NOUS PARLERONS D’ESPÉRANCE
Ml 3, 19-20 ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – Année C (14 novembre 2004)
Homélie du Frère Yves HABERT
L'Église n'oublie rien dans l'agenda liturgique : elle fait défiler sous nos yeux, de dimanche en dimanche, toute l'histoire du Salut. Elle ravive à notre mémoire, en ce moment, tous les événements accompagnant la fin du monde, tous ces faits qui accompagneront le retour du Seigneur en gloire. L'Église n'oublie rien : elle est là pour ça ! Elle existe pour raviver à notre mémoire, non pas simplement un souvenir, mais un avenir, paradoxe. Elle est là pour nous conduire. Nous parlerons d'avenir parce que ce texte, au-delà de sa brutalité, est un texte d'espérance ; celle-ci nous est laissée en partage. Pourtant, on pourrait me dire : "Il fait trop beau aujourd'hui pour que ce soit déjà la fin du monde ! Laissez-nous, cet après-midi encore, courir ou rouler sur les collines. Demain c'est lundi, et si la fin du monde arrivait avant que je rentre au bureau, ce serait toujours une semaine de travail en moins ! Laissez-nous le WE !"
Nous sommes nombreux sur le "marché" de l'espérance. Nous sommes un certain nombre sur le marché de l'avenir, de la fin du monde. Notamment, tous ces millénarismes c’est-à-dire ces théories envisageant un bonheur, une joie, un âge d'or après une série d'épisodes plus ou moins douloureux. Tous ces millénarismes se sont regroupés récemment, il y a environ une quarantaine d'années, derrière ce courant difficile à saisir, ce réseau qu'on appelle "le Nouvel âge" (New Age). Voilà quarante ans que s'entretient une utopie annonçant un dépassement du christianisme : l'âge du taureau, des sacrifices rituels c’est-à-dire de l'Ancienne Alliance est fini ; celui du poisson, l'âge du christianisme est mort également et le New Age annonce l'âge du verseau, c'est-à-dire un âge d'or d’une trentaine d’années : quelque chose qui doit arriver pour donner le bonheur sur terre quand une prise de conscience aura été faite par un grand nombre de personnes. C'est très résumé. Le New age est une sorte de constellation qui se prive d'un Dieu et ramène le bonheur à une espèce d'immense prise de conscience d'un Soi immanent. Les observateurs des nouveaux courants religieux signalent d'ailleurs que ce New Age est en perte de vitesse. Ainsi, dans le domaine de l'édition, de la pensée ou dans une manière de se référer à cette quête, cela a un peu passé au profit de quelque chose de sensiblement différent. Beaucoup notent une sorte de résurgence du New age, mais distincte de l’ancienne, et ce matin je voudrais vous l’expliquer car cela permet de comprendre notre mentalité contemporaine.
Les millénarismes sont de deux sortes. Il y a les millénarismes optimistes, comme le New age : à partir d'une prise de conscience commune, l'âge d'or sur la terre est possible. Il y a aussi des millénarismes pessimistes : après une série de catastrophes, le mal va empirer jusqu'à un paroxysme, et Dieu va faire un gros sac de tout cela et tout emporter. Pour les millénarismes pessimistes, pensez aux témoins de Jéhovah. D’ailleurs, ce millénarisme qui s'appuie sur la peur devant toutes les catastrophes, aura toujours un certain avenir. A l’inverse, le millénarisme optimiste est plus difficile à soutenir. Je vous livre une citation typiquement New Age : "La guerre est impensable dans une société d'individus autonomes qui ont découvert la liaison de toute l'humanité, qui n'ont pas peur des idées et des cultures étrangères, qui savent que toutes les révolutions commencent à l'intérieur, et que l'on ne peut imposer à qui que ce soit son illumination". La guerre est impensable ! Quel démenti depuis trente ans. Alors, ceux qui se fiaient à cet âge d'or en y mettant leurs espérances ont eu cette terrible prise de conscience que la guerre, les nouvelles pauvretés, le bonheur sur terre n'est pas arrivé. Face à cette prise de conscience - parce qu'ils ne sont pas idiots et sont informés comme nous - certains ont quitté le New Age. On voit parfois des chercheurs de Dieu qui viennent frapper à la porte de notre Église. Ils ont découvert dans ce mouvement une prise de conscience de la dimension spirituelle de leur vie et ils viennent frapper à la porte de l'Église parce qu'ils ont été déçus par l’espérance matérialiste du New Age. Un certain nombre aussi ont complètement sombré dans la désespérance. Et comme ces utopies sont des matérialismes, la seule façon d'envisager un ailleurs, c'est les soucoupes volantes. Et quand les extra-terrestres ne viennent pas à leur secours, ils se suicident en masse comme cet épisode dramatique en 1997, avec cette secte qui s'appelait "Porte du ciel" ! Tous