L'AMOUR, LA PEUR ET LA CRAINTE
Pr 31, 10-13+19-20+30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 novembre 2005)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
Cela m'a rappelé une des première phrases de la Bible que vous avez certainement en tête. Rappelez-vous de l'histoire d'Adam et Eve, du célèbre fruit qu'Eve va cueillir à l'arbre, et ensuite, on nous dit que Dieu se promène à la cime des arbres. L'homme entend son pas et Il dit : "Adam où es-tu ?" Et Adam répond : "J'ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché". J'ai eu peur … Cela m'a donné à réfléchir, je me suis dit que l'ensemble de l'histoire religieuse de l'humanité, et la manière dont les religions ont émergé peu à peu, quelles qu'elles soient, religions anciennes qui ont disparu, comme des religions qui perdurent, le sentiment de la peur a toujours été très important. La plupart des religions se sont construites sur ce sentiment de peur, sure le sentiment qu'il y a quelque chose, ou quelqu'un ou une réalité qui me dépasse et ce dépassement, il faut que je puisse le maîtriser. Alors, je le maîtrise ou je le dépasse en essayant d'avoir un pouvoir dessus. Par exemple, tout ce qui est de l'ordre de la magie, c'est une volonté d'accaparer qui dépasse pour l'utiliser à bon ou mauvais escient sur soi ou sur les autres, mais cela peut être aussi ce sentiment de peur vis-à-vis de ce qui me dépasse dans un système cultuel, de devenir l'esclave et le serviteur d'un dieu ou des dieux. Ainsi, celui-ci ou ceux-là me protègeront, et me feront repousser tout ce qui me dépasse et qui peut me faire peur, en choisissant éventuellement une force bien plus grande que celle qui procure une angoisse. Et l'on sait maintenant, y compris dans les religions les plus primitives, que les dessins dans les grottes préhistoriques ne sont pas des graffitis, et encore moins ces affreux tags qui défigurent la ville d'Aix, mais ce sont des dessins cultuels. Les grottes sont des lieux religieux, sacrés où l'on exorcise sa peur face à ce qui me dépasse, comme la chasse, la bête féroce, mais qui m'est malgré tout indispensable pour que je puisse continuer à vivre en mangeant. Ce dessin n'est donc que la manifestation de l'exorcisme, une réalité religieuse et cultuelle face à la peur.
Pour le résumer, et c'est donc schématique et caricatural, l'ensemble du mouvement religieux et de la naissance des religions est souvent de la peur de l'homme face à l'absolu, face à la peur de ce qui est trop grand pour lui, de ce qui est une force. Alors, qu'est-ce qui différenciera éventuellement le christianisme d'autres religions ? Il me semble que c'est exactement sur ce point qu'il y a une nette différence entre le catholicisme et n'importe quelle autre religion. Celui qui a la foi, ce n'est pas celui qui n'a plus aucune peur, mais c'est celui qui n'a pas peur du Seigneur qu'il confesse. Il n'a pas peur de Dieu. Vous me direz, et vous aurez raison, qu'y compris l'Église catholique s'est servie de la peur des hommes pour faire avancer, si ce n'est l'évangélisation, au moins le sentiment religieux dans le cœur de l'homme. Même si aujourd'hui on ne brandit plus, et certains le regrettent, ni le diable, ni l'enfer, pour que les hommes d'aujourd'hui adhèrent au Seigneur, il n'empêche que ce n'est jamais ce genre de sentiment qui peut être à l'origine de l'expérience du salut que Jésus propose. D'abord parce que le Christ comme il le dit dans l'évangile de Jean, dit ceci qui m'a toujours bouleversé : "Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis". Le serviteur peut vivre dans la peur de ne pas accomplir son service et d'être puni par le maître, en l'occurrence, Dieu. Mais il nous appelle "ami", autrement dit, Il nous appelle à une liberté intérieure qui nous fait dépasser toutes nos craintes pour faire face au vrai Dieu, pour faire face au Seigneur. Parce