C'EST LA FIN !
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (18 novembre 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Ca sent la fin, et je vois sur vos visages que vous en êtes tout à fait conscients mais aussi heureux, réjouis. Normalement, on devrait être réjouis que ce monde prenne fin. Nous devrions être heureux que bientôt notre monde s'arrête de vivre, que les choses s'arrêtent de fonctionner et que tout soit enfin dans le Paradis, la communion et le retour du Christ glorieux. C'est pourquoi vos cœurs, vos vies sont remplis de joie et vous y pensez presque tous les jours, j'en ai quelques témoignages. J'ai surtout les témoignages que si l'on parlait justement de la fin du monde, si l'on parlait des choses qui doivent s'arrêter ? Peut-être que vous vous êtes rendu compte, parce que vous êtes bien chrétiens, que d'une manière générale l'homme (quand je dis l'homme, c'est évidemment l'homme et la femme), l'homme se plaint assez constamment de ce qu'il a ou de ce qu'il n'a pas. C'est d'ailleurs pour cela qu'on fait grève d'habitude. Ensuite on se plaint ou d'avoir un mari trop encombrant ou trop absent, au choix? Ce qui vaut pour les maris vaut pour les femmes aussi, ensuite on peut élargir la question et passer aux phénomènes humains, sociaux, politiques, mondiaux, et finalement nous constatons ce qui est dit dans l'évangile : les guerres, les pestes, les famines, les tremblements de terre et autres choses semblables, nous connaissons. Si tout cela s'arrête, si demain on dit : voilà, c'est le retour du Christ, on va vous débarrasser de votre petit mari, on se rend compte d'un seul coup qu'on tient un peu à ce que l'on a, qu'on n'est pas près de lâcher aussi facilement ce qui d'ordinaire est malgré tout l'objet de notre plainte. Cela veut dire certainement qu'il y a dans le fait de parler de la fin du monde, quelque chose qui nous dérange. C'est un événement ou une réalité qui nous fait peur. Pourquoi ? Parce que nous préférons souvent garder tout ce que nous avons et tout ce que nous vivons, plutôt que de penser que c'est la fin du monde et que tout cela va bientôt finir. Ce qui veut dire aussi qu'on a certainement une drôle de manière d'envisager la fin du monde.
Rassurez-vous, nous avons la même manière d'envisager la fin que ceux qui posent la question à Jésus. Ils se réjouissent de ce beau Temple : "Oh ! qu'il est beau mon Temple, qu'il a de belles pierres ! Qu'elle est belle mon église saint Jean de Malte ! Elle a un bel orgue, de belles voûtes, de beaux vitraux !" Bien, frères et soeurs, il n'en restera pas pierre sur pierre (excusez-moi les Amis de Saint Jean de Malte, mais continuez quand même votre travail). Ceci pour vous faire saisir le rapport aux choses. Finalement, à quoi devons-nous tenir le plus ? C'est que doit se réaliser ce pourquoi le Christ est venu, c'est-à-dire son Salut. Son Salut peut passer par les belles pierres de saint Jean de Malte, mais Dieu merci, bien au-delà de ces pierres-là. Ce que je dis pour Saint Jean de Malte, vaut également pour la cathédrale, Saint Pierre de Rome, etc … Ce qui signifie que normalement, la fin du monde est aussi essentielle à notre vie que son commencement. Je veux dire par là que notre existence ne peut prendre sens que de sa fin le tout étant de savoir quelle est notre fin. Est-ce que notre fin ce sont les belles pierres du Temple ou bien c'est le Christ lui-même qui est ce temple véritable qui n'est pas fait de main d'homme comme nous le dit l'épître aux Hébreux. C'est toute la question.
De fait, si nous sommes comme les gens qui admirent ces belles pierres du Temple, nous posons aussi la question : mais quand cela va-t-il se faire ? Quand cela arrivera-t-il ? Quel est le signe ? Vous vous rendez compte tout de suite que la question est fausse. Nous n'avons pas à savoir quand cela va arriver puisque normalement si notre vie prend sens de la fin, c'est déjà en train d'arriver, c'est déjà en train de se faire. Tous les signes, tout ce qui caractérise d'habitude le bouleversement, parce que tremblements de terre, le fait qu'il ne reste plus pierre sur pierre, peste et famine, sont le signe justement qu'il est en train de se passer quelque chose, de se pascaliser quelque chose, qu'il y a justement quelque chose qui est franchi entre la mort et la vie. Du coup, ce n'est plus la question : quand est-ce que cela va arriver ? Un peu pour savoir s'il faut que je remette une touche de rimmel ou de rouge à lèvres quand Jésus se présentera, ce n'est pas du tout cela. Ce n'est pas une préparation à avoir en vue de tel point final. C'est une question d'être et non pas une question d'avoir et donc de se préparer. Jésus nous demande simplement de consentir à l'événement qui arrive. Il ne nous demande pas de le choisir, Il nous demande de consentir à cette Pâque qui est en train de se réaliser dans nos propres existences comme dans notre monde, même si la réalisation de cette Pâque ne se fait pas sans casser d'œufs ! Mais obtenir le meilleur, le plus parfait, ce qu'on pourrait appeler le Paradis, la communion, ce que vous voulez, c'est toujours une sorte de choix, une avancée, une sorte de séparation de quelque chose pour aller vers un mieux. C'est d'ailleurs la réalisation même de la création et de toute création nouvelle : ne faut-il pas séparer les ténèbres de la lumière pour que ce monde existe ? ne faut-il pas séparer toutes les ténèbres de notre existence pour que la lumière se fasse dans notre vie, et que ce soit vraiment une création nouvelle ? Etre et ne pas avoir. Etre et donc consentir à l'événement.