les membres s'étaient suicidés collectivement, parce que les extra-terrestres n'étaient pas arrivés pour les soulager et faire venir le bonheur sur terre. D'autres enfin vont se dire, à travers cette prise de conscience de la persistance du mal, de cet âge d'or qui n'est pas arrivé, qu’il existe un après New age. Pour eux, quelque chose est à chercher au-delà, pouvant rendre compte de cette existence du mal et permettant de vivre dans ce monde. La dénomination n’est pas claire : "étape suivante", "nouvelle extrémité" ou "âge prochain". Cette nouvelle émergence du New age se caractérise par l'individualisme. L’utopie communautaire qui consistait à se fier à une sorte de prise de conscience globale d’une sorte d'une sorte d’immanence pour apporter le bonheur sur terre n’a pas marché. A ce moment-là, on se dit : "Je vais me replier sur moi, "ma" santé, "mon" bonheur, "ma" vie, et après tout, c'est peut-être comme cela que je vais pouvoir m'en tirer. Basta, si tout le navire "monde" va contre les rochers ; moi, j'aurais au moins sauvé ma vie." Les observateurs de ces courants religieux signalent que le passage d'une première personne du pluriel, le "nous" (une sorte d'anonyme fusionnel) à un "je" (un anonyme individualiste) caractérise cette nouvelle approche. Pour illustrer la manière de penser de ces nouveaux courants, je vous livre le témoignage d’un bouddhiste, passé à un baptême sans "dénomination" (c'est-à-dire sans Église) disant ceci : "Je ne fais jamais quelque chose pour un autre, si je ne la fais avant tout pour moi-même, un des malentendus majeurs sur l'amour réside dans l'affirmation que l'amour signifierait sacrifice de soi. Lorsque nous pensons à nous-même, comme à des personnes faisant quelque chose pour les autres, nous nions en quelque sorte, notre responsabilité. Tout ce que nous faisons, nous le faisons parce que nous choisissons de la faire, tout ce que nous faisons pour quelqu'un d'autre, nous le faisons en réalité, parce que cela satisfait un de nos besoins personnels". Fuite dans l'individualisme, dans une sorte d'égoïsme revendiqué où même la charité est encore recherche de soi.
Mais, il ne s'agit pas uniquement de dénoncer sinon on serait un prophète de malheur. Il faut aussi saisir ce que ces courants portent comme tension vers l'évangile. Le New Age portait cette tension vers une prise de conscience un peu plus commune de l'humanité dans son ensemble. La nouvelle émergence recentre davantage sur la personne humaine.
Mais comment annoncer l'évangile, rendre compte d'une espérance aux personnes marquées par ces courants ? D'abord, il faut souligner que l'espérance chrétienne est une tension, un présent et un avenir. C'est un "déjà là", et un "pas encore" : le Christ est là et il vient. Quelqu’un est en avant de nous et nous saisit dans notre marche. Il faut saisir que la foi chrétienne, c'est Pâques, la mort et la résurrection. Le Christ a laissé s’écrire sur son corps, toutes les souffrances, tous les malheurs de l’humanité. Le Christ a porté cela dans sa chair. Mais le Christ est ressuscité. Il nous faut vivre de ce mystère pascal, il faut le chanter, l'intégrer dans notre vie en ayant des têtes de ressuscités. Il faut aussi faire passer ces personnes traversées par ces courants New Age à beaucoup plus. Nous sommes plus qu'une étincelle du divin, plus qu'une trace de Dieu car nous sommes fils du Père. Il faut faire passer à la dimension filiale ceux qui sont touchés par ces théories. Et cette dimension filiale, on la découvre dans l'Église. L'Eucharistie est ce pain que nous mangeons entre frères et sœurs, tous issus d’un même Père. L'eucharistie doit manifester la charité. La communion est le premier fruit de la résurrection. La première apparition du Ressuscité c'est, en quelque sorte, la charité qui se manifeste dans la communauté. Nous avons à témoigner mais nous avons aussi à nous garder de ces virus qui peuvent empoisonner nos vies et nous faire plonger dans une sorte d'égoïsme, de repliement sur nous-même.
Nous devons témoigner que le Christ est Celui sur qui l'Esprit repose, qu’Il est venu apporter une année de grâce de la part du Seigneur, la lumière aux aveugles, la libération aux captifs et l’ouverture à la vie filiale à ceux qui s'enferment ainsi dans leur moi, puisqu'une recherche de bonheur privé de Dieu et fermée sur sa finitude ne peut déboucher que sur une sorte d'égoïsme et un repliement sur une conscience qui se restreint de plus en plus. La foi chrétienne, c'est justement cette certitude que le Salut nous vient d'un Autre et qu’il s’est manifesté par la mort et la résurrection de Jésus, Salut se manifestant dans la vie de nos communautés.
AMEN