JÉSUS NOUS RÉVÈLE LE SENS DE L'HISTOIRE

Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (16 novembre 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous sommes donc dans la dernière période de l'année liturgique qui est un temps de méditation eschatologique, c'est-à-dire de méditation sur ce qui doit arriver, sur les événements vers lesquels nous sommes en marche.

Pendant ce temps liturgique, l'Église nous propose trois sortes de textes. Il y a d'abord des textes assez généraux qui nous parlent de l'attitude du chrétien devant les derniers temps, mais aussi devant la vie en général. Parmi ces textes il y a celui que nous venons d'entendre : faire fructifier la grâce que Dieu nous a donnée, ne pas la laisser enfouie dans la terre de notre cœur mais la faire proliférer. Autre texte semblable, celui des dix vierges dont cinq n'avaient pas d'huile dans leurs lampes (Mt. 25, 13), et dont la morale est : il faut être dans l'attente, il faut rester éveillé. Plusieurs autres textes vont dans le même sens.

La deuxième sorte de texte est plus difficile à comprendre et c'est pourquoi je m'y arrêterai tout à l'heure, ce sont les paroles du Christ dans lesquelles il décrit les catastrophes qui doivent arriver dans le monde : les étoiles qui tombent du ciel, les guerres qui ravagent la terre, le fracas des flots qui angoisse l'humanité tout entière.

La troisième catégorie de textes se limite en général à des petites touches, des petites phrases d'espérance semées au milieu de l'annonce des cataclysmes : "Quand vous verrez cela, rendez-vous compte qu'il est proche, aux portes " "(Mt. 24, 33) ; "il rassemblera ses élus des quatre coins de l'horizon" (Mt. 24, 31) ; "redressez-vous et relevez la tête, car votre délivrance est proche" (Lc. 21, 28). Ainsi encore, dans la finale de l'Apocalypse, c'est la promesse du bonheur éternel qui devra succéder, remplacer toutes ces épreuves, toutes ces guerres, tous ces événements dramatiques dont parlaient la deuxième catégorie de textes (Ap. 21, 1-4).

Je vais laisser de côté les talents, et je vais vous parler davantage des textes qui insistent sur cette venue à la fois soudaine et terrible du dernier jour. Je relis le passage de la première Épître aux Thessaloniciens que nous avons entendu tout à l'heure et qui appartient à cette catégorie : "Quant au temps et au moment, vous n'avez pas besoin frères qu'on vous en écrive. Vous savez vous-mêmes parfaitement que le jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit"(I Th. 5, 1-2). C'est donc que la venue du Christ est toujours une surprise, une nouveauté absolue. Nous ne pouvons pas la préparer, nous ne pouvons pas l'évaluer, il faut que nous soyons dans l'attente, dans l'ouverture du cœur vers cette venue que nous ne pouvons pas prévoir. "Quand les hommes se diront : quelle paix, quelle sécurité, c'est alors que tout à coup fondra sur eux la perdition comme les douleurs de l'enfantement et ils ne pourront y échapper. Vous frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres de telle sorte que ce jour vous surprenne, vous êtes des fils de la lumière, des fils du jour, alors ne nous endormons pas, restons éveillés et sobres" (I Th. 5, 3-6). Là nous retrouvons le thème des dix vierges qui attendent la venue du Messie au sortir de ses noces.

Ce texte, vous le voyez, est assez sobre sur le caractère dramatique des derniers temps. Mais nous avons beaucoup d'autres textes. Je vous lis par exemple quelques passages du discours que Jésus fait en saint Luc : "Il y aura des signes dans le soleil, la lune et les étoiles. Sur la terre, les nations seront dans l'angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots ; les hommes défailleront de frayeur dans l'attente de ce qui menace ce monde habité car les puissances des cieux seront ébranlées. Alors, on verra le Fils de l'Homme venir avec puissance et grande gloire" (Lc. 21, 25-27). Ou encore dans saint Matthieu : "On vous livrera aux tourments, on vous tuera, vous serez haïs de toutes les nations à cause de mon nom. Beaucoup succomberont, des faux prophètes surgiront nombreux et abuseront bien des gens. L'amour se refroidira dans le grand nombre" (Mt. 24, 9-12). Il continue : "Si l'on vous dit : le Christ est ici ou il est là, n'en croyez rien, il surgira des faux christs, des faux prophètes qui produiront des grands signes. Comme l'éclair en effet part du levant et brille jusqu'au couchant, ainsi en sera-t-il de l'avènement du Fils de l'Homme" (Mt.24, 23-24 et 27).

