pourra passer entre, c'est sûr que cela va s'écrouler. D'ailleurs, nous le savons, pourquoi un mur de pierres tient-il mieux qu'un mur de béton ? c'est parce que un mur de pierre peut bouger et travailler. Or, nous envisageons très souvent notre vie chrétienne comme une construction patiente de pierres que nous avons porté par nous-même, tout seul, comme un grand, contre les événements de notre vie, etc … et après, on se dit : voilà mon œuvre. Malheureusement, il suffit souvent d'un coup de vent, de la mort d'un être cher, de la maladie, d'une séparation, pour se dire : à quoi bon ? On n'est pas encore dans l'apocalyptique, tout ne s'est pas encore écroulé mais c'est notre petit apocalyptique à nous et l'on se dit, à quoi bon ? Dans ce que dit ce vieux père abbé, vous l'avez entendu plusieurs fois, il y a une phrase qui est récurrente : "Qui prie à votre place ?" Quand les apôtres montrent le temple, ils y voient, on peut les comprendre, la beauté des pierres, la beauté de ce temple qui a été construit patiemment. Mais je crois que Jésus y voit autre chose. Le temple a pu être détruit mais il reste la prière des saints. Notre vie, ou du moins dans ce que nous pensons avoir construit patiemment peut s'écrouler, il reste la prière des saints. Mais pas simplement notre prière à nous, parce que souvent, nous nous posons la question : je ne prie pas, je ne sais pas comment prier. Or le père abbé ici, pose la question différemment : qui prie à votre place ?
En fait frères et sœurs, qu'est-ce que le travail chrétien ? C'est apprendre à se désapproprier ce qui d'ailleurs n'est pas à nous. C'est apprendre dans la construction de notre vie mais aussi dans la construction de notre Église, de notre paroisse, à laisser de l'espace, à laisser du "blanc". C'est dans cet espace que mon frère, ma sœur, pourra venir apporter sa propre pierre. C'est dans cet espace et dans ce blanc toujours, quand la véritable tribulation arrivera, que nous pourrons aussi laisser la place non pas à l'autre, mon frère et ma sœur, mais au tout-autre qui et l'Esprit Saint. C'est ce que dit Jésus à la fin de cet évangile quand il dit : "Quand tout sera détruit, je ne pourrai compter que sur une seule personne, pas sur mes prières, pas sur tout ce que j'aurai construit patiemment et qui va s'écrouler, mais je ne pourrai compter que sur une seule personne, ce Saint Esprit qui viendra m'assister".
Pour que l'Esprit Saint vienne m'assister, encore faut-il que patiemment dans ma vie, j'apprenne à laisser de l'espace dans la construction de l'Église à laquelle je participe.
AMEN