DES SIGNES QUI DÉRANGENT
Dn 12, 1-3 ; He 10, 11-14 + 18 ; Mc 13, 24-32
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année B (19 novembre 2006)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
C'est vrai que d'une part, quand nous regardons la manière dont l'année civile est fêtée, nous sommes parfois trop abreuvés d'émissions de télévision, de magazines qui récapitulent de la manière la plus amusante possible, la plus ludique possible l'année qui se termine, comme si les médias, après nous avoir martelé jour après jour avec la misère du monde, des morts, des guerres, se disaient le dernier jour, il faut peut-être rappeler qu'il n'y avait pas que cela au cours de l'année, mais qu'il y a eu aussi de bons moments. Et il n'y a pas que le regard que nous jetons sur l'année qui s'est écoulée, même si c'est fait d'une manière humoristique, il y a aussi ce réveillon plein de promesses, qui est une véritable fête, la joie que nous avons de nous souhaiter une bonne année, la joie que nous avons aussi de voir une nouvelle année qui s'ouvre remplie de projets, avec des agendas quelquefois très, très remplis, trop remplis. Et de l'autre côté, il y a les textes proposés dans la liturgie chrétienne qui nous invitent plutôt à la peur, à la détresse, à l'angoisse. Je ne sais pas si vous avez remarqué un mot qui se retrouve plusieurs fois dans le texte du prophète Daniel et dans l'évangile, le mot de "détresse".
D'un côté l'insouciance, et de l'autre côté l'inquiétude. Du côté de la liturgie chrétienne, comme si on voulait appuyer sur la peur de l'avenir, et ce que nous gardons en mémoire et qui s'inscrit comme un tableau ou un film, nous voyons le cosmos, ces choses créées par Dieu qui ont chacune leur fonction. Le soleil dont la fonction est d'éclairer, le voilà qui n'éclaire plus. La lune qui a pour fonction de briller dans la nuit ne brille plus. Les étoiles qui ont pour fonction d'être dans le ciel se retrouvent par terre ! En fait, la fin du monde, c'est le chaos, le tohu-bohu, c'est la confusion et cela nous fait peur. C'est la perte de nos repères, car même si nous souffrons souvent dans notre monde du mal, de la mort, de l'injustice, nous composons avec, et nous avons réussi plus ou moins à intégrer ce chaos du péché originel au cœur de l'ordre du cosmos.
Pourtant, si nous écoutons bien l'évangile, que découvrons-nous ? Nous découvrons que ce cosmos qui est comme chamboulé, je le disais tout à l'heure avec le mot tohu-bohu, c'est déjà comme une sorte de recréation du monde. Les éléments ont perdu leur place, peut-être, mais, comme au début de la création quand l'Esprit était sur les eaux, ils annoncent une nouvelle création, ils annoncent un nouvel ordre cosmique qui n'est pas celui que nous connaissons. C'est cela souvent qui nous fait mal. Plus loin encore, le Fils de l'Homme envoie les anges. Et quelle est la mission des anges ? C'est une mission de rassemblement, c'est une mission de salut pour rassembler tous les élus des quatre coins de la terre. Il est question d'un rassemblement universel.
Première chose que j'aurais voulu épingler : le hiatus, et ce n'est pas dans la manière dont nous célébrons la fin de l'année civile et puis la manière dont nous célébrons la fin de l'année liturgique, mais le hiatus est plutôt dans la différence entre ce que nous entendons et ce que nous voulons de Dieu, et ce que Dieu dit et nous donne. Dans ce premier exemple je voulais simplement vous montrer que là où nous sommes inquiets, et où nous laissons plutôt entendre et résonner dans notre cœur le mal, le chaos, la fin du monde et la fin de tous nos petits repères habituels et confortables. Or ce qu'annonce véritablement le Seigneur, c'est l'arrivée d'un monde nouveau, d'un cosmos, d'un ordre qui a son propre fonctionnement.
La deuxième chose : ce que nous attendons de Dieu et ce que Dieu nous donne. Vous avez remarqué que l'évangile fonctionne en deux parties. La première partie, c'est celle que je viens de décrire maintenant avec vous avec le changement du cosmos. Ensuite, Jésus part sur une parabole en prenant l'exemple du figuier. Le figuier est une réponse de Jésus à une question implicite des apôtres, question qui n'est pas formulée dans l'évangile. Quand Jésus dit : "Que la comparaison du figuier vous instruise, quant au jour et à l'heure, nul ne les connaît pas même les anges dans le ciel, pas même le Fils, mais seulement le Père", cela veut dire qu'après l'annonce de la fin du monde, les apôtres ont dû poser la question à Jésus: "Maître, quand cela va-t-il arriver?" C'est cela la question qui fait passer de la description de la fin du monde à la parabole du figuier, et cela me fait aboutir à mon second point.