Ces textes reprennent ce que nous avons entendu dans l'Épître aux Thessaloniciens, à savoir, ce surgissement du Fils de l'Homme qui arrivera comme un éclair d'un bout du ciel à l'autre. Evidemment, nous pourrions prendre ces textes littéralement au pied de la lettre comme si les étoiles devaient tomber sur la terre, comme si le soleil devait cesser de réchauffer l'univers, comme si le Fils de l'Homme arrivait comme l'éclair. Vous comprenez bien qu'il s'agit d'images. Mais ces images nous renvoient à quoi ? A la réalité de ce monde qui est un monde de désordres, de guerres, de haines et de destructions. En effet, l'erreur que l'on commet souvent à propos de ces textes apocalyptiques, c'est de croire qu'ils sont seulement l'annonce d'évènements à venir. On prend les prophéties pour Nostradamus, ou pour le "prophète" Malachie qui annonce la série des papes, ou encore pour un horoscope qu'on trouve à la dernière page de son journal et qui vous dit comment se passera le mois à venir. Ces textes prophétiques ne nous dévoilent pas le secret du futur, ou plus exactement, ce qu'ils nous dévoilent, ce n'est pas simplement le détail des événements plus ou moins dramatiques, ce qu'ils nous dévoilent c'est la signification de l'histoire, de l'histoire à venir mais aussi de l'histoire présente et aussi de l'histoire passée. Pour le regard de Dieu, tout est présent depuis l'origine de toutes choses par l'acte créateur jusqu'à la fin des temps, tout est présent devant son regard, et c'est une vue d'ensemble qu'a Dieu de toute l'histoire, et c'est cette vue d'ensemble, que la prophétie veut nous communiquer. Toute l'histoire des hommes, à cause du péché, est une histoire dramatique. Nous n'avons qu'à regarder autour de nous pour reconnaître à l'image poétique près, ce qui nous est dit dans ces textes.

Nous voyons quoi ? Nous voyons des peuples qui se haïssent, qui ont peur les uns des autres, qui à cause de cela prennent l'initiative d'attaquer, qui se détruisent mutuellement, des peuples qu'il est impossible de ramener apparemment à la paix car l'escalade est continue dans la violence et la haine. Nous voyons autour de nous une utilisation déraisonnable de l'argent, on cherche à gagner toujours plus, et ce faisant, la terre s'appauvrit et sombre dans des crises. Je vous lis un autre texte, qui est tiré de l'Apocalypse. Il s'agit de la bête qui est Babylone, qui est le symbole de toutes les nations dans leur péché : "Je vis une femme assise sur une bête écarlate, couverte de titres blasphématoires. La femme est vêtue de pourpre, d'écarlate, étincelante d'or, de pierres précieuses et de perles, et elle se soûle du sang des martyrs et des saints" (Ap. 17, 3-4 et 6). "Et puis voici un ange qui illumine la terre de sa splendeur et qui crie : elle est tombée, elle est tombée Babylone la grande" (Ap. 18, 1-2). "Tous ceux qui participaient à son commerce, à sa vie fastueuse vont se lamenter sur elle. Les trafiquants qu'elle enrichit se tiendront à distance par peur de son supplice, pleurant et gémissant. Hélas, immense cité vêtue de pourpre et d'écarlate parée d'or et de pierres précieuses, cela aura suffi pour ruiner ton luxe" (Ap. 18, 9-10 et 15-16). Qui ne voit à travers les images ce que nous connaissons, cette manière absolument déraisonnable de faire se multiplier l'argent sans que cela corresponde à la réalité du monde. Les guerres, la richesse sans fin le monde de la consommation, voilà ce que nous voyons autour ce nous. Ce que nous voyons aussi autour de nous, ce n'est pas la rumeur des flots, mais la destruction de cette nature dans laquelle nous vivons et dont l'homme petit à petit sape les fondements. Nous détruisons les forêts, nous détruisons la qualité de l'eau, bientôt nous n'aurons plus de quoi boire, il y a là une réalisation que nous ne regardons peut-être pas assez en face mais qui est exactement ce que nous disent ces textes prophétiques.

Je crois que ce qu'il faut comprendre, c'est le sens de l'histoire. Cette histoire que nous vivons, elle est à la fois le fruit de la création de Dieu et le fruit du péché de l'homme. Cette histoire elle est un appel vers le bonheur et c'est pourquoi il y a au milieu de ces textes que je viens de vous lire des versets comme celui que nous avons entendu, il s'agit de la "douleur d'un enfantement" (I Th. 5, 3). Ces douleurs de l'enfantement ne se terminent pas à elles-mêmes, elles aboutissent à la joie d'un monde nouveau qui est né sur la terre. On nous dit aussi que la venue du Christ sera le signe de la croix qui est le salut (Mt. 24, 30). Jésus dit aussi à ses disciples : "Quand vous verrez ces choses, redressez-vous et relevez la tête car votre délivrance est proche" (Lc. 22, 28). Il y a donc dans l'histoire une aspiration, un appel que Dieu exerce sur l'humanité tout entière pour l'introduire dans son bonheur. Il y a aussi cette permanence du refus, et c'est cela le péché. Depuis toujours l'homme refuse le bonheur que Dieu lui propose, l'homme refuse l'amour, il refuse la confiance, il s'enferme dans la crainte et la peur et par conséquent dans l'agressivité à l'égard des autres, dans la défiance, dans le refus de la vérité, dans la non-acceptation de l'autre.

Frères et sœurs, sachons lire notre histoire à la lumière de Dieu. Sachons lire notre histoire personnelle et l'histoire du monde dans laquelle nous sommes plongés comme un choix fondamental qu'il faut faire entre le bonheur de Dieu, le bonheur que Dieu nous propose ou bien les faux bonheurs que sont l'argent, la fermeture sur soi, la fermeture par rapport aux autres, ces faux bonheurs qui mènent le monde et qu'il faut que nous sachions combattre d'abord dans notre cœur, parce que c'est là que naissent tous les dangers et les péchés, et aussi autour de nous dans notre milieu immédiat, et puis plus loin dans la mesure où nous pouvons comme citoyens participer aux choix politiques de notre pays et des autres pays.

Frères et sœurs, que ces dernières semaines de l'année liturgique soient pour nous un temps de réflexion sur le sens de notre vie.

 

 

AMEN