que Jésus demeure Dieu, parce que Jésus demeure tout-puissant, parce que Jésus est l'absolu, il n'est pas cependant celui qui nous écrase. Il n'est pas celui qui veut un rapport de force avec nous. Il n'est pas le maître qui punit pour que nous ayons un tant soit peu de sentiment religieux. Il nous appelle "amis", c'est-à-dire à une relation tout autre que nous pourrions expérimenter dans notre vie tout à fait concrète de la vie relationnelle, quelle qu'elle soit, professionnelle ou même familiale. Si un homme ou une femme a peur de son époux, de son épouse, la relation conjugale est beaucoup plus difficile et compliquée. Ce sont souvent toutes nos peurs, qui dans les relations paralysent l'action, empêchent d'aller plus loin. Il est vrai que cela existe aussi ne serait-ce que dans notre monde. Je crois qu'une des grandes tares de notre société actuelle, c'est justement la peur, la peur de croire que l'homme peut aller plus loin, la peur que peuvent avoir des parents de déplaire à leurs enfants et de ne plus prendre leurs responsabilités, la peur d'une société qui ne sait plus faire face à l'autre qui a peur de son identité, etc …
Je n'ai pas la prétention de refaire le monde ni la société, mais je constate que cela existe dans notre société, et je prie pour que cela n'existe pas dans notre Église. Si l'Église a peur, elle aura tendance à se replier ou à se refermer. Elle aura toujours tendance à imposer de tels poids, de telles difficultés d'accès à Dieu à l'autre, que tout sera comme enfermé et plombé. Mais faisons attention. Les gens qui disent ne pas avoir peur et qui avancent sans "crainte" sont tout aussi dangereux. Et une manière de vouloir à tout prix évangéliser et mettre du Bon Dieu partout, c'est aussi une peur, peur que l'autre ait une religion différente de vous, peur que l'autre n'ait pas la foi ou n'ait pas confiance et qu'il puisse marcher sur vos plates-bandes, ou briser ce que vous, vous croyez.
"J'ai eu peur, dit Adam, et je me suis caché". "J'ai eu peur, et j'ai enfoui le talent". Frères et sœurs, la peur ce n'est pas la crainte. La femme vaillante, elle peut être louée, elle est vaillante, cela veut dire qu'elle a du courage, elle n'a pas peur, mais en même temps elle craint le Seigneur. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie tout simplement qu'elle a fait l'expérience de l'absolue transcendance de Dieu, de l'absolu dépassement de Dieu dans sa vie, et qu'en même temps, c'est cet absolu-là qui vient à sa rencontre. C'est ce transcendant-là qui se dit dans la finitude de sa vie. C'est ce qui la dépasse qui devient le plus petit et le plus grand des secrets de son cœur. Et l'Incarnation de Jésus, c'est cet absolu qui vient dans la plus petite, la plus finie des réalités. Comment avoir peur de Dieu quand Il se fait l'un de nous ? Comment avoir peur du maître et du Seigneur qui n'est pas venu pour condamner le monde, mais pour le sauver, nous dit l'Écriture ? Comment avoir peur de celui qui nous appelle ses amis ? Si la crainte est cette expérience de l'amour infini qui nous dépasse et qui nous transfigure, alors que la peur, c'est de se laisser dépasser par ce que l'on croit différent et autre, alors, avoir la foi, c'est exactement le contre-pied de la peur. Jésus dit au premier serviteur, : "Tu es bon et fidèle". Au deuxième de même : "Tu es bon et fidèle". Vous le savez, en latin, le mot "foi", le mot "confiance", le mot "fidélité" ont la même origine. Le troisième serviteur, n'a pas eu confiance, il n'a pas été fidèle, il a eu peur, il a enfoui comme Adam qui a eu peur et s'est caché.
Que notre foi, pas pour nous distinguer exprès des autres actes de foi ou des autres religions, que notre foi ne soit pas basée sur la peur, mais bien sûr l'amour infini de Dieu qui se dit de manière si concrète, si personnelle et si intime dans chacune de nos vies.
AMEN