Ce que nous voulons de la part de Dieu, face au chaos, face à la perte de nos repères, ce sont des signes précurseurs. Les apôtres sont aussi épouvantés que nous, ils se tournent vers Jésus et lui demandent la recette ! dis-nous quand cela va arriver pour que nous ouvrions le parapluie, que nous puissions creuser un bunker souterrain pour être protégés contre la déflagration mondiale, et que nous puissions continuer à vivre comme nous avons toujours vécu, bien à l'abri. Jésus est déroutant, parce qu'il va prendre l'exemple du figuier. C'est un arbre qui est extrêmement compliqué, mais je vais m'attacher à la parabole de Jésus sous un angle très particulier. En fait, le figuier est un arbre qu'on appelle "bifère", c'est-à-dire qui porte du fruit deux fois par an. Il se trouve que très souvent aussi le figuier donne ses fruits alors que l'été est déjà plus ou moins arrivé, l'été est déjà aux portes, pour reprendre la phrase de Jésus. Les apôtres demandent à Jésus un signe précurseur. Quel signe précurseur Jésus prend-il ? Il prend l'exemple du figuier qui, pour le coup, n'est pas un signe précurseur du tout puisqu'il est tout le temps en retard, il donne son fruit alors que l'été est déjà arrivé. Cela ne va pas ! Je crois que si Jésus prend cet exemple, c'est peut-être parce qu'Il veut nous expliquer que les signes qu'Il nous donne n'ont pas pour but de nous protéger, les signes qu'Il nous donne ne sont pas précurseurs. Ce sont des signes "post eventum", ce sont des signes qui ont pour but de nous donner le sens de ce qui s'est déjà passé. Quand je vois le figuier avec ses fruits, je pense que l'été est déjà arrivé, mais ce que je vois, c'est tout le travail souterrain de la nature du printemps, avec toute la force de la vie qui est déjà sortie sous forme de fruits. Cet aspect est très important sinon, nous risquons de nous tromper. Nous attendons de Jésus qu'Il nous donne des signes pour nous protéger, alors que ce que Dieu veut nous donner, ce sont des signes pour aider à comprendre ce qui se passe là, et qui en fait est déjà passé.
Cers deux réflexions tirées de l'évangile, j'aurais voulu les reprendre avec vous à travers le titre d'un livre que j'ai lu récemment et qui m'a frappé justement, par rapport à ce que je voulais vous dire ce matin. C'est un livre qui a été écrit par un journaliste de la radio, et qui reprend ce qu'on appelle en poésie japonaise le "Haïku", c'est-à-dire la tradition du poème court, il ne doit pas être plus long que la respiration de l'homme. Le titre de ce livre, c'est : "Tomber sept fois, se relever huit". Ce journaliste raconte comment il a traversé une dépression très sérieuse (ce n'est pas le but de mon sermon, mais ce qui m'a intéressé, c'est ce qu'il dit à la fin de son livre). Il explique qu'une fois sorti de sa dépression, il a découvert que nous regardons la vie des autres, quand nous écrivons une biographie, quand nous réfléchissons à ce que les autres traversent, et nous disons que tout est logique, que tout a son ordre, et c'est très bien comme ça, c'est une réussite parfaite, de toute éternité, il est évident que cela devait arriver à tel ou tel endroit, etc … et lui dit : non ! Quand on est dedans, on est tout le temps dans la rupture, on n'est pas dans la logique, on ne comprend pas ce qui nous arrive, et nous vivons très souvent de rupture en rupture. Et ce n'est finalement qu'à la fin, de l'année liturgique, de l'année civile, ou de notre vie, ou encore après avoir vécu ces tribulations, que nous pouvons trouver sens à ce qui est arrivé.
Ce que ce journaliste raconte illustre très bien ce que je voulais vous raconter par rapport à cet évangile : ce que nous vivons souvent comme rupture n'est pas une rupture, c'est une redistribution, c'est un chaos qui nous invite à un nouvel ordre, à un rassemblement différent. C'est la première chose que ce journaliste a découvert dans sa vie après sa maladie. La deuxième chose, c'est le regard qu'il pose, car en fait, il va illustrer ce poème japonais en ressortant de sa vie après sept chutes, et en montrant qu'à chaque fois qu'il est tombé, il a pensé que c'était la fin du monde. En définitive, à la fin de sa vie il a compris que ce n'étaient que des signes "post eventum", c'est-à-dire des signes dont il a saisi la signification bien après l'événement. De cette manière il a découvert la logique de sa vie, une sorte de récapitulation de sa vie.
Frères et sœurs, que tous ces textes que nous allons lire de ce dimanche jusqu'à la fin de l'année liturgique, des textes apocalyptiques, soient pour nous l'occasion de découvrir que toutes les ruptures que nous avons pu vivre dans notre vie, toutes les souffrances, tous les événements dont nous ne savons pas encore dégager le sens, sont véritablement pris, récapitulés dans le Christ qui vient pour nous sauver.
AMEN