La deuxième chose qui est un point de repère que Jésus nous donne, c'est quand Il nous dit : "Vous serez appelés à témoigner". C'est important, car nous imaginons toujours que pour témoigner il faut partir au bout du monde. Or, parce que nous faisons face à cet événement et que nous y lisons le signe ou les signes du temps dans les événements qui arrivent, c'est en cela par notre consentement que nous sommes témoins de ce qui se passe. Le témoin n'est pas celui qui transpose inaltérablement le catéchisme de l'Église catholique dans toutes les cultures ou dans toutes les régions, mais c'est celui qui à travers l'événement qu'il vit, quel que soit le lieu, quel que soit le temps, quelle que soit la culture qu'il affronte, c'est celui qui sait regarder, vivre, consentir à l'événement et y lire et témoigner qu'il s'agit bien de la Pâque du Christ en train d'advenir.
Une chose à laquelle nous sommes moins habitués, parce que nous sommes une civilisation technocrate et de consommation, c'est de ne pas maîtriser ce qui arrive, cela ne dépend pas de nous. Nous n'avons pas à sauver le monde, il est déjà sauvé, c'est Jésus-Christ qui a sauvé le monde. Je ne suis jamais en train de fabriquer le Salut d'une part et c'est une réelle démaîtrise, et d'autre part parce que cette non maîtrise des choses, Jésus nous prévient, elle touche au plus intime de ce qui nous fait vivre. Ce sont nos parents, nos enfants, nos frères, nos sœurs, nos proches, nos amis qui nous livreront ! Je ne peux même pas me rattraper sur ceux que je crois être le plus sûrs. Je ne peux pas maîtriser en pensant avoir toutes les assurances et les garanties. C'est bien ce que dit Jésus : ce sont eux qui vous livreront aux synagogues et vous feront mourir. C'est une sacrée démaîtrise.
Je vous livre une petite histoire, je raconte mal les histoires ou je les oublie, mais celle-là je l'ai mémorisée. Il s'agit d'un homme très chrétien, et qui est aussi un très grand alpiniste. Lors d'une ascension vers un sommet il dévisse et en tombant dans le vide, il arrive à s'accrocher au rocher. Là, il demande : est-ce qu'il y a quelqu'un là-haut ? Dieu qui est tout-puissant, qui est là-haut, viens à mon aide ? Il prie plusieurs fois et longuement. D'un seul coup, Dieu lui répond de là-haut : Je suis là. Vous imaginez le soulagement. Dieu continue à lui parler, il Il dit selon le psaume : jette-toi ! j'enverrai mes anges pour te porter sur leurs ailes et pour que ton pied ne heurte pas la pierre. Et l'alpiniste répond : "Y a-t-il quelqu'un d'autre là-haut ?"
Nous, nous n'avons pas à poser cette question pour savoir s'il y a quelqu'un d'autre là-haut. Notre confiance et notre foi est telle que notre seule assurance c'est que Dieu est présent. L'ayant lu dans les propres bouleversements de ma vie, cette présence, et ayant consenti à ce que Jésus soit présent dans ma vie, alors qu'il y a encore autant de tremblements de terre, de pestes et de famines, et que j'accepte de ne pas maîtriser ce que Dieu réalise en moi, cela s'appelle dans l'évangile : la persévérance. Jésus nous dit : si vous persévérez, si vous êtes constants, vous avez la vie. Cela peut être tout simplement aussi ce que l'on appelle la foi. Tous à l'heure, en chantant "il est grand le mystère de la foi", nous chantons ce qui est en train de se passer non seulement dans le pain et le vin qui deviennent corps et sang, c'est-à-dire vie du Christ, mais nous chantons, nous rendons grâces pour ce qui se passe réellement dans nos existences.
Alors, elle est belle la fin du monde !
AMEN